LA QUESTION AGRAIRE

 

 

 

 

 

Robin Goodfellow

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Date

Mai 1978 à Avril 1986

Auteur

Communisme ou Civilisation

Référence

N° 2, 4, 6, 8, 10, 13, 15,19

Prix

30 €

Version

0.2


Sommaire

Sommaire. 2

1.     Présentation des éditions. 5

2.     Introduction. 9

3.     Les trois classes du Mode de Production Capitaliste. 11

3.1    Les deux phases historiques du développement économique de la production capitaliste. 11

3.2    La place de la question agraire dans la théorie communiste. 18

3.3    Les trois classes du mode de production capitaliste. 19

4.     Valeur d'usage et valeur d'échange. 25

4.1    Valeur d'usage. 25

4.2    Valeur d'échange. 26

5.     La valeur et ses formes (valeur d'échange). 27

6.     Communisme, bon horaire et bon de travail. 31

7.     Valeur de marché et prix de production. 39

7.1    Le passage de la valeur au prix de production. 39

7.2    Valeur de marché. 41

7.3    Valeur individuelle et valeur sociale. 42

7.4    Le prix de production. 46

8.     Taux de profit et prix de production. 49

8.1    Taux général de profit, branche et taux de profit moyen. 49

8.2    La péréquation des taux de profit. 51

8.3    Plus-value absolue et prix de production. 53

8.4    Facteurs de l'égalisation du taux de profit. 55

8.5    Egalisation du taux de profit et exploitation de la force de travail. 56

9.     «L'erreur» de Marx. 58

10.    Reproduction de la nature et reproduction de l'espèce humaine  61

10.1  Dialectique de l'homme et de la nature. 61

10.2  La reproduction de la nature. 64

10.3  Capital et destruction de la nature. 66

10.4  Terre-matière et terre-capital. 68

11.    Théorie de la valeur et surprofit. 71

11.1  Moyens de production reproductibles . 71

11.2  Valeur de marché et aristocratie ouvrière. 81

11.3  Moyens de reproduction non reproductibles. 86

12.    Mode de Production capitaliste = Alimentation végétalienne. 89

13.    Terre vierge, capital satyre : rente différentielle I. 104

13.1  Introduction. 104

13.2  La rente différentielle I. 110

14.    Terre marâtre, capital souteneur : Rente différentielle II. 124

14.1  Introduction. 124

14.2  La rente différentielle II 128

15.    Pétrole et rente différentielle. 141

16.    Rente différentielle sur le plus mauvais terrain. 145

17.    Rente foncière et MPC en URSS. 149

18.    Le programme communiste contre Ricardo et ses épigones. 156

19.    Rente absolue et loi de la valeur. 160

20.    Le programme communiste contre Rodbertus. 163

21.    La rente absolue. 168

22.    L'offensive révisionniste et bourgeoise contre le programme communiste. 174

22.1  Unicité de la rente absolue. 174

22.2  Réalité de la rente absolue. 180

23.    Monsieur Le Floch bouleverse la science. 195

24.    La rente de monopole. 198

24.1  Bases pour l'apparition d'une rente de monopole. 198

24.2  Surprofit et rente de monopole. 199

25.    La question du logement. 207

25.1  Ville et campagne. 207

25.2  La crise du logement. 211

25.3  La solution communiste de la question du logement. 218

26.    Le prix de la terre. 222

26.1  Petty et le prix de la terre. 222

26.2  Le programme communiste et le prix de la terre. 223

26.3  Variations du prix de la terre. 231

26.4  Les propriétaires fonciers à la recherche du fermage idéal 233

27.    Le programme communiste et la théorie du capitalisme de monopole  235

28.    Le cours catastrophique du M.P.C. 238

28.1  Prix agricoles et prix industriels. 238

28.2  La détermination des prix agricoles dans les autres sphères. 241

29.    Question agraire et dialectique de la nature. 251

30.    MPC et pillage de la nature. 258

31.    La révolution communiste et l’agriculture. 263

32.    Annexes. 265

32.1  Annexe I : Tableau de la hausse de la production par personne en France depuis 1810. 265

32.2  Annexe II : La question agraire dans le plan de l’ « Economie » de Marx. 266

32.3  Annexe III : Le capital et l’agriculture. (Extrait de Invariance N°6 -1969) 270

 

1.         Présentation des éditions

Le texte qui suit reprend, en un seul tenant, le contenu des numéros 2,4,6,8,10,14,19 de la revue « Communisme ou Civilisation ».

Par rapport à cette publication, nous avons uniquement procédé à une ou deux injures près à des remaniements formels :

·           Elimination des références inter numéros

·           Corrections de fautes d’orthographe ou de ponctuation

·           Prise en compte des errata

·           Corrections d’erreurs résiduelles

·           Vérification des citations et des références,

·           Introduction de références Internet

·           Et, pour faciliter la lecture, nous avons, le cas échéant, changé le niveau de certains chapitres dans le plan.

 

Il subsiste encore des erreurs de frappe, et des citations insuffisamment référencées. Nous avons malgré tout choisi de sortir cette version « V.0.2 » de ce texte, que nous continuerons à améliorer au fil du temps.

 

Communisme ou Civilisation était à la fois animée par un projet général qui était celui du « retour à Marx » et par la volonté de fonder en théorie ce qui formait alors un ensemble de positions politiques démarquant le mouvement révolutionnaire des tendances social-démocraties ou gauchistes pouvant se réclamer du socialisme : rejet des syndicats, rejet de la démocratie, critique des mouvements de libération nationale… Cependant, nous pensions que les bases théoriques sur lesquelles la plupart de ces thèses étaient énoncées (et le sont toujours, bien qu’il faille distinguer ici entre ce qui était défendu par l’aile plutôt conseilliste, notamment sur les syndicats et les luttes de libération nationale, et ce qui l’était par les composantes léninistes ou bordiguistes, notamment le Pci) étaient erronées. En effet, les « découpages » historiques basés sur les notions de phase ascendante/phase décadente de l’histoire du capitalisme, ou du découpage entre phase de libre échange et capitalisme de monopole, par exemple, n’étaient que des déviations, tantôt luxemburgistes (CCI, Fecci/PI), tantôt léninistes (Pci), tantôt hybrides (Cwo, BIPR…), des positions fondamentales de Marx et Engels. Disant cela, il convient d’ajouter que pour nous, Rosa Luxembourg et Lénine, dépassent évidemment de dix mille coudées leurs pâles épigones, et ceci pas seulement en raison de leur engagement concret, physique, dans la direction du plus grand mouvement révolutionnaire de l’histoire de l’humanité.

Dans cette perspective, les concepts de phase de soumission réelle et de phase de soumission formelle du travail au capital, initiés par Invariance[i], sous la forme de « phase de domination formelle » et « phase de domination réelle », paraissaient particulièrement pertinents. A partir de Marx, on tentait donc, à la suite d’Invariance de périodiser le cours du mode de production capitaliste de façon à faire apparaître une coupure, un changement d’époque aux alentours de la première guerre mondiale. Tout en s’appuyant sur Marx, on pouvait envisager un changement dans les conceptions propres au marxisme sur les questions nationales, syndicales, parlementaires et démocratiques... Bref, justifier ces changements en s’appuyant sur les fondements de la théorie. On trouve trace de cette analyse dans le début du texte qui correspond au numéro 2 de la revue. Ainsi, comme l’ensemble de ces courants, nous nous retrouvions à partir de ces concepts différents pour désigner la coupure de 1914, avec l’éclatement de la Première guerre mondiale et l’effondrement de la deuxième internationale, comme le point de rupture entre les deux périodes historiques, que la formulation en soit l’opposition ascendance / décadence, concurrence / monopole ou, en l’occurrence phase formelle/phase réelle. Au-delà toutes ces formes de périodisation sont héritières des analyses de la troisième internationale dans toutes ses composantes.

 

Cette analyse, dans la lignée d‘Invariance, sera, plus tard, remise en cause à partir d’une analyse plus approfondie de la question, notamment à partir des résultats de l’étude qui est menée sur les deux phases de la production capitaliste. Au cours du travail que nous avons patiemment accompli pendant une vingtaine d’années s’est finalement imposée à nous l’inanité de toutes les tentatives de substituer à l’analyse de Marx et Engels un quelconque rythme de l’histoire qui tendrait à montrer que leurs positions défendues à l’époque devaient être abandonnées. A la fois notre travail sur la crise, sur l’historique du mouvement ouvrier ; le travail spécifique sur la périodisation, nous ont fait comprendre que la forme moderne du mode de production capitaliste, celle où il manifeste réellement son être, ne date pas de 1914, mais de 1825 avec les premières grandes crises de surproduction. Il en découle donc un élément fondamental : toutes les positions exprimées par Marx et Engels à partir de 1848, et maintenues intégralement jusqu’à leur mort, respectivement en 1883 et 1895 étaient soit erronées dès le départ (ce qui est somme toute la position des anarchistes), soit doivent être reconduites aujourd’hui, nonobstant les analyses tactiques liées à la conjoncture historique. Mais prendre appui sur un prétendu changement dans la nature profonde du mode de production capitaliste après 1914 pour déclarer, par exemple, que la forme syndicale est caduque, en se basant sur l’argument erroné selon lequel « le capitalisme ne peut plus rien accorder à cause de la décadence », est une position purement idéologique et non scientifique.

Un autre élément fondamental de la remise en cause de notre postulat de départ réside dans la nature même des événements historiques qui ont marqué le monde au cours de ces 30 dernières années. L’essor de la productivité du travail, l’accroissement du PIB mondial, balaient empiriquement, en appui à la démonstration scientifique toutes les fadaises sur la décadence, à moins de n’en garder qu’une vision moralisante et pleurnicharde comme le fait Perspective internationaliste qui, après avoir favorablement évolué un temps sur cette question ne sait plus à quel saint se vouer. D’autre part, la recomposition des Etats, la réunification allemande, l’essor de la démocratie bourgeoisie à l’Est, en Amérique Latine (en attendant le colossal tremblement de terre à la fois social et politique attendu et ardemment désiré en ce qui concerne la Chine) ont montré que la question démocratique était beaucoup plus intelligemment et dialectiquement posée par Marx et Engels au 19° siècle que dans la vulgate ultra-gauche des années 1970.

 

Ces éléments nous conduisent à ne plus hypostasier le concept de phase de soumission réelle mais à le replacer dans le cadre de l’analyse traditionnelle du socialisme scientifique avec sa traduction effective : subordination (et non phase de soumission ou pire domination réelle[ii]) du travail au capital[iii].

De fait, il existe bien, chez Marx, une forme de périodisation du capital, entre l’époque manufacturière et celle de la grande industrie. Ces périodes correspondent aussi au fait que dans l’une le travail est soumis formellement au capital -c’est-à-dire que le procès de travail est hérité des anciens modes de production -, tandis que dans l’autre le travail est soumis réellement au capital -ce qui signifie l’apparition d’une technologie spécifiquement capitaliste en l’occurrence le machinisme-. La subordination réelle du travail au capital émerge donc avec la révolution industrielle. En conséquence, à partir la fin du XVIIIè siècle, la révolution industrielle (initiée en 1735) pèse suffisamment sur la société pour écarter la thèse d’une «phase de domination réelle » contemporaine du début du XXè siècle. Même sur le plan sémantique on doit noter les différences qui sont introduites avec ces concepts qui en définitive n’étaient que des chevaux de Troie du révisionnisme. Marx ne fait pas que parler de ces sujets dans le chapitre inédit du capital. Dans le livre I, publié de son vivant et qui a fait l’objet d’une traduction qu’il a relu – ce qui n’empêche pas que des contresens aient pu subsister – il y évoque ce concept qui est traduit en français par « subordination ». En conséquence, si l’on voulait être cohérent, il faut parler de subordination formelle ou de subordination réelle du travail au capital. La notion de domination réelle du capital, outre ces intentions révisionnistes, traduit aussi l’abandon du point de vue du prolétariat au profit de positions inter-classistes dont Invariance nouvelle série ou les « communisateurs » aujourd’hui se font les hérauts, ouvrant la voie à un abandon complet des positions révolutionnaires.

Arrêtons-nous également sur un autre aspect de cet épisode. Des camarades en Allemagne, nous ont fait remarquer que Marx n’employait pas dans la texte allemand le terme « phase ». Dans le texte du chapitre inédit de Marx, paru en français, il s’agit d’un titre de chapitre ajouté par feu Roger Dangeville et non d’un titre écrit par Marx. En conséquence, il n’y a pas lieu de fonder sur ces concepts, une coupure nouvelle qui pourrait justifier les changements d’orientation politique qui caractérisent, pour faire bref, l’« ultra-gauche ».

Cette idéologie a irrémédiablement fait faillite tandis que la théorie de Marx et Engels triomphait sur toute la ligne. En effet, à la critique théorique est venue s’ajouter la critique pratique du mouvement : la chute du mur de Berlin, et la réunification démocratique de l’Allemagne, la livraison finale du secret de la bureaucratie (bien anticipé par Trotsky et Bordiga à propos de la Russie), en charge de porter le développement capitaliste à un niveau suffisant pour laisser la place à la bourgeoisie, la réouverture de la question nationale avec la nouvelle guerre des Balkans, la réorganisation du marché mondial sans une troisième guerre mondiale ouverte – il y eut une guerre froide continue – et donc la preuve de marges de manœuvres offertes par la démocratie, ont achevé ces idéologies.

Doit-on conclure que c’est l’autre branche de l’alternative ouverte par Bordiga, à savoir que si la révolution ne s’impose pas à la fin du XXème siècle, le dernier marxiste aura disparu au début du XXIème, qui triomphe ?

Evidemment, jamais le rapport des forces n’a été aussi défavorable. Lénine disait que la quantité n’était pas un argument suffisant pour juger du potentiel révolutionnaire, que les révolutionnaires pouvaient ne représenter que le 1/10000 voire le 1/100000 de la classe. Quid quand, ils représentent encore moins ? La quantité ne se transforme t-elle pas en qualité et l’influence du parti révolutionnaire ne pourrait espérer une quelconque influence qu’en faisant appel à l’homéopathie.

Ce serait accepter, plus de 70 ans après, la thèse de Karl Korsch et la reconnaissance de la « crise du marxisme[iv] ».

Mais tout cela ne nous éloigne pas de Marx, bien au contraire. Car c’est cette analyse qui triomphe. Il n’est plus nécessaire de fonder de nouvelles politiques, de nouvelles analyses qui s’appuieraient sur de nouveaux fondements de la périodisation du capital. Il est « juste » nécessaire de poursuivre, développer, approfondir les fondements théoriques et pratiques du socialisme scientifique. Il ne s’agit pas uniquement de répéter le passé mais d’intégrer plus d’un siècle d’histoire et de mettre à jour le socialisme scientifique de notre temps.

 

De ce point de vue, la question agraire conserve toute son actualité. A une époque ou la rente foncière urbaine est devenue supérieure à la rente foncière agraire, témoignage que l’antagonisme entre la ville et la campagne est poussé à son comble[v]. Bien plus, à l’heure où les questions propres à l’équilibre de la planète, aux sources d’énergie, à la pollution, aux effets de la biologie que ce soit à travers les OGM où la reproduction des espèces – y compris l’espèce humaine- se posent avec une intensité accrue, il est difficile de nier la victoire théorique de la théorie marxiste.

 

Sur le fond, ce texte cherche à synthétiser et restaurer les conceptions propres aux fondateurs du socialisme scientifique. Il cherche aussi à poursuivre cette analyse d’une part en s’appuyant sur les indications présentes dans les manuscrits d’autre part en tirant les conséquences des propositions théoriques déjà établies. D’un autre côté, il affronte sans concession les théories révisionnistes comme les critiques du socialisme et montre leur faiblesse insigne. Enfin, il cherche à illustrer sur la base des faits les plus récents la validité des théories de Marx. Plus de 20 après, non seulement, les faits n’ont pas apporté de démenti mais ils confirment les tendances qui ont été décrites dans ce texte.

2.         Introduction

Ce texte se situe dans la perspective de travail définie au numéro 1 : contribuer à la restauration du programme communiste en opérant un retour à Marx. Or, la question agraire est un thème central de l'oeuvre de Marx, et la Gauche Communiste d'Italie en a toujours montré l’importance. Cette publication est consacrée surtout à prouver la validité de l'oeuvre de Marx, dont les résultats généraux ont tous été vérifiés dans le cours du mode de production capitaliste, y compris dans l’agriculture, contrairement aux assertions révisionnistes bourgeoises habituelles qui prétendent que Marx s'est trompé dans ses prévisions.

Marx avait prévu que, dans l'agriculture, il y aurait concentration et centralisation du capital (toutefois, pour des raisons spécifiques que nous examinerons, le capital connaît des difficultés - lesquelles loin d'être ignorées par Marx sont au contraire fort bien décrites par lui - qui freinent ce processus). Bien que le capital naisse dans l’agriculture, ce n'est qu'une fois parvenu à la soumission réelle du travail dans l’industrie, qu'il peut étendre cette domination à l'agriculture, malgré la persistance d'obstacles inhérents au mode de production capitaliste.

L'évolution de l'agriculture depuis 1945 dans les pays où la forme capitaliste est la plus avancée, confirme pleinement la perspective du mouvement communiste défendue par Marx, Engels, Kautsky, Lénine, la Gauche, réduisant ainsi à néant les prétendues « critiques » des économistes bourgeois ou « marxistes »

Parmi ces derniers, même ceux qui paraissent défendre des positions de classe ne sont pas les moins révisionnistes (ainsi des diverses gauches luxemburgistes qui estiment que Marx et Engels ont commis des erreurs dans l'évaluation de la question paysanne.)

A l'achèvement de ce cycle, il serait logique de se consacrer à l'étude historique de l'attitude du mouvement communiste par rapport à la question paysanne:

- Examen des stratégies et tactiques du parti communiste depuis Marx.

- Stratégie, tactique et mesures révolutionnaires élaborées et défendues par le parti mondial au cours de la prochaine révolution, liées à la prévision en ce qui concerne l'agriculture.

Pour ce qui est de ce premier travail, il se situe dans la continuité des thèses publiées dans le numéro 6 d'Invariance au chapitre 4.3 (pp.102-112). Elles fixent dans leur cadre général les éléments qui seront développés ici.

Invariance n'a fait elle-même dans ces thèses que perpétuer la tradition de la Gauche italienne qui, comme nous l'avons indiqué, a toujours défendu l’importance de la question agraire dans l'oeuvre de Marx.

 

« Notre école a toujours présenté l'histoire de la question agraire comme la véritable clé de voûte de tout l'édifice de la géniale doctrine de Marx. En cela nous sommes fidèles à la lettre aux formulations de celui-ci, et nous avons beaucoup fait pour le démontrer. C'est de même la question agraire qui se trouve à la base de la conception défendue par Lénine sur les phases successives du développement historique et social en Russie, conception absolument orthodoxe et qui n'innove en rien par rapport à Marx.

Le magnifique effort scientifique de Marx dans le domaine de la question agraire a pour couronnement une thèse historique de première importance: la forme capitaliste de production représente une immense conquête en ce qu'elle facilite à l'homme la consommation des produits manufacturés les plus variés; par contre elle lui rend relativement plus difficile celle des produits alimentaires et de l'agriculture en général.

Dans la civilisation mercantile et bourgeoise d'aujourd'hui, les hommes ont beaucoup de fer, mais peu de pain: de là le cri du grand agitateur Blanqui invitant les prolétaires à se libérer de cette condamnation: qui a du fer a du pain!, à condition d'apprendre à s'en servir dans la guerre de classe au lieu de le travailler à l'usine. Si chez Marx et Lénine, cette révolte généreuse et désespérée s'élève au niveau d'une science de la révolution et de la dictature du prolétariat, ils n'ont pas renié Blanqui sur ce point.

Pour développer sa lumineuse théorie, Marx constitue le modèle ternaire de la société bourgeoise (laquelle n'est pas composée de deux classes seulement) que Lénine adopte et revendique à chaque pas. Notons ici que seuls. des imbéciles peuvent se trouver embarrassés par le fait que Marx fit sa découverte en étudiant la société anglaise du XIXème siècle dont l'agriculture semblait libérée à tout jamais de la prolifération de formes rurales impures, caractéristiques de la féodalité, tandis que la plus brillante application en a été faite par Lénine pour la Russie du XXème siècle où, justement, on butait à chaque pas contre les obstacles accumulés par un Moyen-Âge attardé.

Modèle ternaire, disions-nous; il se compose chez Marx du propriétaire foncier, qui a le monopole légal de l'accès à la terre et qui touche la rente; de l'entrepreneur capitaliste, qui a celui des moyens de production (capital courant) aussi bien dans l'agriculture considérée comme industrie que dans l'industrie proprement dite et qui touche le profit; du travailleur salarié (aussi bien agricole qu'industriel) qui, privé de terre et de capital, n'a que sa force de travail et touche le salaire.

Tous les pays bourgeois sont pleins de formes hétérogènes gui échappent a ces trois types du modèle. Par exemple, le fermier et le métayer sont des types hybrides du deuxième et du troisième types: ils fournissent le capital d'exploitation et le travail personnel, et ils touchent, en nature ou en monnaie, un revenu cumulant profit et salaire. Le paysan propriétaire est un hybride des 3 types: il a la propriété de la terre, le capital d'exploitation et la force de travail: il devrait recevoir à la fois rente, profit et salaire. Le bilan de ces formes mixtes montre pourtant que leurs représentants sont non au-dessus, mais au-dessous du niveau historique, économique et social des salariés.

Dans une société pleinement bourgeoise, ceux-ci les dépassent de mille coudées parce que seuls ils possèdent le pouvoir magique découvert par Marx de faire sauter l'enveloppe dans laquelle cette société est enfermée. Les types hydrides, au contraire, sont rivés sans espoir à la conservation, aujourd'hui, et demain à la contre-révolution.

Ces couches paysannes ont joué, il est vrai, un grand rôle révolutionnaire dans les sociétés pré-bourgeoises et dans les périodes de transition au capitalisme: mais ce rôle est achevé. Marx et Lénine le savaient parfaitement, sans pour cela se croire obligés de modifier le moins du monde la doctrine et le programme communistes. »

(Dialogue avec les morts, la brûlante question agraire. http://www.sinistra.net/lib/bas/ progra/vale/valeecocef.html)

 

3.         Les trois classes du Mode de Production Capitaliste.

3.1          Les deux phases historiques du développement économique de la production capitaliste.

La périodisation en deux phases du cours au mode de production capitaliste est un élément fondamental pour comprendre le capital comme un être en devenir. Ainsi tout le cours du mode de production a pu être compris et décrit par Marx, et aucune situation nouvelle n'est venue démentir son analyse. L'existence d'une périodisation du capital est déjà mentionnée dans les oeuvres publiées du vivant de Marx (cf. Le Capital Livre I - Pléiade I p.1196) et concerne tous les développements sur la plus-value absolue et relative etc. mais l'usage des termes "soumission formelle et soumission réelle du travail au capital" est plus fréquent dans « Un chapitre inédit du Capital » non publié du vivant de Marx.

Ceci n'atténue en rien la portée de cette distinction dans la mesure où elle intervient tout au long de l'oeuvre. Il faut préciser toutefois que si ces deux phases sont méthodologiquement distinctes l'une de l'autre et successives, elles ne sont pas totalement séparées dans le temps. La phase de soumission réelle se développe sur la base de la phase de soumission formelle qui elle-même peut être introduite lorsque la première est déjà réalisée. La différence se situe au niveau de la prédominance qualitative de l'une ou de l'autre phase, dans la mesure où même dans la phase réelle, l’extraction de plus-value absolue et d'autres déterminations de la phase formelle subsistent .

 

« Si l'on considère à part chacune des formes de plus-value, absolue et relative, celle de la plus-value absolue précède toujours celle de la plus-value relative. Mais à ces deux formes de plus-value correspondent deux formes distinctes de soumission du travail au capital ou deux formes distinctes de production capitaliste, dont la première ouvre toujours la voie à la seconde, bien que cette dernière, qui est la plus développée des deux, puisse ensuite constituer à son tour la base pour l'introduction de la première dans de nouvelles branches de production. » (Marx - Un chapitre inédit du capital. 10/18, p.201. ou http://classiques.uqac.ca/classiques/Marx_karl/capital_chapitre_inedit/capital_chapitre_ inedit.html)

 

Affirmer la périodisation ne revient donc pas à mettre en cause l'unicité de l'être du capital, principe de base de la théorie communiste. La critique communiste de l'économie politique démontre que l'origine de la valeur se trouve dans le seul travail humain et que le temps de travail constitue la seule source et mesure de la valeur. Le but de la production capitaliste consiste dans la plus grande appropriation possible de plus-value. Celle-ci est la différence entre la valeur créée par la force de travail (la capacité de travail de l'ouvrier) et la valeur de la force de travail (laquelle comme toute marchandise a une valeur égale au temps de travail moyen socialement nécessaire à sa reproduction). Le capital est donc une valeur qui cherche à se valoriser grâce au surtravail qu'il extorque à l'ouvrier.

Pour ce faire, le capital a recours à deux types successifs d'extorsion de la plus-value, lesquelles caractérisent les deux phases historiques du développement économique de la production capitaliste : la phase de soumission formelle du travail au capital et la phase de soumission réelle du travail au capital.

 

3.1.1  Phase de soumission formelle du travail au capital : production de plus-value absolue.

Dès cette phase, le procès de travail est soumis au procès de valorisation du capital. Celui-ci, dans le procès de production accroît sa valeur d'un incrément appelé plus-value. Cependant, dans la phase de soumission formelle, les procédés techniques hérités des anciennes formes de production pré-capitaliste ne sont pas modifiés et sont utilisés tels quels dans la procès de production. Dès cette époque existe une classe de travailleurs libres dont la force de travail est marchandise, et c'est sur son exploitation que repose la valorisation du capital. Le seul recours que possède alors le capital pour extorquer plus de plus-value (en supposant que le prix de la force de travail n'est pas abaissé au-dessous de sa valeur), est d'allonger la journée de travail afin d'accroître la part de travail non payée de celle-ci. Ce procédé est caractérisé par Marx (cf. Capital I,5,16) comme production de plus-value absolue.

« C'est justement par opposition au mode de production capitaliste pleinement développé que nous appelons soumission formelle du travail au capital, la subordination au capital d'un mode de travail tel qu'il était développé avant que n'ait surgi le rapport capitaliste.

Les deux formes ont en commun que le capital est un rapport coercitif visant à extorquer du surtravail, tout d'abord en prolongeant simplement la durée du temps de travail, la contrainte ne reposant plus sur un rapport personnel de domination et de dépendance, mais uniquement sur les différentes fonctions économiques. En fait, le mode de production spécifiquement capitaliste connaît encore d'autres modes d'extorsion de la plus-value, mais, sur la base d'un mode de production préexistant, c'est-à-dire d'un mode donné de la force productive du travail, et du mode de travail correspondant au développement de cette force productive, la plus-value ne peut être extorquée qu'en prolongeant la durée du temps de travail, sous forme de la plus-value absolue. La soumission formelle du travail au capital ne connaît donc que cette seule forme de production de plus-value » (Marx - Un chapitre inédit du capital, 10/18 p. 194-195 ou http://classiques.uqac.ca/classiques/Marx_karl/capital_chapitre_inedit/capital_chapitre _inedit.html)

 

Ce qui caractérise également cette phase, c'est une concentration et une centralisation du capital peu développées. Les unités de production sont petites et le volume des moyens de production mis en mouvement, réduit. De même, l’échelle de la production (masse de marchandises produites) est restreinte. L'organisation technologique du travail est encore héritée des anciennes formes de production. Le capitaliste emploie peu d'ouvriers et travaille souvent avec eux. Cependant cette phase, dont la caractéristique essentielle est qu'elle repose sur la production de plus-value absolue, forme la base générale du système capitaliste et le point de départ de la production de plus-value relative.

3.1.2  Phase de soumission réelle du travail au capital : production de plus-value relative.

Comme nous l'avons dit, celle-ci se développe au sein de la soumission formelle du travail au capital. Elle peut être la base de l'introduction de cette dernière là où elle n'existait pas encore. Mais le développement du mode d'extorsion fondé sur la plus-value relative n'est pas seulement quantitatif. Il arrive un moment où sa généralisation en fait le mode prédominant d'extorsion de la plus-value. La quantité se transforme en qualité. Du point de vue historique ce passage se situe au moment de la première guerre mondiale qui ouvre la période de métamorphose du capital. Le procès de production de plus-value relative domine désormais la base économique de la société, mais sa prédominance nécessite et provoque une mutation fondamentale des superstructures sociales.

A la faveur de la guerre et également de l'intervention violente du prolétariat que le capital dût réprimer, celui-ci a pu asseoir sa domination sur la société dans sa totalité.

Cette domination se caractérise par un totalitarisme croissant dû à la difficulté grandissante d'accroître la masse de plus-value extorquée au prolétariat : l'Etat devient l'arme du capital pour rationaliser l'économie et favoriser l’exploitation. Le capital ne peut tolérer aucune expression qui ne soit pas conforme à son être. Il se pose comme seule et unique présupposition de la société et des rapports entre les hommes. Il est vital pour lui d'intégrer le prolétariat, ce qu'il réalise à travers le fascisme, une fois passé le point culminant (1919) de la vague révolutionnaire, l'intégration des syndicats, et la tentative d'accorder une réserve aux prolétaires en haussant les salaires réels et grâce à la "garantie de l'emploi" etc.

De même avec la première guerre mondiale s'accentue la transformation de la base matérielle (système Taylor, production de masse, usage intensif de la science, concentration et centralisation marquées des capitaux permettant la "planification", etc.)

Avec la phase de soumission réelle, la forme du procès de production est modifiée, la nature et les conditions réelles du procès de travail sont bouleversées et apparaît une technologie spécifiquement capitaliste. La science joue un rôle prépondérant dans le développement des forces productives. Les capitaux sont concentrés et centralisés en peu de mains, la scission entre la propriété et la fonction du capitaliste est effective. En même temps, il y a dépersonnalisation du capital, la classe bourgeoise se voyant tendanciellement expulsée du procès de production par le mouvement même du capital. L'échelle de la production s'élargit et nécessite l'emploi d'une plus grande quantité de capital fixe. L'extraction de plus-value relative implique donc une productivité croissante du travail.

Le capital, après s'être débarrassé des obstacles antérieurs à sa valorisation (vestiges des formes de production pré-capitalistes) n'a plus à lutter que contre ses propres contradictions qui s'accentuent, plus particulièrement contre la contradiction valorisation/dévalorisation qui se présente sous l’aspect de la lutte contre la baisse tendancielle du taux de profit général.

 

« Il y a production pour la production, production comme fin en soi, dès que le travail est soumis formellement au capital, que le but immédiat de la production est de produire le plus possible de plus-value et que la valeur d'échange du produit devient le but décisif. Mais, cette tendance inhérente au rapport capitaliste ne se réalise d'une manière adéquate et ne devient technologiquement aussi une condition nécessaire qu'à partir du moment où est développé le mode de production spécifiquement capitaliste, autrement dit, la soumission réelle du travail au capital. » (Marx – Un chapitre inédit du capital, 10/18, p.221-222 ou http://classiques.uqac.ca/classiques/Marx_karl/capital_chapitre_inedit/ capital_chapitre_inedit.html)

3.1.3  Phase de soumission réelle ou "capitalisme monopoliste d'Etat" ?

Alors que, comme nous l'avons vu, Marx maintient l'unicité du capital en montrant comment il se réalise en totalité à travers deux phases successives qui décrivent le cours INTEGRAL du mode de production capitaliste, il n'en est évidemment pas de même pour les économistes de tous bords : bourgeois, staliniens, trotskystes et ultragauchistes.

Pour tous ceux-ci, Marx aurait décrit le "capitalisme du XlXè siècle" et donc tout ce qui s'est passé après lui (les métamorphoses décrites plus haut) nécessiterait une nouvelle explication et un « enrichissement » de la. théorie. Quant aux « approfondissements » explicatifs qu'ils proposent, ceux-ci varient selon leur allégeance au léninisme ou au luxemburgisme.

Les premiers distinguent une phase de libre concurrence, « capitalisme de libre concurrence », et une ère monopoliste, le « capitalisme monopoliste » ou « capitalisme monopoliste d'Etat ».

Les seconds, ayant décidément renoncé à la thèse selon laquelle les forces productives ont cessé de croître en 1914 (!) (conséquence d'ailleurs parfaitement logique avec les thèses de Rosa Luxemburg) préfèrent distinguer entre une phase ascendante du mode de production capitaliste qui s'étendrait jusqu'à la première guerre mondiale, et une phase de « décadence du capitalisme », par la suite.

Pour les deux espèces, Marx ayant écrit dans le « capitalisme de libre concurrence » ou bien dans la « phase ascendante du capitalisme », ses thèses seraient donc périmées, ou, ce qui n'est pas mieux,à compléter pour la phase présente : Ainsi pour Staline :

"(…) la loi de la plus-value est une loi d'ordre trop général, qui ne touche pas aux problèmes du taux supérieur du profit, dont la garantie est la condition du développement du capitalisme monopoliste. Pour combler cette lacune, il faut concrétiser la loi de la plus-value et la développer plus avant, en accord avec les conditions du capitalisme de monopole, en tenant compte que ce dernier ne réclame pas n'importe quel profit, mais le profit maximum. C’est ce qui fait la loi économique fondamentale du capitalisme actuel." (Staline, 1952, Les problèmes économiques du socialisme en URSS, Editions de Pékin,  p.39  ou http://www.communisme-bolchevisme.net/marxismeleninisme_pb_eco_socialisme .htm# Remarques %20relatives% 20aux%20questions %20économiques)

II en va de même pour le trotskyste Mandel qui pense que :

"Le capitalisme de monopoles vise avant tout la défense et l'augmentation du taux de profit des trusts. Ainsi s'établit un taux de profit monopolistique supérieur au taux de profit moyen."

Au contraire, dans la lignée de Marx, la Gauche avait répondu à Staline (cf. Dialogue avec Staline) que le capital -dans sa totalité- se développe en luttant contre la baisse tendancielle du taux de profit général (contradiction valorisation/dévalorisation). Les contradictions et les résultats mis en évidence par Marx, bien loin d'être dépassés avec le développement de la concentration du capital sont au contraire pleinement effectifs avec la phase de subordination réelle du travail au capital, car à ce moment là seulement est réalisé le mode de production spécifiquement capitaliste.

Les théoriciens du capitalisme monopoliste d'Etat ne voient donc qu'un aspect partiel du mouvement du capital, la concentration et la centralisation de celui-ci. Le saut qualitatif qui intervient dans le procès de valorisation (passage de la plus-value absolue à la plus-value relative) n'est donc pas mis en relief, ce qui implique que le processus de concentration lui-même ne peut être bien démontré car la concentration et la centralisation du capital découlent de son procès de valorisation.

D'autre part, Marx n'a jamais opposé rigidement le monopole et la concurrence comme étant antithétiques et devant s'exclure (ceux qui voient dans le monopole l'antithèse de la concurrence 'flirtent' singulièrement avec Proudhon).

« Dans la vie pratique, on trouve non seulement la concurrence, le monopole et leur antagonisme, mais aussi leur synthèse, qui n'est pas une formule, mais un mouvement. Le monopole produit la concurrence, la concurrence produit le monopole. Les monopoleurs se font de la concurrence, les concurrents deviennent monopoleurs. Si les monopoleurs restreignent la concurrence entre eux par des associations partielles, la concurrence s'accroît parmi les ouvriers ; et plus la masse des prolétaires s'accroît vis-à-vis des monopoleurs d'une nation, plus la concurrence devient effrénée entre les monopoleurs des différentes nations. La synthèse est telle que le monopole ne peut se maintenir qu'en passant continuellement par la lutte de la concurrence. » (Marx, Misère de la philosophie, Pléiade, t.1 p.116 ou http://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/06/km18470615i.htm)

D'autre part, la concurrence ne fait qu'exécuter les lois du capital, les capitaux ne pouvant se reproduire que dans leur diversité, ce qui n'exclut pas que le capital soit concentré en une seule compagnie de capitalistes ou dans l'Etat.

Jamais le passage de la propriété des moyens de production aux mains de l'Etat n'a constitué un trait anti-capitaliste, bien au contraire. L'anti-monopolisme du PCF, par exemple, ne vise rien moins sur le plan politique qu'à camoufler l'existence de l'exploitation et à immerger le prolétariat dans le « peuple de France », tout entier dressé contre les « banquiers monopoleurs », les « riches », les « gros », etc.

En fait l'objet central de la critique prolétarienne, c'est le procès de valorisation, c'est-à-dire le lieu où se produit et se reproduit le rapport capitaliste lui-même.

« Le procès de valorisation du capital a essentiellement pour but de produire des capitalistes et des travailleurs salariés. » (Marx – Manuscrits de 1857 -1858, « Grundrisse », Fondements, etc., t.1, p.422)

En montrant qu'il y a périodisation du capital, le communisme montre que celle-ci trouve son origine et sa base dans le procès de valorisation. Les changements qui interviennent dans les superstructures juridiques (rapports de propriété) ou les conditions de vie de l'entreprise et de la société ne sont que des phénomènes qui découlent de cette périodisation. Critiquer le monopole n'est pas remettre en cause le rapport de production capitaliste, de même la critique gauchiste de la marchandise ou du 'travail' s'attaque à des aspects partiels de la domination capitaliste et non à sa base réelle (là où le communisme l'attaque) : le procès de valorisation.

En conséquence, les objectifs que tenteront d'assigner au prolétariat ces forces contre-révolutionnaires seront toujours en opposition à son but réel. Proposer au prolétariat des nationalisations ou la gestion des entreprises par les travailleurs n'est rien d'autre que l'inviter à choisir librement la forme de son exploitation. Que le programme de ces forces contre-révolutionnaires prévoie l'utilisation de la voie parlementaire ou celle de la violence ne change rien à l'affaire. Le prolétariat a à leur opposer d'abord l'arme de la critique : son programme invariant (abolition du salariat, de la valeur et des catégories marchandes, destruction des classes et de la division du travail, etc.) puis dans la guerre de classe, la critique par les armes.

Les théories staliniennes (anti-monopolisme) ou gauchistes (autogestion, pouvoir ouvrier, etc.) ne sont qu'une fraction de l'économie politique. Sur le fond même, cette fraction rejoint l'économie libérale, laquelle distingue elle aussi une phase de libre concurrence suivie d'une « phase de concurrence monopolistique. »

Le contenu positif de l’économie politique s’est épuisé vers 1830 ouvrant la voie à sa critique communiste qui est seule à même de prévoir rigoureusement le cours du mode de production capitaliste et d'énoncer les moyens de sa destruction.

En ce qui concerne les partisans de la décadence, dont l'expression la plus achevée aujourd'hui est le Courant Communiste International (CCI) -Révolution Internationale France, Internationalismo, Venezuela, Internationalisme, Belgique, World Révolution, GB, etc.) ceux-ci rompent avec le communisme sur tous les plans : contenu et méthode. Soucieux d'établir une dialectique de la décadence, ils ne font que prouver jusqu'où peut aller la décadence de la dialectique. La convergence formelle qui peut exister entre certaines positions de notre courant et les leurs (anti-parlementarisme, reconnaissance de l'intégration des syndicats, crise etc.) ne doit pas cacher le profond antagonisme qui existe au niveau des racines historiques.

Découper la courbe de vie du mode de production capitaliste en une phase ascendante et une phase de décadence relève d'une analyse grossièrement erronée de la réalité capitaliste.

Pour le CCI, le caractère inéluctable de -la décadence se manifeste à chaque forme de production. C’est seulement à l'issue de la phase de déclin nécessaire que peut surgir une forme supérieure. Dans cette vision, le cours historique de toute forme de production inclurait automatiquement une période de ralentissement définitif de la croissance des forces productives. Cette conception rejoint, dans son gradualisme, le révisionnisme. Le communisme ne naît donc pas ici d'un saut brusque à l'apogée du développement des forces productives du mode de production capitaliste, mais peu à peu, au déclin de celles-ci.

« Pour que le socialisme puisse devenir une réalité, il faut non seulement que les moyens pour son instauration (classe ouvrière - moyens de production) soient suffisamment développés, mais encore que le système qu'il est appelé à dépasser - le capitalisme - ait cessé d’être un système indispensable au développement des forces productives pour devenir une entrave croissante c'est-à-dire qu'il soit entré dans sa phase de décadence. » (RI – ancienne série - N° 5 p.72)

Il y a déjà longtemps que la Gauche d'Italie a fait justice d'une telle conception, lorsqu'elle précisait, à la réunion de Rome de 1951 :

« Marx n'a pas escompté une montée et ensuite un déclin du capitalisme mais au contraire l'exaltation dialectique de la masse des forces productives que le capitalisme contrôle, leur accumulation et leur concentration illimitée, et, en même temps, la réaction antagonique des forces dominées représentées par la classe prolétarienne. »

Compte tenu de cet antagonisme, c'est au moment du plus haut développement des forces productives et de sa rupture dans la crise catastrophique que doit surgir la révolution communiste.

D'autre part, l'application indéterminée du concept de décadence à des modes de production historiquement différents est la marque de la pensée petite-bourgeoise du CCI. Il s'agit d'une vieille déviation qui consiste à éterniser les catégories historiques propres au mode de production capitaliste. Mais si la pensée bourgeoise classique, applique les catégories du monde bourgeois à toute l'histoire passée en leur donnant ainsi un caractère naturel et éternel, le CCI lui, commence par dégager ces catégories des formes de production antérieures, et, seulement ensuite essaye de les vérifier dans le mode de production capitaliste.

L'argument développé par le CCI est qu'il faut d'abord « dégager le concept général de décadence d'un système » grâce à l'expérience du passé, après quoi on petit appliquer "ce concept général au cas particulier du capitalisme. pour en déduire les traits spécifiques et les concepts politiques" (id. p.76)

Or, partir du passé pour comprendre le présent, c'est comme nous le verrons plus loin tout à fait contradictoire avec la méthode de Marx. Dégager de toute l'histoire passée une catégorie éternelle, c'est agir « (…) à la manière des économistes qui. effacent toutes les différences historiques et voient dans toutes les formes de société la forme bourgeoise. » (Marx – Introduction générale à la critique de l’économie politique, Pléiade, t.1 p.260 ou http://www.marxists.org/francais/marx/works/1857/08/km 18570829.htm dans une traduction différente)

Fort de l'autorité d'historiens et d'économistes bourgeois, le CCI disserte pompeusement sur l'inflation et la « dévaluation galopante des monnaies aussi bien dans le Bas-Empire qu'à la fin du Moyen-âge » (p.86) ou sur la baisse des profits dans la Rome Antique comme caractéristiques permanentes (donc a-historiques) de la décadence. Ceci a pour conséquence d'abolir la spécificité du mode de production capitaliste. La vision gradualiste dénie tout sens à l’histoire, chaque société, antique, féodale et capitaliste étant, envisagée comme un système clos et autonome, reproduisant à chaque fois la même courbe de vie. L'histoire devient alors hasardeuse. Les phénomènes spécifiques à la phase de soumission réelle (voir plus haut) sont incompris et banalisés comme formes cycliques du développement historique.(Passons sur les arguments purement bouffons tels que la folie des chefs d'Etat -Caligula puis...Nixon!- comme signes indiscutables de décadence !)

Dans ses causes, et à un niveau plus profond, la théorie de la décadence provient de l'incompréhension, du rôle historique de la périodisation. Se basant sur la théorie de Rosa Luxemburg selon laquelle l'effondrement du mode de production capitaliste survient par suite du manque de débouchés que fournissaient les formes de production pré-capitalistes subsistant sur la planète, le CCI ne voit pas la possibilité du développement du mode de production capitaliste après 1914. Par conséquent, il y a incompréhension de la phase de soumission réelle qui est celle où le capital débarrassé des formes de production pré-capitalistes ne lutte plus que contre ses propres contradictions (valorisation/dévalorisation).

Si les théories de Rosa Luxemburg sont en elles-mêmes fausses (ceci sera traité dans un travail ultérieur), elles sont de plus complètement incomprises par les épigones. Ainsi, si l'on se place du point de vue du CCI, il devient impossible d'expliquer l'accumulation du capital qui a eu lieu depuis la fin de la dernière guerre. Notons à ce propos que le taux de croissance au XXè siècle (y compris la stagnation de 1929 à 1939) a été plus élevé qu'au XlXè siècle. Pour le CCI (cf. RI Nouvelle série N° 4 p.42) cette accumulation a eu trois principaux champs d'expansion. Examinons-les rapidement :

1° « La reconstruction consécutive à la deuxième guerre."

Or, cette reconstruction n'est pas explicable sur la base de l'analyse luxemburgiste car celle-ci présuppose une demande préalable fournie par les formes de production pré-capitalistes, lesquelles ont été qualitativement détruites. C’est de cette destruction qu’on infère l'existence de la décadence !

2° « La production permanente et massive d'armements et- fournitures militaires. »

On peut, grâce à cet expédient, expliquer comment se réalise improductivement une partie de la plus-value, mais en aucune manière comment peut-être réalisée la plus-value utilisée de manière productive, problème qui était au centre de l'étude de Luxemburg.

3° « La meilleure exploitation de marchés anciens. »

Chez Rosa Luxemburg, le capital atteint ses limites lorsqu'il a peu à peu détruit les marchés extra-capitalistes, se privant ainsi d'une demande solvable nécessaire à la réalisation de la plus-value. Par conséquent, quels sont les marchés dont parle le CCI ? De deux choses l'une : ou bien ce sont des marchés capitalistes mais dans ce cas leur rôle dans l'accumulation est nul selon l'orthodoxie luxemburgiste, ou bien ce sont des marchés extra-capitalistes, ceux-là même dont on affirme qu'ils ont été détruits voilà 50 ans !

La vision gradualiste du développement historique interdit au CCI de comprendre la nature du prolétariat, être négatif du capital. Pour eux il y a coupure dans le devenir de la classe prolétarienne : celle-ci ne devient révolutionnaire qu'en 1914, au moment de la coupure dans le capital. Avant cela elle est réformiste .En ce sens, ni la naissance de la théorie communiste, ni les révolutions prolétariennes du XlXè siècle ne peuvent être comprises. (Sommet de l'absurdité, la Commune de Paris est un « accident de l'histoire » ! -cf. RI Nlle série N° 2)

Le prolétariat apparaît comme naturellement réformiste et déterminé à n'être révolutionnaire que par le seul fait que le capitalisme, en décadence, ne peut plus rien lui accorder. Une telle vision implique donc aussi une mauvaise compréhension du rôle des syndicats et de leur intégration, ainsi que celui de l'Etat dans la domination réelle du capital.

L'apriorisme de la décadence mène donc à une interprétation erronée de la réalité historique. Les signes qui sont ceux du développement du mode de production capitaliste, de son renforcement par le passage à la soumission réelle du travail, et que Marx avait prévus, sont interprétés comme manifestations de la décadence « concept à peine ébauché par Marx » (N° 2 p.38).

Par exemple, l'intervention croissante de l'Etat dans l'économie (donc la concentration et la centralisation croissantes) est interprétée comme signe d'affaiblissement du mode de production capitaliste. L'argument est encore une fois tiré du passé :

« On constate le très fort développement de l'interventionnisme économique de l'Etat aussi bien dans le déclin de l'Empire Romain que dans celui du féodalisme. » (RI. anc. série N° 3 p.96)

Le dépérissement des idéologies est incompris. Le CCI croit que la mort des valeurs traditionnelles signifie la faiblesse du capital, alors qu'elle est en fait le signe de sa bonne santé : pour unifier les hommes dans sa communauté matérielle, le capital n'a plus besoin d'autre présupposition que lui-même. Tout ce qui était utile à son développement dans la phase de domination formelle (la politique, la religion, l’art, etc.) devient superflu, car le capital est assez fort pour unifier lui-même les hommes et constituer leur seule idéologie.

Pour conclure sur ce point, nous dirons que nous maintenons la vieille thèse communiste de l'unicité de l'être du capital, dans l'espace et dans le temps. Les modifications qu'il subit au cours du passage à la phase de soumission réelle constituent la réalisation des présupposés qui le fondent et non une remise en cause de ces présupposés.

Admettre une différence de fond entre deux périodes ou moments du cycle capitaliste revient à invalider la théorie révolutionnaire puisque celle-ci ne concernerait qu'un seul de ces moments, et en l'occurrence le moins développé. Il est logique qu'alors on déclare la théorie périmée ou. - ce qui est pire - (Nous préférons les adversaires déclarés de la théorie à ses partisans enrichisseurs) on se propose de la « développer » à l'aide de concepts nouveaux. Là encore se vérifie notre vieille équation ; "annonciateur de cours nouveau = traître" (cf. Dialogue avec les morts).

Pour lutter contre cela, il faut réaffirmer l’invariance, et, en accord avec Marx, le caractère de totalité organique de la théorie. Marx est le théoricien du prolétariat et donc il étudie toujours le capital du point de vue du communisme établissant ainsi non sa biologie mais sa nécrologie. Dans un passage célèbre s'affirme la méthode qui correspond à cette organicité :

« L'anatomie de l'homme est une clé pour l'anatomie du singe. Les virtualités qui annoncent dans les espèces animales inférieures une forme supérieure ne peuvent au contraire être comprises que lorsque la forme supérieure est elle-même déjà connue. » (Marx – Introduction générale à la critique de l’économie politique, Pléiade, t.1 p.260 ou http://www.marxists.org/francais/marx/works/1857/08/km 18570829.htm dans une traduction différente)

Cela signifie qu'on ne peut comprendre le mode de production capitaliste (et les sociétés qui l'ont précédé) que lorsque les éléments négatifs qu'il contient (les bases du communisme) sont suffisamment développés pour être connus. C'est ce qui permet à la théorie de ne pas faire une phénoménologie du capital, mais d'anticiper - par delà son développement intégral - sur sa destruction. Cela implique également que les moyens définis pour sa destruction (constitution de la classe en parti politique, violence, dictature du prolétariat et terreur révolutionnaire) soient donnés une fois pour toutes. Le but que poursuit le prolétariat : l'instauration du communisme, est inscrit dès le départ dans le capital et en constitue la contradiction invariable qui le détruira. Cela fait plus de 130 ans que les communistes savent cela et nous ne voyons aucune raison de le modifier d'un iota.

Par conséquent, tout ce que certains présentent comme des nouveautés comme, par exemple, le développement des monopoles était déjà parfaitement compris et analysé par Marx. Comme nous l'avons vu, c'est avec la phase de subordination réelle basée sur la plus-value relative que se développent la concentration et la centralisation du capital, ainsi que l'intervention croissante de la science dans le procès de production. Marx montre dans le chapitre sur la plus-value relative (Capital I, 4) comment chaque capitaliste essaye de tourner à son avantage la loi de la valeur en accroissant la productivité du travail, empochant ainsi un surprofit (lequel sera remis bientôt en question par la généralisation de la technique supérieure).

C'est sur la base du profit moyen et de la concurrence que surgissent surprofits et monopoles. Et la théorie du surprofit (donc du monopole) est complètement traitée par Marx et plus particulièrement dans la section du livre III intitulée « Transformation du surprofit en rente foncière ».

3.2          La place de la question agraire dans la théorie communiste.

« Les points décisifs de notre conception furent pour la première fois indiqués scientifiquement, encore que sous la forme polémique, dans mon écrit Misère de la philosophie, publié en 1847 et dirigé contre Proudhon ». (Marx – Critique de l’économie politique, Pléiade, t.1 p.274 ou http://www. marxists.org/ francais/ marx/works/1859/01/km18590100b.htm dans une traduction différente)

Dès "Misère de la philosophie" sont donc développées les positions prolétariennes essentielles sur la question agraire. C'est également dans ce premier ouvrage publié que Marx démontre l'origine pratique de la théorie. Elle est liée au mouvement révolutionnaire et ne présente pas passivement une nouvelle interprétation scientifique du monde, mais expose pratiquement le but poursuivi par la prolétariat : l'émancipation de l'espèce humaine. Le caractère impersonnel de la théorie se traduit par ce fait qu'elle est une théorie de parti. Elle exprime le point de vue historique invariant du prolétariat, organisé en parti communiste.

« De même que les économistes sont les représentants scientifiques de la classe bourgeoise, de même les socialistes et les communistes sont les théoriciens de la classe prolétaire. Tant que le prolétariat n'est pas encore assez développé pour se constituer en classe, que, par conséquent, la lutte même du prolétariat avec la bourgeoisie n'a pas encore un caractère politique, et que les forces productives ne sont pas encore assez développées dans le sein de la bourgeoisie elle-même, pour laisser entrevoir les conditions matérielles nécessaires à l'affranchissement du prolétariat et à la formation d'une société nouvelle, ces théoriciens ne sont que des utopistes qui, pour obvier aux besoins des classes opprimées, improvisent des systèmes et courent après une science régénératrice. Mais à mesure que l'histoire marche et qu'avec elle la lutte du prolétariat se dessine plus nettement, ils n'ont plus besoin de chercher la science dans leur esprit, ils n'ont qu'à se rendre compte de ce qui se passe devant leurs yeux et de s'en faire l’organe. Tant qu'ils cherchent la science et ne font que des systèmes, tant qu'ils sont au début de la lutte, ils ne voient dans la misère que la misère, sans y voir le coté révolutionnaire, subversif, qui renversera la société ancienne. Dès ce moment, la science produite par le mouvement historique, et s'y associant en pleine connaissance de cause, a cessé d'être doctrinaire, elle est devenue révolutionnaire. » (Marx, Misère de la philosophie, Pléiade, t.1, p.92 ou http://www.marxists.org/ francais/marx/works/1847/06/km18470615g.htm dans une traduction différente

Par conséquent, au fur et à mesure que l'évolution historique confirme les résultats de la théorie, ceux-ci s'inscrivent dans la continuité des écrits de 1847 (date à laquelle est également rédigé le Manifeste du Parti Communiste). Ceci est naturellement valable pour la théorie, de la rente :

« J'ai donné dans un autre ouvrage (il s'agit de Misère de la philosophie - NDR-) .une explication suffisante de la propriété foncière moderne." (Marx. Histoire des doctrines économiques. p.359)

Dans « Misère de la philosophie », certaines formulations rejoignent celles de Ricardo, quoique beaucoup de conclusions soient divergentes. Ceci n'est d'ailleurs pas contradictoire avec la spécificité de la théorie prolétarienne mais confirme la thèse classique de l'impersonnalité de celle-ci : la théorie ne naît pas d'un homme mais d’une époque, moment où toutes les conditions historiques rendent visibles les résultats qu’il ne reste plus qu’à formuler (chose que peut faire un bourgeois, mais partiellement. Seul le communisme peut organiser tous ces résultats en une totalité qui lui fournisse une vision non aliénée du cours historique).

Toutefois, si pour Ricardo, la hausse de la population conduit à défricher des terres de plus en. plus mauvaises, entraînant la hausse du prix du blé et donc la hausse de la rente, Marx lui, en 1851 montre qu'il n'en est pas toujours ainsi et qu'il existe la possibilité d'une rente même en cas d’une baisse du prix du blé. Ainsi, l’exemple envisagé, par Ricardo, n’est plus qu'une possibilité parmi beaucoup d'autres.

Enfin, dans sa lettre à Engels du 2 août 1862, Marx précise les modalités de la transformation de la valeur en prix, et formule la théorie de la rente absolue (c’est-à-dire la possibilité d’une rente même sur le plus mauvais terrain).

L’importance de la théorie de la rente est affirmée ainsi : « Mais plus je me plonge dans cette ordure (l'économie politique -NDR-) plus je me convaincs que la réforme de l’agriculture, donc également de cette merde de propriété qui se fonde sur elle, est l'alpha et l'oméga du bouleversement futur. Sans quoi, le père Malthus aurait raison. » (Marx, Lettres sur « le Capital », 14 août 1851, ES, p.56)

La théorie de la rente contient également la théorie du surprofit. En effet, l'accroissement de la productivité du travail qu’entraîne le développement de l'industrie mécanique et le rôle croissant de la science dans le procès de production, (aspects de la phase de subordination réelle) fait apparaître la machine comme une force naturelle (et ceci d'autant plus que la machine est plus productive.)

« Déduction faite des frais quotidiens de la machine et de l'outil, c'est-à-dire de la valeur que leur usure et leur dépense en matières auxiliaires telles que charbon, huile, etc., transmettent en moyenne au produit journalier, leur aide ne coûte rien. Mais ce service gratuit de l'une et de l'autre est proportionné à leur importance respective. Ce n'est que dans l'industrie mécanique que l'homme arrive à faire fonctionner sur une grande échelle les produits de son travail passé comme forces naturelles, c'est-à-dire gratuitement. » (Marx, Capital, Pléiade, Œuvres, t.1, p.932-933 ou http://www.marxists.org/ francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-15-2.htm)

« Ricardo porte parfois son attention si exclusivement sur cet effet des machines (…) qu'il oublie la portion de valeur transmise par les machines au produit, et les met sur le même pied que les forces naturelles. » (id.)

3.3          Les trois classes du mode de production capitaliste.

3.3.1  Le communisme et la question agraire.

Comme le remarquait Bordiga, Marx et Engels ont écrit plus sur l'agriculture que sur l’industrie. Ils ont consacré plusieurs chapitres du 'Capital' à la théorie de la rente (Livre III et IV) mais aussi de nombreuses pages du Livre I (l'accumulation primitive) et du livre II (cf. la rotation du capital).

A part « Misère de la philosophie », déjà cité, de nombreux autres textes abordent ces problèmes : « Discours sur le Libre-échange », « La guerre des paysans », « La question paysanne en France et en Allemagne », « Le 18 Brumaire… », « La question du logement », et les « Manuscrits de 44 », sans parler des « Grundrisse », etc.)

Cette importance quantitative des écrits résulte non pas d'une soi-disant domination de l'agriculture à l'époque où écrivait Marx, ce qui est le point de vue des crétins (petits-cousins de ceux qui voient en Marx le penseur de la « société industrielle du XlXè siècle »), mais de l’importance qualitative de ce secteur de la production sociale.

D'une part, il ne peut y avoir de société développée si la productivité du travail dans ce secteur n'est pas telle qu'elle soit capable d'entretenir d'autres membres qui pourront ainsi se consacrer à des activités non immédiatement liées à la terre ; d'autre part il ne peut y avoir de production sans qu'existe ce moyen de production qu'est la terre. Même s'il revêt une importance particulière dans l’agriculture et dans le bâtiment, il constitue aussi le support de toute autre activité sociale. Il faut encore ajouter les points suivants, plus spécifiques au mode de production capitaliste :

- Pour le prolétariat, le secteur agricole fournit les moyens de consommation ou les matières premières destinées à. la fabrication des subsistances qui lui permettront de se nourrir. Les dépenses (avec le loyer du logement) directement reliées à la terre occupent une part importante dans le prix de la force de travail (aujourd'hui -encore, 40 à 50 %: du revenu d'un ouvrier)

- C’est dans ce secteur que le capital est le plus soumis à la nature, la rotation du capital dépendant des cycles « naturels »

- Marx peut, avec la théorie de la rente foncière résoudre un problème qui paraît contredire la théorie de la valeur-travail. En effet, la terre a un prix sans être un produit du travail. Cette apparente contradiction est levée, dans l'étude du prix de la terre.

- Last but not least, c'est dans ce secteur qu'on voit le mieux les trois classes en présence dans le mode de production capitaliste. Les capitalistes (de l’industrie, du commerce, ou de l’agriculture, les ouvriers salariés et les propriétaires fonciers.

3.3.2  Les trois classes du mode de production capitaliste.

Contre tous les théoriciens de la bureaucratie, comme nouvelle classe (Daménistes, Socialisme ou Barbarie, etc.), la Gauche se chargea de défendre l'intangible schéma communiste selon lequel le mode de production capitaliste "pur" comprend trois classes (et non deux comme d'autres l’affirment). Ce « modèle ternaire de la société bourgeoise » se retrouve dans le plan de "l'Economie" prévu par Marx (plan qui prévoyait SIX livres dont le 'Capital' dans son entier - les trois livres- n'est que le premier : Capital, Travail salarié, Propriété foncière, Etat, Commerce extérieur, Marché mondial et crises).

Dans l'introduction générale de 1857 où Marx dessine le plan de son étude, on peut lire :

« Les catégories qui constituent la structure interne de la société bourgeoise et sur lesquelles reposent les classes fondamentales. Capital, travail salarié, propriété foncière. Leur rapport réciproque. Ville et campagne. Les trois grandes classes sociales. L'échange entre celles-ci .» Marx – Introduction générale à la critique de l’économie politique, Pléiade, t.1 p.263 ou http://www.marxists.org/francais/ marx/works/1857/08/km18570829.htm dans une traduction différente)

Or, l'agriculture (cf. plus haut l'extrait du 'Dialogue avec les morts') met directement aux prises ces trois classes.

C'est dans l'agriculture que naît le mode de production capitaliste ainsi que la classe capitaliste. Car si le prolétariat a été créé par la violence, discipliné par la terreur, l’expropriation de la population campagnarde ne pouvait engendrer que de grands propriétaires fonciers. Il faut donc expliquer l'origine des capitalistes et ceci correspond à la genèse du fermier capitaliste (cf. Capital Livre I).

La révolution agricole qui a entraîné un bouleversement dans les conditions de la propriété foncière a engendré des modifications techniques (perfectionnement des méthodes de culture, concentration des moyens de production, exploitation accrue des salariés agricoles), et la production d'une plus grande masse de marchandises.

La transformation des paysans en salariés entraîne la disparition de l’industrie domestique. Ainsi d'une part les fermiers capitalistes vont pouvoir écouler leurs marchandises auprès de l'industrie en fournissant les moyens de subsistance nécessaires à la reconstitution de la force de travail, et les matières premières qui entrent dans le capital constant, d'autre part le capital industriel voit, avec la disparition de l'économie domestique la possibilité de se constituer un marché intérieur.

Par conséquent, une fois expliquée la genèse du fermier capitaliste qui s'accomplit peu à peu, Marx peut expliquer la formation des capitalistes industriels, qui elle, ne se fait pas progressivement.

Il y a une difficulté à exposer séparément la théorie de la rente car « On ne peut comprendre la rente foncière sans le capital, mais on comprend bien le capital sans la rente foncière. » (Marx – Introduction générale à la critique de l’économie politique, Pléiade, t.1 p.262 ou http://www.marxists.org/francais/marx/works/1857/08/km18570829.htm dans une traduction différente)

Lorsque Marx analyse la propriété foncière, il n'étudie pas la propriété foncière en général, mais sa forme développée, lorsque celle-ci a subi l'action transformatrice du capital, et est donc soumise au mouvement de celui-ci. Cela implique que les développements théoriques élaborés par Marx concernent uniquement le mode de production capitaliste (par exemple, les concepts de rente absolue et de rente différentielle).

Quant à la classe qui les nie toutes, le prolétariat, il fournit le surtravail que le capital s'approprie et qu'il accroît sans cesse (ce surtravail se répartit entre les capitalistes industriels – profit -, les capitalistes financiers – intérêt - et les propriétaires fonciers – rente -).

3.3.3  Dialectique des trois classes.

C'est grâce à l'action du capital sur la propriété foncière que se développe le travail salarié.

« Tant par sa nature que par l'histoire, le capital crée la propriété et la rente foncière modernes, son action dissout donc parallèlement les anciennes formes de la propriété foncière. La nouvelle forme surgit à la place de l'ancienne par suite de l'action du capital. En ce sens, le capital est père de l'agriculture moderne. Les rapports économiques de la propriété foncière moderne représentent un procès : rente foncière - capital - travail salarié (on peut l'inverser ainsi : travail salarié – capital - rente foncière, mais toujours, c'est le capital qui est l'intermédiaire actif.). Nous avons ainsi la structure interne de la société moderne, le capital étant posé dans la totalité de ses rapports. » (Marx - Grundrisse T.1)

Le mouvement du capital entraîne un accroissement absolu du nombre de prolétaires dont l'exploitation permet la mise en valeur du capital.

Dans la phase de soumission réelle le procès de valorisation a pour conséquence d'une part la diminution du salaire relatif (diminution de la part de la valeur de la force de travail dans la valeur créée par la force de travail, ce qui est une autre manière de dire que le taux d'exploitation croît) d'autre part le développement d'une surpopulation relative due à la hausse de la composition organique du capital.

Marx montre également que l'intérêt du capital est de faire vivre un maximum de personnes sur la plus-value et qu'au cours de son développement il devient par rapport à sa propre logique de plus en plus improductif, aussi, il s'oppose à l'introduction de nouvelles machines, et, de même le temps de circulation devient plus grand que le temps de production; il faut pour faire circuler la valeur créée utiliser une partie plus grande du capital. Enfin, pour accroître la valorisation du capital et pour modifier les valeurs d'usage (aussi bien la technologie employée dans le procès de travail que les moyens de consommation), la science occupe une place croissante dans le procès de production. D'où le gonflement des nouvelles classes moyennes.

Enfin, si pour la partie active de l'armée industrielle,le capital forge des chaînes dorées durant les périodes d'expansion (possibilité d'augmentation du salaire réel), elle se retrouve complètement démunie lorsque la crise éclate.

Par contre, le prolétariat agricole, lui, diminue, étant donné que par suite du progrès de la productivité, il faut de moins en moins de travail salarié pour une même superficie de terre. Ainsi d'après « Economie rurale » (1967) le nombre d'UTH pour les grandes exploitations passe de 7,8 pour 100 ha en 1938 à 3,3 en 1965. Autrefois, pour un labour profond d'automne, un charretier labourait 33 ares par jour. De nos jours un tracteur moyen laboure 1,5 ha. Certains évaluent un tracteur à 1,4 salariés. L’évolution des salariés est la suivante :

 

1862 : 2.975.000

1929 : 1.523.000

1946 : 1.039.725

1954 : 1.151.000

1962 :    829.600

1968 :    604.500

1974 :    368.000

 

Le mouvement du capital tend, d'autre part, à faire du bourgeois un personnage superflu, ainsi que du propriétaire foncier. Il s'opère une séparation entre la propriété et la fonction du capitaliste (cf. Livre III, chapitre du crédit et de l’intérêt). Le capital n'utilise plus alors que des fonctionnaires salariés. Il se dépersonnalise.

Au cours de son mouvement, le capital lutte contre la propriété foncière d'une part, pour s'approprier le surprofit que la propriété foncière capte, et qui, notamment par la lutte pour l'allongement du bail, empêche le capital de s'investir dans l’agriculture, d'autre part, du fait du rôle spécifique que joue la propriété foncière qui freine l'investissement des capitaux, tant qu'elle n'a pas reçu une certaine masse de plus-value (rente absolue).

Ceci a une double conséquence : 1°/ la difficulté pour le capital de pénétrer dans l'agriculture 2°/ une partie de la plus-value est soustraite à la péréquation du taux de profit.

Enfin, la propriété foncière entraîne un renchérissement des produits agricoles avec tous les effets que cela implique à la fois sur la composition organique et sur la valeur de la force de travail.

La fraction radicale de l'économie politique qui s'inscrit dans la lignée de Ricardo (c'est-à-dire Mill, Cherbuliez, Hilditch, etc.) avait comme mot d'ordre le transfert de la rente à l'Etat. Ils y voyaient un excellent moyen d'alléger les impôts des capitalistes. Cependant, avec le développement du mode de production capitaliste et de la lutte des classes, la bourgeoisie est de moins en moins capable. de s'en prendre à la propriété foncière car à travers la critique de celle-ci, ce sont les rapports de propriété bourgeois qui risquent d'être remis en cause. D'où l’attentisme, les hésitations de la. bourgeoisie vis-à-vis des propriétaires fonciers. C'est en se basant sur cette analyse de Marx que Lénine pouvait montrer que la bourgeoisie russe étant beaucoup trop liée à l'Etat tsariste et aux propriétaires fonciers, elle serait incapable de mener à bien sa. propre révolution étant donné qu'en Russie s'ouvrait la perspective d'une révolution démocratique bourgeoise. Aussi, le prolétariat fit-il sien le mot d'ordre bourgeois radical : nationalisation de la terre :

« Nous devons nous faire une idée exacte des forces sociales réelles qui se dressent contre le « tsarisme » (force parfaitement réelle et parfaitement compréhensible pour tous), et qui sont capables de remporter sur lui une « victoire décisive ». Ces forces ne peuvent être ni la bourgeoisie, ni les grands propriétaires fonciers, ni les fabricants ni la « société » qui suit l'Osvobojdénié (revue libérale bourgeoise NDP). Nous voyons même qu'ils ne veulent pas de cette victoire décisive. Nous savons qu'ils sont incapables, de par leur situation sociale, de soutenir une lutte décisive contre le tsarisme : la propriété privée, le capital, la terre sont à leurs pieds un trop lourd boulet pour qu'ils puissent engager une lutte décisive. Ils ont trop besoin, contre le prolétariat et la paysannerie, du tsarisme avec son appareil policier et bureaucratique, avec ses forces militaires, pour aspirer à sa destruction » (Lénine - Deux tactiques de la social-démocratie http://www.marxists.org/francais/lenin/works/1905/08/ vil19050800g.htm)

3.3.4  Les représentants des trois classes en présence.

Nous avons déjà signalé que si les économistes représentent la classe dominante, par contre les communistes défendent le point de vue du prolétariat.

L'économie politique connaît deux phases : tant que le prolétariat n'intervient que de façon faible dans la lutte des classes, la bourgeoisie est encore capable d'accomplir un travail scientifique dans ce domaine. Constituée comme science à l'époque des manufactures, l’économie politique connaît sa période classique avec ses premiers représentants : William Petty, en Angleterre, et Boisguillebert, en France, atteint son apogée vers 1830 et a pour derniers grands représentants Ricardo, pour l'Angleterre, et Sismondi, pour la France.

A partir de là, la science économique régresse, elle ne cherche plus à comprendre les mécanismes du mode de production capitaliste, mais se borne à en faire l'apologie la plus grossière, c'est pourquoi Marx la dénomme 'économie politique vulgaire'. Contrairement à ce que prétendent les vulgaires, justement, Marx n'est pas le dernier des économistes classiques. Bien au contraire, il s'est livré à la critique communiste de la science économique dans son ensemble (ce qu'il fait également en montrant que cette science régresse depuis 1830)

Ce qui a pour conséquence que toute la production de la science économique bourgeoise (les Keynes, Galbraith, Samuelson et autres...) depuis cette date se situe largement au-dessous de Ricardo ou de Sismondi.

Il va de soi que cela s'applique, ô combien! aux "dépasseurs" et "enrichisseurs" de Marx. Par conséquent, toute nouvelle théorie économique est morte avant même d'être née. Marx était plus concis lorsqu'il disait de l’économie politique que c'était de la merde !

Les divers auteurs classiques théorisent différemment les rapports des trois classes suivant la fraction de la classe dominante qu’ils représentent. Si Ricardo est le représentant de la bourgeoisie industrielle et est considéré, par Marx, comme "l'adversaire les plus stoïque du prolétariat", Smith, lui, pense que l'intérêt général de la société s'identifie avec l'intérêt de la classe des propriétaires fonciers. Il en va de même, en gros, pour la classe des salariés dont les intérêts particuliers ne s'opposent pas à l'intérêt général. Par contre, il pense que la société devra se méfier des capitalistes et considérer leurs propositions avec la plus extrême méfiance. Malthus, lui est le représentant le plus vil des propriétaires fonciers, et Marx le vouait à la haine de la classe ouvrière.

A l’opposé des économistes se situent les représentants du prolétariat, les communistes. Ce n'est pas à ces derniers que revient le mérite d'avoir découvert l'existence des classes, car des historiens avaient avant eux exposé l’évolution historique, et des économistes, l’anatomie économique. Par contre, la découverte originale du communisme est d'avoir démontré que :

1°/ L'existence des classes n'est liée qu'à des phases historiques déterminées du développement de la production.

2°/ Le. lutte des classes mène nécessairement à la dictature du prolétariat .

3°/ Cette dictature elle-même ne représente qu'une transition vers l'abolition de toutes les classes et vers une société sans classe. (cf. Marx. Lettre à Weydemeyer - 5 Mars 1852)

3.3.5  Question agraire et doute révisionniste.

Les multiples déviations et remises en cause des principes contre lesquelles Marx et Engels eurent à lutter au sein de l'AIT puis de la IIe internationale n'épargnaient pas, bien évidemment, la question agraire.

Par exemple, dans la « Critique au programme de Gotha », Marx montre que Lassalle n'attaquait que la classe des capitalistes et non celle des propriétaires fonciers. Or :

« Dans la société actuelle, les moyens de travail sont le monopole et des propriétaires fonciers (le monopole de la propriété foncière est même la base du monopole du capital) et des capitalistes. » (Marx, Critique du programme de Gotha, Pléiade, t.1, p.1416 ou http://www.marxists.org/francais/ marx/works/1875/05/18750500a.htm)

Et le texte rappelle que dans les statuts de l’AIT, même si ces deux classes n'étaient pas nommées, il n'était pas moins évident que les moyens de travail étaient le monopole des propriétaires fonciers et des capitalistes. Par conséquent, le prolétariat ne limite pas sa lutte aux seuls capitalistes mais l’engage aussi contre les propriétaires fonciers.

Musique d'aujourd'hui, paroles d'hier : la même critique s'applique à la misérable politique des partis "communistes" qui soutiennent démagogiquement l'existence de la petite propriété parcellaire, alors que celle-ci tend à être éliminée par le mouvement même du capital.

Engels critiquait déjà (cf. La question paysanne en France et en Allemagne) les penchants opportunistes du mouvement Français (Lafargue, etc.) qui pour gagner à lui la petite paysannerie proposait la coalition de tous les éléments de la production agricole "contre l'ennemi commun : la féodalité terrienne". Or, comme le montre Engels, cela constituait une violation des principes. De même, aujourd'hui, les staliniens ne luttent plus contre la propriété foncière parce qu'ils jugent que l'adversaire est devenu le grand capital monopoliste qu'il convient de réduire en l'isolant du reste de la nation.

Toutefois la différence réside en ce que l'opportunisme de Lafargue pouvait, selon Engels, être redressé, alors que l'opportunisme d'aujourd'hui est définitivement contre révolutionnaire et doit être combattu de front.

Nous avons déjà vu tout ce que la stratégie anti-monopoliste devait à Proudhon, nous découvrons maintenant qu'elle compte aussi Lassalle parmi ses ancêtres.

Il faut noter comment s'établi la falsification qui permet aux staliniens de défendre la propriété privée de la terre tout en se réclamant de Marx. Marx pensait que le transfert de la rente à l'Etat ne supprimait pas le capital (cf. plus haut)

« Nous-mêmes, comme je l'ai déjà rappelé, nous avons déjà admis cette appropriation de la rente foncière par l'Etat, parmi les nombreuses mesures de transition qui, ainsi que le Manifeste l’observe, sont en elles-mêmes contradictoires, et doivent l'être.

Mais ce desideratum des économistes bourgeois radicaux d'Angleterre, en faire la panacée socialiste, déclarer que cette procédure est la solution des antagonismes cachés au sein de la production de notre époque, c'est ce qui a été fait d'abord par Colins (...). Tous ces "socialistes", depuis Colins, ont ceci en commun qu'ils laissent subsister le travail salarié, et donc la production capitaliste ; ils veulent se leurrer, ou leurrer le monde, en promettant que, par la transformation de la rente foncière en impôt payé à l’Etat, toutes les tares de la production capitaliste vont disparaître d'elles-mêmes. Tout cela n'est donc qu'une tentative, enrubannée de socialisme, pour sauver la domination capitaliste et, en fait, la fonder à nouveau sur une base encore plus large que l'actuelle." (Marx. Lettre à Sorge, 30 juin1881, citée dans Pléiade, t.1, p.1475-1476)

Dans l'interprétation stalinienne, cela devient : il ne faut pas nationaliser la terre, il faut donc défendre la petite propriété. Or, on omet ainsi de préciser deux choses :

- Si le paiement de la rente à l'Etat ne supprime pas le mode de production capitaliste, il en va de même du transfert du capital aux mains de l'Etat.

« Mais ni la transformation en sociétés par actions, ni la transformation en .propriété d'Etat ne supprime la qualité de capital des forces productives. Pour les sociétés par actions, cela est évident. Et l'Etat moderne n’est à son tour que l'organisation que la société bourgeoise se donne pour maintenir les conditions extérieures générales du mode de production capitaliste contre les empiètements venant des ouvriers comme des capitalistes isolés. L'Etat moderne, qu'elle qu'en soit la forme, est une machine essentiellement capitaliste : l'Etat des capitalistes, le capitaliste collectif en idée. » (Engels - Anti-Dühring. Editions sociales p.315 ou http://classiques.uqac.ca/classiques/Engels_friedrich/ anti_duhring/anti_duhring. html)

- D'autre part si le mot d'ordre de nationalisation de la terre peut ne pas dépasser le cadre bourgeois, il a le mérite d'être radical ; par contre celui de la défense de la propriété, outre son caractère petit-bourgeois a le défaut d'être conservateur et réactionnaire.

4.         Valeur d'usage et valeur d'échange

4.1          Valeur d'usage.

La marchandise se présente sous un double aspect : valeur d'usage et valeur d'échange. En tant que valeur d'usage, il faut qu'elle satisfasse un besoin social. Par conséquent pour qu'il puisse y avoir production de marchandises il ne suffit pas que le produit satisfasse les besoins du producteur, mais il faut que la valeur d'usage soit une "valeur d'usage pour autrui", une "valeur d'usage sociale". La découverte des cotés utiles d'une chose est historique, de même que le besoin social. Ici, le besoin social explique qu'il existe une demande solvable pour la marchandise. Cette demande solvable naît sur la base de rapports de production et de distribution déterminés. Elle doit satisfaire, par exemple, dans le Mode de Production Capitaliste, la reproduction de la force de travail. La reproduction de cette force de travail exige certains besoins socialement déterminés et qui varient en fonction de circonstances historiques, "naturelles" et morales.

« Les besoins naturels, tels que nourriture, vêtements, chauffage, habitation, etc., diffèrent suivant le climat et les autres particularités physiques d'un pays. D'un autre coté, le nombre même des besoins dits naturels, aussi bien que le mode de les satisfaire, est un produit historique, et dépend ainsi, en grande partie, du degré de civilisation atteint. Les origines de la classe salariée dans chaque pays, le milieu historique où elle s'est formée continuent longtemps à exercer la plus grande influence sur les habitudes, les exigences, et par contre-coup les besoins qu'elle apporte dans la vie. La force de travail renferme donc, au point de vue de la valeur, un élément moral et historique ; ce qui la distingue des autres marchandises. Mais pour un pays et une époque donnés, la mesure nécessaire des moyens de subsistance est aussi donnée. » (Marx, Capital L.I, Pléiade t.1 p.720 http://www.marxists.org/ francais/marx/works/ 1867/Capital-I/kmcapI-6.htm )

Donc sur la base d'une forme de production déterminée à un moment donné, se fait jour une demande solvable pour telle ou telle valeur d'usage. Avec le passage à la phase de soumission réelle du travail au capital, la masse des valeurs d’usage, support de la valorisation du capital, est démultipliée. Par conséquent :

« (…) la production de plus-value relative, c'est-à-dire fondée sur l'accroissement et le développement des forces productives, exige le renouvellement de la consommation. Il faut que, dans sa sphère, la circulation s'élargisse à mesure que s'élargit celle de la production.

1°/ Elargissement quantitatif de la consommation existante ;

2°/ Création de nouveaux besoins en ce sens que les besoins déjà existants sont étendus sur une sphère toujours plus vaste.

3°/ Production de besoins nouveaux, invention et création de nouvelles valeurs d'usage. En d'autres termes : le surtravail accumulé ne reste pas un simple surplus quantitatif ; en revanche, la sphère des différences qualitatives du travail (partant, du surtravail), augmente constamment, est rendue multiforme et se diversifie de plus en plus en elle-même. Par exemple, la force productive étant doublée, il suffirait d'un capital de 50 là où il fallait précédemment un capital de 100, si bien qu'un capital de 50 et le travail nécessaire correspondant se trouvent libérés, pour lesquels il faut donc créer une nouvelle branche de production qualitativement différente, qui suscite et satisfasse de nouveaux besoins. La valeur de l'ancienne industrie n'est conservée que si est créée la base d'une industrie nouvelle où le rapport du capital et du travail est lui-même renouvelé, D'où exploration de la nature tout entière en quête de nouvelles propriétés utiles des choses ; échange universel des produits venant de tous climats et pays étrangers ; traitements nouveaux (artificiels) des ressources naturelles pour leur conférer de nouvelles valeurs d'usage ; exploration, d’un bout à l'autre de la terre, à la recherche de nouveaux éléments utiles, d'innovations applicables à l'utilisation des matières premières connues, etc. ; découverte, création et satisfaction de besoins nouveaux qui surgissent de la société elle-même ; culture de toutes les qualités de l'homme social pour en faire un être aux besoins les plus variés ; c’est là une autre condition de la production fondée sur le capital, puisque la richesse des ressources propres à l'homme fait qu'il est lui-même le produit socialement la plus total et le plus universel, et que, pour être à même d'en jouir d’une manière multiforme, il doit avoir un haut degré de culture. Cette création de nouvelles branches de production, autrement dit de temps additionnel qualitativement nouveau, ne relève pas seulement de la division du travail ; elle est autométamorphose de la production en tant que création de nouvelles valeurs dusage, développement d'un système toujours plus large et plus complet de modes de travail et de production, auxquels correspond un système de besoins toujours plus étendus et plus riches." (Marx, Manuscrits de 1857-1858, « Grundrisse », Pléiade t.2 p. 259-260)

Il est alors parfaitement absurde de voir dans la manifestation de certains phénomènes, la production de luxe par exemple, l’effet d'une même cause a-historique comme le fait le CCI.[vi] Si la production d'objets de luxe est, dans l'Etat Antique, le résultat nécessaire de l’esclavage, elle est reliée dans le MPC au procès contradictoire de valorisation/dévalorisation que connaît ce mode de production dans sa phase de soumission réelle. Bien loin de marquer sa décadence, la création de nouvelles branches de production d'articles de luxe, est l'un des moyens développés par le capital pour contrecarrer la baisse tendancielle du taux de profit.

Dans le MPC, « le superflu est plus facile à produire que le nécessaire »[vii] et nous le démontrerons dans ces textes consacrés à la question agraire. Parce que la production de moyens de luxe met en mouvement une plus grande quantité de travail vivant par rapport au travail mort (ce qui traduit ici des conditions de production plus simples que la moyenne), elle permet d’obtenir une plus grande masse de plus-value tout en abaissant la composition organique moyenne du capital. De plus, les moyens de luxe sont consommés par la classe capitaliste et surtout les classes moyennes ce qui permet au capital de différer et limiter temporairement ses crises de surproduction. C'est sur le double plan de la production et de la réalisation qu’intervient donc la croissance de la production des biens de luxe (nous négligeons ici le commerce extérieur ). Par contre, dans l'état antique, on ne rencontrait pas la surproduction, mais la surconsommation, laquelle dégénère et marque la décadence de cet Etat.

4.2          Valeur d'échange.

"La valeur d'échange apparaît d'abord comme le rapport quantitatif, comme la proportion dans laquelle les valeurs d'usage d'espèces différentes s’échangent l'une contre l'autre." (Marx, Capital, I,1, Pléiade, t.1 p.563 ou http://le.capital.free.fr/text/livre1/ch1/txt1.html)

La valeur d'échange de la marchandise s'exprime dans la valeur d'usage d’une autre marchandise. Cette valeur d'échange peut s'exprimer dans une foule d'autres articles. Par exemple, la valeur d'échange d'une certaine quantité de froment peut s'exprimer dans une quantité donnée de cirage, de soie etc. On peut écrire, par exemple, l'équation :

2m de toile = 1 kg de farine

Cela signifie que la valeur d'échange de la toile est de 1kg de farine. Cette valeur d'échange s'exprime dans une certaine quantité d'une autre marchandise, dans la valeur d'usage d'une autre marchandise, ici 1kg de farine.

5.         La valeur et ses formes (valeur d'échange)

Poser l’équation 2m de toile = 1kg de farine implique qu'il y a entre ces deux objets une substance commune.

« (…) les valeurs d'échange des marchandises doivent être ramenées à quelque chose qui leur est commun et dont elles représentent un plus ou un moins.» (Marx, Capital I,1, Pléiade, t.1, p.564 ou http://le.capital.free.fr/text/livre1/ch1/txt1.html)

Ce quelque chose de commun ne se trouve pas dans leurs valeurs d'usage. Celles-ci sont évidemment différentes :

« (…) l'on fait abstraction de la valeur d'usage des marchandises quand on les échange et (...) tout rapport d'échange est même caractérisé par cette abstraction. » (id. )

Si l'on fait abstraction de la valeur d'usage, il reste que les marchandises sont le produit du travail humain. Si nous mettons de coté le travail en tant qu'il façonne des valeurs d'usage, donc le travail concret, nous ferons alors abstraction des formes particulières des marchandises, pour ne tenir compte que de la substance qui leur est commune, c'est-à-dire une dépense de force de travail humaine. En tant que cristallisation de cette substance commune, la marchandise est valeur, indépendamment de sa forme particulière, de sa valeur d'usage. Dans la mesure où le travail humain produit des valeurs d'usage, il est un travail concret, et en tant qu'il forme la substance de la valeur, il est du travail abstrait.

« Il ne reste donc plus que le caractère commun de ces travaux ; ils sont tous ramenés au même travail humain, à une dépense de force humaine de travail sans égard à la forme particulière sous laquelle cette force a été dépensée. » (Marx, Capital I,1, Pléiade, t.1, p.565 ou http://le.capital.free.fr/ text/livre1/ch1/txt1.html)

Par conséquent, ce qu'il y a de commun entre les deux marchandises et qui apparaît à travers le rapport d'échange[viii] c'est la valeur, et celle-ci est fonction du temps de travail abstrait matérialisé dans la marchandise. La valeur est égale au temps de travail moyen socialement nécessaire pour reproduire la marchandise.

« Le temps socialement nécessaire à la production des marchandises est celui qu'exige tout travail, exécuté avec le degré moyen d'habileté et d’intensité et dans des conditions qui, par rapport au milieu social donné, sont normales. » (Marx, Capital I,1, Pléiade, t.1, p.566 ou http://le.capital.free.fr/ text/livre1/ch1/txt1.html)

Si donc la valeur d'usage a pour fondement l'utilité sociale de la marchandise, et est le résultat du travail concret, la valeur elle, est du temps de travail abstrait cristallisé et la grandeur de cette valeur est égale à la quantité de travail abstrait matérialisé dans la marchandise. La marchandise est donc unité de la valeur d'usage et de la valeur.

« (…) il n'y a pas, à proprement parler, deux sortes de travail dans la marchandise, cependant le même travail y est opposé à lui-même suivant qu'on le rapporte à la valeur d'usage de la marchandise comme à son produit, ou à la valeur de cette marchandise comme à sa pure expression objective. Tout travail est d'un côté dépense, dans le sens physiologique, de force humaine, et, à ce titre de travail humain égal, il forme la valeur des marchandises. De l'autre côté, tout travail est dépense de la force humaine sous telle ou telle forme productive, déterminée par un but particulier, et, à ce titre de travail concret et utile, il produit des valeurs d'usage ou utilités. De même que la marchandise doit avant tout être une utilité pour être une valeur, de même le travail doit être avant tout utile, pour être censé dépense de force humaine, travail humain, dans le sens abstrait du mot. » (Marx, Capital I,1,3, Pléiade, t.1, p.574-575 ou http://le.capital.free.fr/text/livre1/ch2/ch2.html).

Si la marchandise est unité de valeur d'usage et de valeur, cette valeur ne se manifeste que dans le rapport d'échange.

« La marchandise est valeur d'usage ou objet d'utilité, et valeur. Elle se présente pour ce quelle est, chose double, dès que sa valeur possède une forme phénoménale propre, distincte de sa forme naturelle, celle de valeur d'échange ; et elle ne la possède jamais cette forme, si on la considère isolément.» (Marx, Capital I,1,3, Pléiade, t.1, p.591 ou http://le.capital.free.fr/text/livre1/ch1/txt3.html

La valeur de la marchandise n'apparaît alors que dans la valeur d'usage d'une autre, dans une quantité déterminée d'une autre marchandise. En tant que matérialisation du temps de travail social, la valeur d'usage de la marchandise est mise en rapport avec la valeur d'usage d'une autre. Pour reprendre l'exemple ci-dessus, dans l'équation 2m de toile = 1kg de farine la valeur des 2m de toile - admettons qu'elle soit égale à 10 heures de travail abstrait - ne se manifeste que dans le rapport d'échange.

Le temps de travail social moyen pour reproduire le kilo de farine est de 10 heures. Les deux marchandises ont bien comme substance commune le travail abstrait. Mais celui-ci ne se manifeste que dans un rapport d'échange. La valeur de la toile s'exprime dans la farine. Deux valeurs d'usage sont mises en rapport et la marchandise qui exprime la valeur de l'autre constitue son équivalent. La valeur de la marchandise toile s'exprime par une quantité de l'autre marchandise, de la marchandise équivalent. La valeur d'échange est donc une quantité de la marchandise équivalent. Par exemple la valeur d'échange de 2m de toile est 1kg de farine. Ce kilo de farine constitue ici la valeur d'échange de 2m de toile, laquelle représente la valeur. Elle en constitue une forme.

Nous abordons ici à travers la dialectique valeur d'échange/valeur, la dialectique forme/contenu. La forme et le contenu sont inséparables l'un de l'autre. Comme dit Hegel : "le contenu comme tel n'est ce qu'il est qu'en contenant en lui la forme développée" (Logique). De même, toute forme n'est valable qu'en tant que forme de son contenu. Autant cette conception est dialectique, autant la conception de Kant d'une forme extérieure au contenu posée a priori en dehors de lui et enveloppant purement et simplement le contenu qui vient s'y poser, est métaphysique. L'économie politique reproduit tout à fait cette métaphysique lorsqu'elle analyse la valeur et ses formes, alors que la critique communiste puise comme d'habitude dans le "noyau rationnel de la dialectique hégélienne", les armes nécessaires à la nécrologie du capital. En tant que contenu, la valeur ne peut sécréter d’autres formes que celles rencontrées au cours du procès d'investigation de la réalité. La valeur d'échange est une forme de la valeur et la dialectique des formes de la valeur conduit à la théorie de l'argent.

La "forme simple de la marchandise" que nous avons rapidement mis en relief ici constitue le germe de la forme argent. Nous avons dans le N°3 traité brièvement des diverses fermes de la valeur, dont le développement conduit à l'équivalent général et à la forme monnaie. Nous ne reprendrons pas ici ces questions pourtant fort importantes, tout cela sera abordé plus tard. Considérons simplement ici le résultat.

Si au lieu d'écrire 2m de toile = 1kg de farine, nous écrivons désormais : 2m de toile = 1g d'or, et si le g. d'or définit par exemple le franc, nous pouvons directement écrire 2m de toile = 1f.

La valeur d'échange de la toile est donc de 1f. représentant ici 10 h. de travail abstrait.

Le temps de travail particulier n'est pas immédiatement social. Pour qu'il le devienne, il doit être sanctionné par un équivalent qui soit l'expression du temps de travail social. L'analyse des formes de la valeur n'est donc pas un ornement dialectique, qui peut se révéler inutile à "l'analyse scientifique", mais l'un des moments essentiels de la critique révolutionnaire du MPC, et de ses défenseurs. L'existence de la valeur implique d'emblée l'existence de ses formes, médiations qui permettent sa réalisation et son autonomisation.

« L'économie politique classique - nous dit Marx - n'a jamais réussi à déduire de son analyse de la marchandise, et spécialement de la valeur de cette marchandise, la forme sous laquelle elle devient valeur d'échange, et c'est là un de ses vices principaux » (Marx, Capital I,3, Pléiade t.1, p.603-604, souligné par nous, ou http://le.capital.free.fr/text/livre1/ch1/ch1notes.html)

L'une des conceptions couramment répandues et qui infeste même le camp révolutionnaire c'est que Marx aurait accordé une importance secondaire à la monnaie, analysant plutôt la production de la valeur et de la plus-value. Nous avons vu que la théorie de la valeur et des ses formes étaient intimement liées. Si bien que Marx pouvait dire que ce qui le distinguait de Ricardo c'était sa théorie de l’argent.[ix] [x]

"Pour que les marchandises soient mesurées d'après la quantité de travail qu'elles contiennent, les travaux de différentes sortes contenus dans les marchandises doivent être réduits au même travail simple. Cette réduction au travail moyen simple n'est cependant pas la seule détermination de la qualité de ce travail dans l'unité duquel se résolvent les valeurs des marchandises. Le fait que la quantité de travail contenue dans une marchandise soit la quantité socialement nécessaire à sa production est une détermination qui ne touche que la grandeur de la valeur." (Marx)

C'est là qu'en reste Ricardo et ses épigones modernes. Aussi va-t-il chercher seulement à mesurer la grandeur de cette valeur, et ses variations.

D'où la recherche d'un étalon invariable qui permettrait d'effectuer une mesure correcte. Ricardo ne voit pas le caractère historique de la marchandise[xi]. Il ne voit pas que la marchandise est aussi le produit d'un travail privé et que la valeur pour devenir sociale doit s'échanger contre l'équivalent général qui matérialise le temps de travail social. Le temps de travail contenu dans toutes les marchandises est représenté par une marchandise particulière qui devient la marchandise monnaie. Le travail n'est pas immédiatement social comme il l'est dans une production communautaire. La communauté posée avant la production rend d'emblée le travail privé travail social. Le travail individuel n'est qu'un moment de la totalité du travail social, prédéterminé par la communauté. Il agit immédiatement comme travail social en étant médiatisé par la communauté. Avec la valeur il faut aussi une médiation, mais celle-ci agit post festum. Le travail privé devient social par l'échange et la médiation est fournie par l'argent qui devient la communauté aliénée des individus. Voilà pourquoi l'économie politique était incapable de fournir la genèse de la forme monnaie. Cela Ricardo, représentant de la bourgeoisie, ne pouvait le comprendre et, avec lui, les imbéciles qui passent pour disciples de la théorie révolutionnaire et qui d'ailleurs n'arrivent pas au niveau de Ricardo. Si, à propos de Mill, Marx pouvait remarquer que « sur un terrain plat, de simples buttes font leffet de collines ; aussi peut-on mesurer la platitude de la bourgeoisie contemporaine d’après le calibre de ses esprits forts »[xii]. Il faudrait ajouter, quaujourd’hui, les taupinières des "marxistes" paraissent des montagnes.

6.         Communisme, bon horaire et bon de travail

Nous avons vu, brièvement, ce qui distingue la critique révolutionnaire du MPC de la théorie bourgeoise de la valeur la plus évoluée (celle de Ricardo). La description de la société communiste et cette critique sont dialectiquement liées ; comme n'a cessé de le répéter la Gauche Communiste d'Italie, nous ne faisons pas la biologie du capital, mais sa nécrologie. Il n'est pas surprenant que ceux qui n'ont pas compris un traître mot de la théorie de la valeur se retrouvent alors pour penser que Marx n'a pas bien décrit la société communiste ou qu'il a commis à ce sujet des erreurs, voire qu'il s’est contredit d’une oeuvre à l'autre. Parmi les assauts révisionnistes que doit repousser inlassablement le parti communiste, figure la légende selon laquelle Marx aurait dans sa critique du bon horaire proposé par les Proudhoniens, donné la preuve de l'invalidité du bon de travail dans la phase inférieure du communisme. Nous allons voir que la critique des Proudhoniens est tout à fait conforme à la théorie de la valeur et que la société communiste qui ne connaît ni valeur ni valeur d'échange s'accommode fort bien des bons de travail dans sa phase inférieure.

Le projet des Proudhoniens anciens et modernes, consiste à créer une monnaie-travail. Au lieu d'écrire 2m de toile = 1g d'or = 1 franc, les Proudhoniens veulent ôter à l'or son privilège et le ravaler au rang de toutes les autres marchandises, ce en exprimant directement la marchandise en temps de travail abstrait. L'ancienne équation deviendrait alors : 2m de toile = 1g d'or = 10 heures de travail abstrait. Sur une certaine quantité d'or on inscrirait le temps de travail socialement nécessaire à sa reproduction. Pour les Proudhoniens il faut donc conférer « (…) à toutes les marchandises le monopole que l'or et l'argent possèdent actuellement en exclusivité. Laissez exister le Pape, mais faites Pape tout un chacun. Supprimez l'argent en transformant toutes les marchandises en argent et en les dotant des propriétés spécifiques de l’argent. Ici, on peut se demander justement si le problème n’exprime pas sa propre absurdité et si, en conséquence, l’impossibilité de sa solution ne réside pas déjà dans les conditions posées dans son énoncé. Souvent la réponse ne peut consister qu’en une critique de la question et souvent on ne peut résoudre celle-ci qu’en niant la question elle-même. Voici la question réelle : Le système d’échange bourgeois ne nécessite-t-il pas lui même un instrument d'échange spécifique  ? Ne crée-t-il pas nécessairement un équivalent particulier pour toutes les valeurs ? » (Marx, Manuscrits de 1857-1858, « Grundrisse », ES t.1, p.61 ou http://www.marxists.org/archive/ marx/ works/1857/grundrisse/ch02.htm en anglais)

Le projet proudhonien est d'emblée absurde car il est impossible que la valeur se présente indépendamment de ses formes.

« Le rapport d'échange d'une marchandise particulière contre de l’argent, c'est-à-dire la quantité de monnaie en laquelle est convertible une quantité donnée de marchandise, est déterminée par le temps de travail matérialisé dans la marchandise. C'est en tant que réalisation d'un temps de travail déterminé que la marchandise est valeur d'échange. La quantité de temps de travail représentant la marchandise trouve sa mesure dans la monnaie - elle y est contenue dans sa forme échangeable, universelle, conforme à son concept. La monnaie est l'intermédiaire concret qui permet aux valeurs d'échange de recevoir une forme correspondant à leur vocation d’universalité. Selon Adam Smith, le travail (le temps de travail) est la monnaie originelle grâce à laquelle on achète toutes les marchandises. Si l’on considère l'activité productrice, cela reste toujours exact (et aussi pour la détermination des valeurs relatives). Dans la production, toute marchandise est continuellement échangée contre du temps de travail. La nécessité d'une monnaie distincte provient justement de ce que la quantité de temps de travail doit s'exprimer non pas dans son produit immédiat et particulier, mais dans un produit médiatisé et universel, dans un produit particulier saisi dans son équivalence et sa convertibilité avec tous les autres produits qui exigent le même temps de travail ; temps de travail contenu non pas dans une marchandise donnée, mais dans toutes les marchandises à la fois et, pour cette raison, dans une marchandise particulière qui les représente toutes. Le temps de travail lui-même ne peut pas servir directement de monnaie (autrement dit, l’exigence qui voudrait que chaque marchandise fût sa propre monnaie tombe du même coup) parce qu'il n’existe jamais, en fait, que dans des produits particuliers (comme objet) : en tant qu'objet universel il ne peut exister que de façon symbolique, précisément sous forme de marchandise particulière que l'on pose comme monnaie. Le temps de travail n'existe pas comme objet d'échange universel, indépendant et séparé (détaché) des particularités naturelles des marchandises. Or, tel devrait bien être son mode d’existence s'il lui fallait remplir immédiatement les conditions de la monnaie. C'est la matérialisation du caractère social et général du travail (et, par conséquent, du temps de travail contenu dans la valeur d'échange) qui fait précisément de son produit une valeur d’échange et donne à la marchandise sa propriété de monnaie, propriété qui implique à son tour un objet monétaire existant en-dehors d'elle de façon autonome.

Un temps de travail déterminé est matérialisé dans une marchandise particulière donnée par des propriétés particulières et une relation particulière aux besoins ; mais comme valeur d'échange, il doit être matérialisé dans une marchandise qui n'exprime que sa quantité continue ou discontinue dont les propriétés naturelles sont indifférentes, marchandise par conséquent susceptible d'être métamorphosée - c'est-à-dire échangée en toute autre marchandise matérialisant un temps de travail égal. Comme objet, il doit posséder ce caractère général qui contraste avec sa particularité naturelle. Ce contraste ne peut s'abolir qu'en se matérialisant lui-même, et cela par le fait que la marchandise est posée de deux façons : d’abord sous sa forme naturelle immédiate, ensuite sous sa forme médiatisée comme monnaie. Celle-ci ne devient réalité que par la transformation d'une marchandise particulière en substance générale de valeur d'échange, ou par l'identification de la valeur d'échange des marchandises avec une substance, une marchandise particulière par opposition à toutes les autres. C'est dire que, pour être échangeable à volonté et indifféremment contre toutes les marchandises, une marchandise quelconque doit d'abord être convertie en une marchandise universelle, produit symbolique universel ou matérialisation du temps de travail, en lequel elle se métamorphose comme valeur d'échange. La monnaie est le temps de travail devenu objet universel ou matérialisation du temps de travail général, bref, marchandise universelle. Il semble donc que le temps de travail, parce quil régit les valeurs d’échange, n'est pas seulement, en fait, la mesure qui leur est propre, mais tout simplement leur substance même (car, comme valeurs d'échange, les marchandises ne possèdent pas d'autre substance ni d'autres qualités particulières) ; il semble aussi qu'il pourrait leur servir directement de monnaie, c'est-à-dire constituer l'élément où les valeurs d'échange se réalisent comme telles ; mais cette apparence de simplicité est trompeuse. Bien au contraire, le rapport des valeurs d'échange - des marchandises en tant que matérialisations égales et égalisables entre elles par le temps de travail - contient des contradictions qui reçoivent leur expression concrète dans une monnaie distincte du temps de travail. » (Marx, Manuscrits de 1857-1858, « Grundrisse », Pléiade t.2,  p220-22 ou http:// www.marxists.org/ archive/marx/works/1857/grundrisse/ch03.htm en anglais)

Valeur et valeur d'échange sont dialectiquement liées. La valeur ne peut pas prendre d'autre forme que celle de valeur d'échange. La valeur est une sanction sociale. Elle est ce par quoi se constitue, de manière aliénée la communauté. Comme dit Marx "la comparaison se substitue à la communauté et à l'universalité véritables". Dans le MPC, tout se compare, parce que tout a une forme valeur. Tout se compare dans l’échange. Les produits ne se distinguent pas selon une appréciation et une définition qualitative, mais seulement d'après leur valeur d'échange, daprès leur prix. Même ce qui n’est pas produit du travail humain acquiert une valeur déchange, par exemple la terre, certaines forces naturelles, les sentiments et passions humains, etc. (cf. Manuscrits de 1844)

Tel est le caractère universel de la valeur, et aussi son caractère civilisateur (précisément parce qu'il est universel). En se développant (jusque dans le marché mondial), l'échange ne concerne plus un lieu et un temps précis, ni certaines catégories de produits. Tous les produits humains se réfèrent à la valeur et toutes les valeurs se réalisent dans la forme monnaie, qui est la forme valeur universelle. On ne peut donc vouloir séparer le contenu (la valeur) de ses formes, et toute altération de l'un implique immédiatement l'altération de l'autre. L'abolition de la valeur, de l’échange, de l'argent et du salariat, forment un tout indissoluble et toute tentative de vouloir conserver l'une sans l'autre est Utopie.

Pour le communisme, il s'agit de mettre fin à la domination de la valeur et de ses formes, de mettre fin au règne des catégories marchandes, du salariat, de la monnaie. Les Proudhoniens, comme les sociaux-démocrates, voulaient rendre consciente la valeur ; mais il est impossible de maîtriser son mouvement, lequel mène les producteurs bien plus loin de l'endroit où ils voulaient aller.

Ceux qui prétendent comme les staliniens et les gauchistes qu'il est possible de "planifier" la production sur la base de la valeur d'échange, c'est-à-dire lui éviter des crises sont des contre-révolutionnaires.

Vouloir dominer par une quelconque "planification" la valeur revient à demander à un infirme de dompter un étalon sauvage.

Nous avons vu que les Proudhoniens veulent fixer une valeur à l'or, cela implique qu'il ne pourra faire son office que si la productivité du travail demeure constante. Si la force productive du travail double par exemple, la valeur de notre gramme d'or sera désormais 5 heures de travail abstrait alors qu'elle porte comme titre 10 heures de travail abstrait. Aussi la monnaie-travail serait exposée à de plus fortes oscillations que l'ancienne monnaie-or. La monnaie subirait une dépréciation chaque fois que la force productive du travail augmente. Aussi les Proudhoniens modifient-ils leur solution et proposent de mettre en place des bons horaires sur lesquels seraient inscrits un certain nombre d'heures de travail abstrait. Supposons par exemple un bon de 10 heures. Si la force productive du travail augmente on pourra avec ce bon acheter un plus grand nombre de marchandises, par exemple on achètera deux fois plus de toile avec le même bon si la force productive double. Les proudhoniens en tirent argument pour dire que le pouvoir d'achat des ouvriers augmentera ainsi en proportion du développement de la force productive. La contradiction rencontrée avec l'or semble englobée, mais elle n'est pas supprimée.

Comme nous l'avons déjà vu, la valeur ne peut se réaliser que dans l'échange, que par son expression dans la valeur d'usage d'une autre marchandise.

« Le produit devient marchandise ; la marchandise devient valeur d’échange ; la valeur d'échange de la marchandise, c’est sa qualité monétaire immanente ; cette qualité monétaire se détache d’elle en tant qu’argent, acquiert une existence sociale universelle, distincte de toutes les marchandises particulières et de leur mode d’existence naturel ; le rapport du produit à soi-même en tant que valeur d’échange devient son rapport à un argent existant à côté de lui ou encore rapport de tous les produits à l’argent existant en dehors d’eux tous. De même que l'échange effectif des produits engendre leur valeur d'échange, de même leur valeur d’échange engendre l'argent. » (Marx, Manuscrits de 1857-1858, « Grundrisse », ES, t.1, p.81-82 ou http://www.marxists.org/archive/marx/works/1857/grundrisse/ ch02.htm en anglais) [xiii]

La différence entre valeur d'échange et valeur n'est pas une simple différence nominale, qu'on pourrait abolir sans pour autant supprimer l'une et l’autre, mais la fin du règne de la valeur et de la valeur d'échange ne peut être obtenue que par la révolution communiste.

Qui plus est, il n'y a jamais stricte égalité entre la valeur et le prix de marché. Le prix de marché fluctue sans cesse autour de la valeur, au gré de l'offre et de la demande. Ce n'est que sur une longue période que la moyenne des prix de marché va coïncider avec la valeur d'échange. Les mêmes fluctuations se reproduiraient avec les bons horaires. Le temps de travail représenté par les bons horaires ne s'échangera jamais contre la même quantité de travail. Les marchandises auront tantôt plus tantôt moins de valeur que celle représentée dans le bon horaire.

«Mais la confusion atteindrait un tout autre sommet du fait que le médium par lequel on comparerait les marchandises, ces quanta de temps de travail objectivé, ne serait pas lui-même une tierce marchandise, mais leur propre mesure de valeur, le temps de travail. La marchandise a, objectivation de 3 heures de temps de travail, = 2 bons-heure de travail ; la marchandise b, objectivation pareillement de 3 heures de travail, = 4 bons-heure de travail. Cette contradiction s’exprime en fait dans les prix en argent : simplement elle est masquée. La différence entre prix et valeur, entre la marchandise, mesurée par le temps de travail dont elle est le produit, et le produit du temps de travail contre lequel elle s'échange, cette différence requiert d’avoir pour mesure une tierce marchandise, en quoi s’exprime la valeur d’échange effective de la marchandise. Parce que le prix n'est pas égal à la valeur, l’élément qui détermine la valeur - le temps de travail - ne peut pas être l’élément en quoi s’expriment les prix, parce que le temps de travail devrait s’exprimer à la fois comme l’élément déterminant et non déterminant, comme l’égal et l’inégal de soi-même. » (Marx, Manuscrits de 1857-1858, « Grundrisse », t.1, p.74, )

D'autre part il faudrait pour déterminer la quantité de travail abstrait contenue dans la marchandise, qu'un organisme spécial -une banque l’évalue. Cette banque aurait également pour tâche de répartir les moyens de production et le bon de travail de manière à ce que le travail de chaque branche soit du travail social, et donc que partout l'on ait la même productivité et intensité du travail. De ce fait les rapports de production capitalistes ne seraient pas bouleversés. Les bons horaires circulent et sont donc accumulables, la valeur peut toujours se valoriser, et salarier la force de travail.

Que signifie une organisation communiste de la société ?

Que représentent les bons de travail -distinct des bons horaires proudhoniens- dans la phase inférieure de la société communiste? La production est d'emblée sociale, le travail des individus est immédiatement social et il est la médiatisé par la communauté posée avant la production, et non par l’argent. La valeur et la valeur d'échange ont disparu. Désormais le travail ne domine pas les individus. La société n'est plus dominée par la valeur d'échange. C'est la satisfaction des besoins humains qui détermine la mise en place d'un plan de consommation présent et futur. Individu et espèce ne s'opposent plus et l'espèce unifiée produit les valeurs d'usage nécessaires à la satisfaction des besoins établis suivant le plan de consommation. Il faut donc recenser ces besoins et les moyens matériels dont dispose la société pour les satisfaire. Il faut, par la même occasion, répartir le temps de travail de l'ensemble de la société dans les diverses branches et déterminer la durée de son application. Il s'agit ici de la durée du travail concret. Le travail abstrait -la valeur- a disparu.

« Une fois supposée une production communautaire, la détermination du temps reste bien entendu essentielle. Moins la société a besoin de temps pour produire du blé, du bétail, etc., plus elle en gagne pour d'autres productions, matérielles ou spirituelles. Comme pour un individu isolé, la plénitude de son développement, de son activité, dépend de l'épargne de son temps. Economie du temps, à laquelle se réduit finalement toute économie. La société doit répartir son temps rationnellement en vue de réaliser une production conforme à ses besoins, tout comme l'individu doit diviser le sien avec exactitude pour acquérir des connaissances dans des proportions convenables, ou pour donner une place suffisante aux différentes tâches qui s'imposent à son activité. L’économie du temps, aussi bien que la répartition méthodique du temps de travail dans les différentes branches de la production, demeure donc la première loi économique dans le système de la production collective ; elle y prend même une importance considérable. Pourtant, nous sommes bien loin de la mesure des valeurs d'échange (travaux ou produits) par le temps de travail. Le travail des individus dans un même secteur et les différents types de travail varient non seulement en quantité mais en qualité. » (Marx, Manuscrits de 1857-1858, « Grundrisse », Pléiade t. 2, p.226)

Dans la phase inférieure de la société communiste, il n'y a pas encore suffisamment de moyens pour satisfaire pleinement les besoins.

« La société communiste que nous avons ici à l’esprit, ce n’est pas celle qui s’est développée sur des bases propres, mais au contraire, celle qui vient d’émerger de la société capitaliste ; c’est donc une société, qui, à tous égards, économique, moral, intellectuel, porte encore les stigmates de l’ancien ordre où elle a été engendrée. » (Marx, Critique du programme du parti ouvrier allemand - programme de Gotha - Pléiade, t.1, p.1418-1419 ou http://www.marxists.org/francais/marx/works/1875/05/ 18750500a.htm dans une traduction différente)

Il n'y a donc encore qu'une domination formelle du communisme. Le développement atteint par la société ne permet pas la totale satisfaction des besoins humains, d'où une limitation de la consommation.

« Le temps de travail règle d'abord le rapport exact des diverses fonctions aux divers besoins, de l'autre il mesure la part individuelle de chaque producteur dans le travail commun. »

C'est dans ce deuxième moment qu'intervient le bon de travail. Pour éviter toute démagogie, la Gauche Communiste d'Italie préférait parler de "carte de ravitaillement" (cf. Réunion de Naples 1951). Le bon de travail permet la répartition des produits destinés à la consommation individuelle. Nous soulignons individuelle car sur l'ensemble du travail concret fourni dans la société, une partie seulement revient au travailleur individuel. La formule lassalienne du produit intégral du travail est ici balayée. En effet, du produit social total il faut retirer une partie destinée au renouvellement des moyens de production usés, à l'augmentation de la production future, saris compter un « fonds de réserve et d'assurance » contre les accidents, les perturbations dues aux phénomènes naturels, etc.

D'autre part, une partie du produit total - frais généraux de la société - est consommée improductivement. Cette partie diminue par rapport au MPC et va en diminuant avec le développement du communisme. Il faut ajouter que le consommation communautaire augmente et s'accroît avec l'épanouissement de la société communiste.

Enfin, une partie de la population, qui n'est pas en âge ou à même de travailler, consomme une partie du produit social. Ce n'est donc que sur le reste du produit social, c'est-à-dire la fraction destinée à la consommation individuelle, qu'intervient le bon de travail, la carte de ravitaillement. On répartit les objets destinés à la consommation individuelle au prorata du temps de travail concret effectué. Il n'est pas tenu compte de l'intensité ou de la productivité du travail de chaque individu, celui-ci varie d'un individu à l'autre, d'une branche à l'autre, d'un "pays" à l'autre. Seule la durée du travail concret est ici déterminante. On en a fini avec la valeur, le travail abstrait, avec le travail simple et complexe. Le travail individuel est d'emblée communautaire, d'emblée travail social. Une heure de travail de tel individu dans telle branche dans tel pays est identique à une heure de travail de tel autre individu, dans telle autre branche, dans tel autre pays. De plus, les divers individus ont des besoins différents en qualité comme en quantité mais ici dans la phase inférieure du communisme, ils ne peuvent les satisfaire qu'au prorata du temps de travail effectué. La satisfaction des besoins est limitée et inégale. Par conséquent, avec le bon de travail nous avons un « droit égal qui est un droit inégal pour un travail inégal. »

« (…) tous ces inconvénients sont inévitables dans la première phase de la société communiste, quand elle ne fait que sortir de la société capitaliste, après un long et douloureux enfantement. Le droit ne peut jamais être plus élevé que la structure économique de la société et le développement culturel qui en dépend.

Dans une phase supérieure de la société communiste, quand auront disparu l’asservissante subordination des individus à. la division du travail et, par suite, l’opposition entre le travail intellectuel et le travail corporel ; quand le travail sera devenu non seulement le moyen de vivre, mais encore le premier besoin de la vie ; quand, avec l'épanouissement universel des individus, les forces productives se seront accrues, et que toutes les sources de la richesse coopérative jailliront avec abondance - alors seulement on pourra s'évader une bonne fois de l'étroit horizon du droit bourgeois, et la société pourra écrire sur ses bannières : « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ! » » (Marx, Critique du programme du parti ouvrier allemand - programme de Gotha - Pléiade, t.1, p.1420 ou http://www.marxists.org/francais/marx/works/1875/05/18750500a.htm dans une traduction différente)

Nous avons pu voir brièvement que le bon horaire, la monnaie-travail de Proudhon et de tous les sociaux-démocrates modernes qui font de la loi de la valeur maîtrisée la condition du socialisme, et le bon de travail de Marx n'étaient absolument pas conciliables. Avec le premier se maintient la production de marchandises tandis qu'avec l'autre nous passons dans la phase inférieure de la société communiste laquelle ne connaît pas de production mercantile. Le communisme met fin à la domination de la valeur et de la valeur d'échange.

Dans le communisme, les valeurs d'usage elles-mêmes sont modifiées. Dans le MPC, elles sont le support de la valorisation et leur détermination sociale en est influencée. Par exemple, la technologie dont hérite le communisme est spécifique au MPC. Celle-ci est forgée pour extraire le maximum de plus-value relative. Dans ses formes même, elle est orientée directement vers l'assujettissement de l'ouvrier et cherche à briser la résistance de la classe. De même, la dévalorisation des marchandises entraîne la dégradation des produits de consommation individuelle, etc. La Gauche avait ainsi raison d'affirmer que 90% de la production dans le MPC est inutile, voire nuisible. Dans le communisme, les valeurs d'usage ne sont plus des porte-valeurs, elles visent désormais à satisfaire les besoins humains. Tous les rapports antérieurs sont bouleversés ; cela vise aussi bien l'organisation du travail, l'alimentation, l’urbanisme, etc., bref toute la praxis humaine.

« La révolution communiste est la rupture la plus radicale avec le système de propriété traditionnel ; rien d'étonnant si dans le cours de son développement on assiste à l'abandon le plus radical des idées traditionnelles. » (Marx-Engels, Manifeste du Parti Communiste, Pléiade, t.1, p.180 ou http://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/00/kmfe18470000b.htm dans une traduction différente)

Nous sommes à présent armés pour suivre les rocambolesques exhibitions théoriques des petits bourgeois qui veulent se confronter au communisme prolétarien et y trouver des "contradictions".

Ainsi Hembé, dans un article du N°8 (Mars-Avril 1970 de "Révolution Internationale" fait preuve d'une grande condescendance à l'égard de Marx et d’Engels qui se sont certes "trompés" et ont commis des déviations, mais cela est dû aux "conditions de l’époque", celles du capitalisme ascendant, celles d'un siècle ou la révolution n'était pas encore possible. Finalement, Marx et Engels, à défaut d'être les derniers économistes classiques, - ou peut-être précisément pour cela -, seraient les derniers des utopistes. Mais si l'imbécillité et la mauvaise foi peuvent connaître des limites dans la phase ascendante du MPC, Hembé va nous administrer la preuve que toute limite est désormais franchie. Parmi les "erreurs" et "autres horreurs" d’une époque révolue, Hembé nous livre en pâture les bons de travail, et il oppose à Marx...Marx, critique des bons horaires Proudhoniens. Hembé nous fournit ses déductions à partir d'une relecture savante des Grundrisse (écrits dans les années 57-58). Dans ces brouillons, Marx aurait condamné par avance - en critiquant le bon horaire Proudhonien - les bons de travail qu'il propose dans la "Critique du programme de Gotha" (1875). Pour pouvoir affirmer de telles âneries, il faudrait pouvoir prouver que Marx a modifié sa théorie de la valeur entre les Grundrisse et le programme de Gotha. Un examen rapide montre tout le contraire.

 

1847 : Misère de la philosophie.

Marx critique Bray parce qu'il croit « y avoir trouvé la clé des ouvrages passés, présents et futurs de M. Proudhon »[xiv]. Et Marx, en opposition au projet de Bray conclut :

« Donc, si l'on suppose tous les membres de la société travailleurs immédiats, l’échange des quantités égales d'heures de travail n'est possible qu'à la condition qu'on soit convenu d'avance du nombre d’heures qu'il faudra employer à la production matérielle. Mais une telle convention nie l'échange individuel. » (Marx, Misère de la philosophie, Pléiade, t.1, p.49 ou http://www.marxists.org/francais/ marx/works/1847/06/ km18470615e.htm dans une traduction différente)

Donc, en même temps qu'il fait la critique d'un ancêtre de Proudhon, Marx met en évidence la nécessité de mesurer la répartition et la durée du travail concret dans la phase inférieure du communisme. C’est-à-dire ce qu'il propose toujours trente ans après. Mais pour Hembé, il vaut mieux ignorer cela. Aussi ne se donne-t-il pas la peine de prendre connaissance de "Misère de la philosophie", texte de jeunesse sans doute ! La véritable analyse de Marx ne semble donc commencer qu'avec les Grundrisse.

 

1857-58 : Grundrisse.

Ces manuscrits vont servir à préparer la critique de l'économie politique, parue en 1859. Marx développe sa théorie de la valeur et critique le livre du proudhonien Darimon, et les bons horaires. Mais dans le même ouvrage, il expose les différences entre une société fondée sur la valeur d'échange et le communisme. Marx parle encore de déterminer le temps de travail. Ce n'est donc plus d'une année sur l'autre que Marx se contredirait, mais d’une page à l'autre. Mais Hembé préfère le silence et sa lecture des Grundrisse s'est arrêtée juste à la page où Marx allait se "contredire".

 

1859 : Critique de l'économie politique.

Marx, sans doute par le plus pur des hasards, développe la même théorie de la valeur que dans les Grundrisse. Il critique les bons horaires de Gray; lequel veut que les produits soient fabriqués comme marchandises, mais ne soient pas échangés comme tels. Voilà donc que Marx persévère et Hembé sent qu'il lui sera de plus en plus difficile de ne pas parler de ces "contradictions" et finira par tronquer ses sources.

 

1867 : Le Capital (Livre l)

Marx expose de nouveau sa théorie de la valeur, fait référence à sa critique des proudhoniens dans la critique de l'économie politique, et oppose à la société mercantile la communauté humaine.

« Représentons-nous enfin une réunion d'hommes libres travaillant avec des moyens de production communs, et dépensant, d'après un plan concerté, leurs nombreuses forces individuelles comme une seule et même force de travail social. Tout ce que nous avons dit du travail de Robinson se reproduit ici, mais socialement et non individuellement. Tous les produits de Robinson étaient son produit personnel et exclusif et conséquemment objets d'utilité immédiate pour lui. Le produit total des travailleurs unis est un produit social. Une partie sert de nouveau comme moyen de production et reste sociale ; mais l’autre partie est consommée, et, par conséquent, doit se répartir entre tous. Le mode de répartition variera suivant l'organisme producteur de la société et le degré de développement historique des travailleurs. Supposons, rien que pour faire un parallèle avec la production marchande, que le. part accordée à chaque travailleur soit en raison de son temps de travail, le temps de travail jouerait ainsi un double rôle. D'un coté, sa distribution dans la société règle le rapport exact des diverses fonctions aux divers besoins ; de l'autre, il mesure la part individuelle de chaque producteur dans le travail commun, et en même temps la portion qui lui revient dans la partie du produit commun réservée à la consommation. Les rapports sociaux des hommes dans leurs travaux et avec les objets utiles qui en proviennent restent ici simples et transparents dans la production aussi bien que dans la distribution. » (Marx, Capital 1,1, Pléiade,t.1, p.613 ou http://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-I-4.htm)

 

Là Hembé n'y tient plus. Voilà donc Marx qui recommence éternellement les mêmes erreurs, en 1847, 1857, et 1867. Hembé trouve alors une parade surprenante; à défaut d'attaquer le contenu, on s'en prend au style! Et notre homme de souligner avec force le mot supposons pour prouver que les bons ne sont qu'un modèle abstrait, qu'on expose qu'au conditionnel. Eh bien si Marx ne fait qu'établir un modèle abstrait à chaque fois qu'il utilise des expressions comme "supposons","représentons-nous","imaginons", etc. le communisme tout entier ne serait qu'une abstraction. Rares, en effet, sont les passages où Marx décrit tout de go la société future et pourtant la description de celle-ci est au premier plan de son oeuvre. Mais la prudence verbale de Marx, qu’est-ce sinon une ruse vis-à-vis de l'omniprésente censure de son époque ? Bordiga, lui, à chaque fois qu'il citait un de ces passages où l'indécision du style semble l'emporter sur la fermeté du contenu, soulignait trois fois le contenu, le programme, c'est-à-dire la société future. Dialectique péremptoire où les précautions littéraires périmées avec le temps ne volent en éclat que pour mieux faire apparaître la jeunesse et l'actualité brûlante de la thèse qu'elles enveloppent!

 

1875 : Critique du programme de Gotha.

Marx expose le rôle du bon de travail dans la phase inférieure de la société communiste, position en parfaite conformité avec ce qui a précédemment été évoqué. Invariance du programme!

 

1877 : L'Anti-Dühring

A défaut d'opposer Marx à Marx, l'un des artifices de l'historiographie bourgeoise est d'opposer Engels à Marx et Hembé ne se prive pas de ce plaisir. Dans cet ouvrage, Engels taille en pièce les bons horaires de Dühring et a contrario rappelle les grandes lignes du communisme. Hembé, dont nous avons vu la grande "aptitude" non seulement à comprendre, mais même à lire les textes de Marx s'est persuadé que les bons de travail ne sont qu'une 'image', un argument pédagogique pour les ouvriers de la phase ascendante du capitalisme (trop bêtes sans doute pour comprendre la loi de la valeur ?-mais que dire alors de notre "théoricien"?- et en tous cas incapables d'accomplir leur mission historique). Pour faire partager cette conviction aux lecteurs, il est prêt désormais à toutes les falsifications, il "cite" à l'appui de ses dires un passage de l’Anti-Dühring :

« Chez Owen, les bons de travail sont tout au plus un moyen de rendre le communisme plausible au public britannique (R.I N°8 p.37 souligné par Hembé).

Il est certes fastidieux d'avoir toujours à repasser derrière les tâcherons de la "théorie révolutionnaire", mais c'est bien utile parfois pour mesurer leur haut niveau de conscience et la profondeur de leur pensée. Si l'on ouvre l’Anti-Dühring à la page 343 des Editions Sociales, on lit :

« Deuxièmement, chez Owen, les bons de travail ne sont qu'une forme de transition à la communauté complète et à la libre utilisation des ressources sociales, et accessoirement tout au plus un moyen de rendre le communisme plausible au public britannique. » (http://www.marxists.org/francais/engels/ works/1878/06/fe18780611ad.htm, souligné par nous)

Voilà à quoi en est réduit le plumitif de RI! A de misérables escroqueries et subterfuges pour arriver à montrer qu'il n'a pas compris le premier mot de la théorie révolutionnaire.

 

1869-1879 : Capital livre II.

Marx parle de l'abolition du capital-argent et de la mise en oeuvre du bon de travail qui n'est pas de l'argent.

 

1880 : Notes sur Wagner.

Marx démolit le professeur d'Université Wagner et rappelle les thèses essentielles du livre I sur la marchandise et la valeur.

D'un bout à l'autre du travail de parti de Marx et Engels, il n'y a pas de place pour les "variations", les "remises en cause" et autres "contradictions" décelées par le commentateur de RI. Quant à la mise en place des bons de travail, elle ne relève pas d'une phase révolue du MPC mais au contraire de la phase de soumission réelle du travail au capital.

« Les banques créent, à l'échelle sociale, la forme, mais seulement la forme, d'une comptabilité et d'une répartition générales des moyens de production. » (Marx, Capital livre III, cité par Lénine dans "L'impérialisme : stade suprême du capitalisme", ES., p.48, http://www.marxists.org/francais/lenin/ works/1916/vlimperi/vlimp2.htm, cf. Marx, Pléiade, p.1280, t.2 dans une traduction différente)

 

C'est à l'aide de ce levier puissant qui se développe au sein même de la société capitaliste que le prolétariat pourra bouleverser les rapports de production actuels. Ce qui était déjà possible en 1875 et en 1914 est aujourd'hui encore plus facilité par le développement économique et technique.

S'il se trouvait à court d'arguments, Hembé pourrait toujours aller en puiser dans diverses poubelles. En l'occurrence dans "l’œuvre" de l’ex-stalinien Glucksmann reconverti récemment dans la philosophie-rackett, lui aussi grand découvreur de "contradictions" dans l’œuvre de Marx. (cf. -avec des pincettes- "Les maîtres penseurs")

7.         Valeur de marché et prix de production

7.1          Le passage de la valeur au prix de production.

Ricardo se rendait bien compte que, dans le MPC, les marchandises ne séchangent pas proportionnellement au temps de travail social moyen qu’elles contiennent. Si Smith en déduisait que la loi de la valeur n'avait de sens que dans les temps les plus récents, Ricardo lui, concluait qu'elle était valable à 93%. Marx va régler son compte à l'économie politique classique en montrant :

1°) que la loi de la valeur se réalise pleinement avec le MPC.

2°) que le capital tend à la nier, en se dévalorisant avec l'augmentation de la productivité du travail social, mais comme le capital a pour but son auto-valorisation maximum, il ne peut s'affranchir de la loi de la valeur. Le processus valorisation/dévalorisation est alors une contradiction insurmontable. Cette contradiction se présente sous l'aspect de la baisse tendancielle du taux de profit.

3°) qu'avec la phase de soumission réelle du travail au capital, les marchandises produits du capital ne sont plus vendues à leur valeur mais à un prix de production différent de cette valeur.

Dans le MPC, la valeur des marchandises est égale à c+v+pl où « c » représente le capital constant dépensé (matières premières, valeur des moyens de production usés, etc.), « v » le capital variable (salaires) et « pl » la plus-value, le surtravail extorqué à la classe ouvrière.

Ce que Marx appelle valeur de marché est une forme supérieure de la valeur d'échange. Nous avons vu que celle-ci pouvait s'exprimer en mettant en rapport deux marchandises quelconques. La valeur de marché, elle, est toujours exprimée en argent. Qui plus est, elle est une catégorie spécifique du MPC. La valeur de marché est la valeur réalisée, c'est-à-dire exprimée en argent;elle est donc égale à c+v+pl sous forme argent. Quant au prix de production, il est la forme modifiée de la valeur dans le MPC. Dans la phase de soumission formelle, les marchandises sont vendues à un prix de marché qui fluctue autour de la valeur de marché, tandis que dans la phase de soumission réelle le prix de marché fluctue autour du prix de production distinct de la valeur de marché. Avec le passage de la phase formelle à la phase réelle il y a conversion des valeurs de marché en prix de production. On passe d'urne forme de la valeur à une forme modifiée de la valeur. Toutefois, la loi de la valeur reste la base du mouvement général des prix de production, et sur le plan du capital total, il y a égalité entre la somme des valeurs et la somme des prix de production.

Pour nombre d'auteurs, le concept de valeur n'a qu'une signification théorique, et non historique. Pour eux, dans le MPC, les marchandises sont vendues à leur prix de production, lesquels diffèrent de la valeur même si celle-ci constitue la base de leur détermination. En fait, les marchandises ne se vendent à leur prix de production que dans la phase de soumission réelle du travail au capital. Dans la phase formelle, les marchandises se vendent à leur valeur de marché, par conséquent ce n'est pas seulement du point de vue théorique que le concept de valeur a un sens, comme l'affirment les trotskystes Valier et Salama, à la suite de Rosdolsky. Il ne s'agit nullement d'une erreur de Marx, mais de la juste conception du passage de la phase formelle à la phase réelle.

« L'échange de marchandises à leurs valeurs - ou approximativement à leurs valeurs – suppose, par conséquent, un stade moins avancé que l’échange aux prix de production, qui nécessite un niveau élevé du développement capitaliste.

De quelque manière que les prix des différentes marchandises soient fixés ou réglés initialement les uns par rapport aux autres, la loi de la valeur régit leur mouvement. Si le temps de travail nécessaire pour les produire diminue, les prix baissent; s’il s'accroît, les prix montent, toutes choses restant égales d'ailleurs.

Même sans tenir compte du fait que les prix et leur mouvement sont régis par la loi de la valeur, il est donc entièrement conforme à la réalité de reconnaître à la valeur des marchandises la priorité non seulement théorique, mais aussi historique, sur les prix de production. » (Marx, Capital, L. III, Pléiade, t.2, p.969 ou http://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-III/kmcap3_09.htm dans une traduction différente) [xv]

Par conséquent, si le passage, la transformation des valeurs de marché en prix de production correspond au passage de la phase de soumission formelle à la phase de soumission réelle du travail au capital, il recoupe également la transformation de la plus-value en profit.

Dans la première phase, c'est le taux de plus-value qui joue un rôle prédominant (c'est-à-dire le rapport de la plus-value au capital variable pl/v) ; dans la phase de soumission réelle c'est le taux de profit (c'est-à-dire le rapport de la plus-value au capital total avancé (pl/c+v))[xvi] Bien entendu, même dans la phase formelle il existe un capital constant même si celui-ci est faible, ce n'est que dans l'exposition théorique que nous les distinguons. Cela montre aussi que si nous séparons les deux phases dans le processus d'exposition, celles-ci sont dialectiquement liées. Nous avons déjà montré (cf. N°2) qu'il ne faut parler que d'une prédominance qualitative d'un mode d'extraction de la plus-value par rapport à un autre. Par conséquent, lorsqu'on parle du taux de profit dans la phase formelle, il est assimilable au taux de plus-value, la part de 'v' dans le capital avancé étant prédominante ; comme seul le capital variable engendre une plus-value, le taux de profit est fort élevé dans cette phase. Il peut baisser sous l'influence d'une hausse des salaires, dans la mesure où une accumulation du capital rapide entraîne une réduction de la concurrence entre les travailleurs et limite la surpopulation. (Nous verrons en détail ces questions dans le N°5 consacré aux deux phases du MPC).

Dans la phase de soumission réelle, qui correspond au développement de la plus-value relative, il y a augmentation du rapport c/v et également du capital fixe. La contradiction valorisation/dévalorisation devient effective et se présente sous l'aspect de la baisse tendancielle du taux de profit dont l'un des facteurs de compensation réside dans la création d’une masse de plus-value plus importante. Le taux de profit est plus bas que dans la phase formelle et il tend à baisser avec le développement des forces productives et de la productivité du travail. Dans la phase de soumission réelle, le capital se constitue en totalité et n'a plus à lutter que contre ses propres contradictions (valorisation/dévalorisation)[xvii]. La baisse du taux de profit engendre la concurrence entre les capitaux.[xviii] et la péréquation des taux de profit entre les divers secteurs de la production capitaliste. C’est ainsi que désormais les marchandises vont être vendues à leur prix de production, c'est-à-dire coût de production égal au capital dépensé plus un profit tel que celui-ci, rapporté au capital avancé, soit égal au taux général de profit de la société.

7.2          Valeur de marché.

La valeur de marché, forme de la valeur, a deux acceptions.

1) Elle est égale à la valeur de la masse des marchandises produites dans la branche. Supposons que l'on ait produit dans diverses entreprises 1 000 unités d'une marchandise quelconque et qu'il faille 1 000 heures de travail abstrait pour reproduire cette marchandise. La valeur de marché exprimée en argent sera par exemple de 1 000 francs à supposer qu'1 heure de travail abstrait soit nécessaire pour reproduire la quantité d'or déterminant le franc.

2) Dans la branche, toutes les entreprises n'ont pas le même niveau de productivité, la valeur individuelle dans chaque entreprise diffère de la valeur sociale individuelle, de la valeur de marché individuelle qui résulte de la confrontation des diverses valeurs individuelles. La valeur de marché individuelle est donc la valeur sociale individuelle des marchandises produites dans la branche en faisant une moyenne pondérée suivant le poids des techniques utilisées pour les produire (bien entendu à condition que le travail soit du travail social). Dans l'exemple ci-dessus cette valeur de marché individuelle sera de 1 franc. Il y a dans la branche des producteurs dont la valeur individuelle est supérieure à cette valeur sociale, d'autres qui ont une valeur individuelle inférieure et dautres enfin qui ont une valeur égale ou approximativement égale à cette valeur sociale.

Il faut également tenir compte du besoin social et donc prendre en compte la valeur d'usage dans la mesure où celle-ci a une influence sur la détermination du besoin social.

« Pour qu'une marchandise soit vendue à sa valeur marchande, c'est-à-dire proportionnellement au travail socialement nécessaire qu’elle contient,  la quantité totale du travail social consacrée à la masse totale de cette espèce de marchandises doit correspondre à l'ampleur du besoin que la société en éprouve - bien entendu du besoin social solvable.» (Marx, Capital L.III, Pléiade, t.2, p.983 ou http:// marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-III/kmcap3_09.htm dans une traduction différente)

Nous avons déjà vu que les besoins étaient historiquement déterminés et qu'au sein d'une forme de production donnée, la demande solvable est fonction des rapports sociaux. Remarquons ici en passant que le "besoin social", ce qui règle le principe de la demande est essentiellement conditionné par les rapports des différentes classes entre elles et par leur position économique respective, donc d'abord par le rapport de la plus-value totale au salaire et ensuite par le rapport entre les diverses fractions en lesquelles se décompose la plus-value (profit, intérêt, rente foncière, impôts, etc.).

La valeur de marché constitue le centre autour duquel oscillent les prix de marché sous l'influence des variations de l'offre et de la demande. La valeur de marché ne fluctue pas avec la variation de l'offre et de la demande, comme le croit Rosdolsky ; l’influence de la valeur d'usage, qui permet la détermination du besoin social n'est pas immédiate, mais médiate. C'est-à-dire qu'une variation de l'offre et de la demande n'influence pas la valeur de marché dans la mesure où c'est à travers ces fluctuations qu'apparaît la valeur de marché, dans la mesure où la valeur de marché apparaît comme la loi des oscillations du prix de marché.

« Quand l'offre et la demande s'équilibrent, leur action cesse, et c'est précisément pourquoi la marchandise est vendue à sa valeur marchande. Quand deux forces s'exercent également en sens opposé, elles s'annulent et n'ont pas de répercussions à l’extérieur, et les phénomènes qui se produisent dans ces conditions doivent s'expliquer autrement que par l'intervention de ces deux forces. Si l'offre et la demande s'annulent réciproquement, elles cessent d'expliquer quoi que ce soit ; elles n'influent pas sur la valeur marchande et laissent plus que jamais cette question dans l'ombre : pourquoi la valeur marchande s’exprime-t-elle dans telle somme d'argent précisément et non dans telle autre? Les véritables lois internes de la production capitaliste ne peuvent évidemment pas être expliquées par l'interaction de l'offre et de la demande, car ces lois ne semblent se réaliser pleinement que lorsque l'offre et la demande cessent d'agir, c'est-à-dire quand elles coïncident. En fait, elles ne coïncident jamais ; ou bien, si cela se produit, c'est par hasard ; donc, du point de vue strictement scientifique, cette coïncidence doit être considérée comme nulle et non avenue. Mais, en économie politique, il est sous-entendu qu'elles coïncident. Pourquoi ? Afin de considérer les phénomènes dans leur forme normale, adéquate à leur concept, c'est-à-dire indépendamment des apparences produites par le mouvement de l'offre et de la demande. Mais aussi, pour découvrir et, dans une certaine mesure, fixer la tendance réelle de leur mouvement. Les disparités sont en effet de nature antagonique ; et, comme elles se succèdent constamment, elles se compensent par leurs mouvements divergents, par leur antagonisme même. Donc, bien que l’offre et la demande ne coïncident dans aucun cas particulier, leurs disparités se succèdent de telle sorte - un écart dans un certain sens ayant pour résultat un autre en sens contraire - que, pour l'ensemble d'une période plus ou moins longue, l’offre et la demande s'équilibrent constamment ; mais cet équilibre ne se réalise qu'en tant que moyenne du mouvement écoulé et comme mouvement continuel de leur antagonisme. De ce fait, les prix courants qui s'écartent des valeurs marchandes s'équilibrent — si l'on considère leur nombre moyen — et deviennent des valeurs marchandes, les écarts en plus ou en moins s'annulant en définitive. Et ce nombre n'a pas seulement une importance théorique ; il présente au contraire une importance pratique pour le capital dont l'investissement est calculé en fonction des fluctuations et des compensations sur une période plus ou moins déterminée.

Le rapport entre l'offre et la demande explique donc, d'une part, uniquement les écarts entre les prix de marché et les valeurs marchandes et, d'autre part, la tendance à annuler ces déviations, autrement dit à supprimer l'effet du jeu de l'offre et de la demande. » (Marx, Capital L.III, Pléiade, t.2, p. 980-8l ou http://marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-III/kmcap3_09.htm dans une traduction différente)

Il y a donc une différence conceptuelle entre prix de marché et valeur de marché. Dans l'interprétation que donne Rosdolsky, dans "La genèse du Capital de K. Marx", cette différence n'est pas bien mise en relief. C'est que, pour lui, toute variation de la demande solvable entraîne une variation de la valeur de marché. La demande pour la valeur d'usage a un effet immédiat et non plus médiat pour déterminer la valeur de marché. Derrière cette conception se cache l'idée que l'on peut maîtriser la valeur et son mouvement sans la détruire.

7.3          Valeur individuelle et valeur sociale.

Nous avons déjà vu que la valeur individuelle d'un groupe de producteurs peut être différente de la valeur sociale qui s'établit à la suite de la confrontation de ces diverses catégories de producteurs. On peut distinguer 3 catégories de producteurs qui se regroupent selon leur degré de productivité.

a) Ceux dont les conditions de production sont telles que la valeur individuelle (en temps de travail abstrait) de leurs marchandises est supérieure à la valeur sociale. Ceux-ci mettent donc plus de tempe à produire une marchandise que le temps de travail socialement nécessaire qu'exprimé la valeur de marché, bien que ces producteurs contribuent à déterminer ce temps de travail socialement nécessaire.

b) Ceux qui produisent des marchandises dont la valeur individuelle est égale ou approximativement égale à la valeur sociale.

c) Enfin ceux qui disposent des conditions de production les plus efficaces et dont les marchandises ont une valeur individuelle plus faible que la valeur sociale.

Les 3 catégories contribuent à déterminer la valeur de marché laquelle exprime sous forme argent le temps de travail socialement nécessaire pour produire les marchandises. Au lieu de voir que c'est la totalité des producteurs qui participe à l’établissement de la valeur sociale, laquelle est une moyenne, Rosdolsky estime que la valeur de marché dépend de la prédominance relative d'une classe de producteurs. En règle générale, nous dit-il, c'est la catégorie b) ; celle des producteurs dont les conditions de production sont moyennes. Mais il se peut qu'une autre catégorie de producteurs prédomine. Dans ce cas, c'est la valeur individuelle de cette catégorie de producteurs qui détermine la valeur de marché.

« C'est ainsi que se présente la détermination de la valeur de marché, si nous ne considérons que la masse des marchandises jetée sur le marché, en faisant abstraction de la possibilité d'une non-coïncidence de l'offre et de la demande.» (Rosdolsky, La genèse du « capital » chez Karl Marx, Maspéro,  p.135)

En effet, pour Rosdolsky, les conditions du marché vont bouleverser tout l’échafaudage établi dans la production. La détermination de la valeur de marché est modifiée lorsque l'offre et la demande ne coïncident pas.

a) Si l'offre est égale à la demande, la valeur de marché est égale à celle qui a été déterminée par la valeur individuelle de la catégorie de producteurs prédominante.

b) Si l'offre est supérieure à la demande, la valeur de marché baisse et donc s'aligne sur la classe de producteurs qui ont les conditions de production les plus efficaces, et donc la valeur individuelle la plus faible ; c'est à dire la catégorie c) que nous avons vu plus haut.

c) Si l'offre est inférieure à la demande, la valeur de marché monte et c'est alors la catégorie b) celle dont les conditions de production sont les plus défavorables qui règle la valeur de marché.

L'explication développée par Rosdolsky aboutit à nier la théorie de la valeur. La valeur de la marchandise ne serait plus égale au temps de travail social moyen nécessaire pour la reproduire mais dépendrait du libre jeu de l'offre et de la demande. On réintroduit par la bande la théorie vulgaire de la valeur selon laquelle la valeur résulte de la confrontation sur le marché de l'offre et de la demande. On introduit aussi la perspective d'une maîtrise de la loi de la valeur grâce à une "planification" de l'offre et de la demande. Le communisme ne serait plus alors la destruction de la valeur mais sa domination consciente (thèse révisionniste que nous avons déjà réfutée).

Marx a répondu par avance à Rosdolsky dans sa critique de A. Wagner objecte à la théorie de Marx qu'une baisse de la production de céréales due à une mauvaise récolte entraîne une hausse de prix et Wagner pense ainsi réfuter la théorie de Marx. Dans la conception de Rosdolsky il faudrait conclure que dans ce cas c'est la catégorie de producteurs qui produit avec les conditions de production les moins favorables qui règle la valeur de marché. Or Marx dit :

« (…) quand le prix du blé monte à la suite d'une mauvaise récolte, c'est d'abord la valeur de celle-ci qui croit, car une masse donnée de travail est réalisée en une moindre quantité de produits ; ensuite c'est son prix de vente qui croît bien davantage. En quoi cela concerne-t-il ma théorie de la valeur ?

C'est justement parce que le blé est vendu au-dessus de sa valeur que d'autres marchandises se vendent, en nature ou sous forme d'argent, en proportion, au-dessous de leur valeur, et cela même si leur propre prix ne baisse pas. S'il se traduit en monnaie par une somme plus grande — un accroissement de la somme de la "valeur d'échange" selon M. Wagner — le montant total de la valeur n'en reste pas moins identique. » (Marx, Notes sur Wagner, Pléiade, t.2, p.1536)

Après comme avant la mauvaise récolte, c'est toujours la totalité des producteurs qui détermine la valeur. Celle-ci, du point de vue de la récolte globale, demeure identique mais la valeur de marché individuelle augmente, étant donné qu'une moins grande quantité de valeurs d'usage a été produite. Toutefois, le prix de marché, étant donné la raréfaction de l'offre va monter au-dessus de la valeur de marché. Dans la version de Rosdolsky-Wagner, la valeur d'échange, la valeur de marché aurait augmenté, il n'y a pas de différence entre la valeur de marché et le prix de marché. La valeur de marché, forme de la valeur, ne subit pas toutes les fluctuations que Rosdolsky lui attribue. Pour Marx, c'est la totalité des producteurs qui détermine la valeur de marché. Chaque catégorie de producteurs crée du travail social, mais le travail social moyen ne résulte que de la confrontation des diverses catégories de producteurs. Par conséquent, il n'y a pas stricte correspondance entre la valeur individuelle créée et la valeur de marché. La valeur sociale individuelle, la valeur de marché individuelle, résulte donc de la moyenne des valeurs individuelles des marchandises produites par les diverses catégories de producteurs, pondérée selon la prédominance relative des techniques utilisées dans la production de celles-ci. C'est cette position que Marx défend aussi bien dans le livre III que le livre I du Capital[xix]et dans les "Notes sur Wagner".

Pour reprendre notre analyse sur la valeur de marché supposons par exemple 3 groupes de producteurs produisant respectivement 9, 10 et 11 unités d'une marchandise quelconque. Supposons encore que la valeur créée par chaque catégorie de producteurs soit égale à 10 heures de travail abstrait. La valeur de l'ensemble des marchandises (30 unités) est de 30 heures, et donc la valeur de chaque unité 1 heure. Si nous admettons que la valeur s'exprime en francs et que la valeur de marché de l'ensemble vaut 30 francs, la valeur de marché individuelle vaut 1 franc. Nous retrouvons ici les deux définitions qui ne font que recouper deux aspects d'une même réalité.

1) La. valeur de marché est égale à la valeur de l'ensemble des marchandises de la branche. Ici 30 francs.

2) La valeur de marché individuelle est la valeur sociale individuelle de la marchandise, soit ici 1 franc.

Si nous appelons V la valeur de marché définie dans le 1) et v la valeur de marché individuelle du 2), nous avons toujours l'égalité V = nv où n représente le nombre de marchandises.

Qu'adviendrait-il d'un producteur dont le travail individuel a une faible productivité par rapport à la moyenne ? Ce travail ne participerait pas à la détermination du temps de travail social moyen nécessaire. Ainsi, dans notre exemple ci-dessus, si nous ajoutons un autre groupe de producteurs qui ne produit en 10 heures qu'une seule unité, son travail n'est pas entièrement du travail abstrait et il ne participe pas à l'établissement de la valeur sociale de la marchandise. Aussi il ne recevra, s'il vend sa marchandise, que la somme de 1 franc, soit l'expression de 1 heure de travail abstrait.

« D'abord, ce qui importe, c'est dans quelle chose la force est introduite, et, deuxièmement, comment elle est introduite. Si notre quelqu'un fabrique un objet qui n'a aucune valeur d'usage pour autrui, toute sa force ne crée pas un atome de valeur ; et s'il s'obstine à fabriquer à la main un objet qu'une machine fabrique vingt fois moins cher, les 19/20è de la force qu'il y introduit ne produisent ni valeur en général, ni une grandeur particulière de valeur." (Engels, Anti-Dühring, ES, p.216)

Cela explique le rôle révolutionnaire du MPC. Celui-ci d'emblée suppose une forte hausse de la productivité du travail et les marchandises produites dans les conditions capitalistes peuvent concurrencer celles produites dans des conditions pré-capitalistes c'est-à-dire dépouillées de cette productivité.

Voyons maintenant la conception de Rosdolsky. Dans notre exemple qui illustre la thèse communiste, le concept de totalité est déterminant. La valeur de marché résulte de la participation de la totalité des producteurs dont le travail est entièrement du travail abstrait. Il est donc indifférent que les trois catégories de producteurs aient le même poids social, ce qui est le cas dans notre exemple, ou que l'une prédomine, car dans tous les cas, ce qui compte c'est le caractère abstrait du travail qu'ils fournissent. Par contre, pour Rosdolsky, c'est la partie qui détermine le tout. Tout l'aspect qualitatif de la détermination de la valeur n'est pas mis en évidence. C'est la catégorie prépondérante de producteurs qui règle la valeur et la valeur de marché.

1) Supposons que ce soit la catégorie de producteurs produisant avec les conditions de production les moins productives. Dans ce cas la valeur de marché sera de 10/9 = 1,11 F et la valeur de l'ensemble des marchandises 331/3 F représentant 33 1/3 heures de travail abstrait.

2) Si c'est la classe de producteurs dont les conditions techniques sont les plus efficaces, dans ce cas la valeur de marché est de 0,9 F pour une marchandise et 27 F pour la totalité des marchandises de la branche. Cette valeur de marché exprime 27 heures de travail abstrait soit trois heures de moins que la valeur réelle.

3) Si ce sont les producteurs qui produisent dans les conditions doyennes, la valeur de marché individuelle est de 1 F et la valeur de marché de 30 F. Nous trouvons la valeur de marché effective, mais c'est par pur hasard, puisque nous sommes dans le cas particulier où les producteurs produisant dans les conditions les moins productives équilibrent ceux produisant avec les conditions les plus efficaces. Sans cette compensation, nous n'aurions pas retrouvé la même valeur.

La valeur de marché telle que la définit Rosdolsky est sans cesse différente de la valeur réelle. Elle fluctue en fonction de la prédominance d'une catégorie de producteurs. Il suffirait de planifier l’offre, c'est-à-dire d'assurer à une catégorie de producteurs une influence relative plus grande que les autres pour que la valeur de marché soit déterminée par celle-ci. La loi de la valeur ne serait plus un processus social qui s'impose au producteur. Il serait possible de la maîtriser. A partir de là, le communisme pourrait utiliser la loi de la valeur, il ne devrait pas l'abolir. Bref, la conception de Rosdolsky aboutit à nier la théorie communiste de la valeur, à renoncer à la destruction du MPC. Le temps de travail moyen socialement nécessaire devient désormais un concept fluctuant au gré de l'offre et, nous allons le voir, au gré de la demande.

En effet, quelle que soit la catégorie de producteurs qui règle la valeur de marché, ce processus est remis en cause suivant l'intensité de la demande. Si, par exemple, c'est la classe de producteurs ayant les meilleures conditions de production, elle ne détermine la valeur de marché que si la demande est égale à l'offre. Si la demande est plus grande, suivant l'intensité de cette demande, ce seront les producteurs ayant les conditions techniques moyennes ou inférieures qui vont déterminer la valeur de marché. Ici, la valeur n'est pas déterminée par le temps de travail social moyen nécessaire à la reproduction de la marchandise, mais par le jeu de l'offre et de la demande. Si l'intensité de la demande est encore plus forte et que la valeur individuelle des producteurs produisant dans les plus mauvaises conditions est plus basse que le prix de vente, Rosdolsky fait alors intervenir le concept de prix de marché. Celui-ci, n'intervient que dans les cas extrêmes. Lorsque le prix de vente est supérieur à la valeur individuelle des producteurs produisant dans les conditions les plus mauvaises ou lorsque le prix de vente est inférieur à la valeur individuelle des marchandises produites dans les meilleures conditions. La différence conceptuelle et donc qualitative entre prix de marché et valeur de marché n'est absolument pas mise en relief. Le prix de marché se "déclenche" lorsque les variations de la valeur de marché prennent trop d'amplitude, mais même dans ce cas, il est à la limite toujours possible de trouver un producteur dont les conditions techniques pourraient déterminer la valeur de marché. Par exemple, le producteur dont nous avons vu tout à l'heure qu'il ne participait pas à la détermination de la valeur car le temps employé pour la production de la marchandise était dépourvu de la productivité et de l'intensité qui, par rapport aux conditions données, étaient normales. Si la demande augmentait suffisamment, le travail de ce producteur pourrait alors selon Rosdolsky devenir du travail social et même déterminer le temps de travail social. La différence entre prix de marché et valeur de marché se révèle alors parfaitement inutile. En fait, Rosdolsky ne peut introduire le concept de prix de marché que rien ne différencie de la valeur de marché, telle qu'il l'a définie. S'il admet ce concept, c'est uniquement pour que son analyse ait un semblant de cohérence avec l'analyse de Marx. Il doit faire correspondre les concepts de Marx tels qu'ils sont développés dans toute son œuvre avec une conception subjective de la valeur, car la valeur est déterminée par l'offre et la demande et, en conséquence, il n'existe pas de différence entre valeur de marché et valeur.

En définitive, dans l'analyse de Rosdolsky, le prix de vente de la marchandise exprime toujours la valeur de la marchandise. L'on retrouve les conceptions de l'économie politique, et la confusion entre la valeur et ses formes.

Il nous reste à voir les conséquences d'une modification du "besoin social", ce qui se traduit par une modification durable de la demande solvable, sur la valeur de marché. Nous avons vu que pour un "besoin social" déterminé, le prix de marché oscillait autour de la valeur de marché, laquelle exprimait la valeur égale au temps de travail moyen socialement nécessaire à la reproduction de la marchandise[xx]. Si un travail était dépouillé des conditions de productivité et d'intensité correspondant à la norme sociale, il ne participerait pas à la détermination de la valeur. Mais, supposons maintenant une baisse durable et importante du prix de marché, laquelle traduit une baisse de la demande et donc une modification du "besoin social". Dans ce cas, une partie du temps de travail social est dépensée en pure perte :

« Supposons (...) que chaque morceau de toile qui se trouve sur le marché n'ait coûté que le temps de travail socialement nécessaire. Néanmoins, la somme totale de ces morceaux peut représenter du travail dépensé en pure perte. Si l'estomac du marché ne peut absorber toute la toile au prix normal de 2 sh. par mètre, cela prouve qu'une trop grande partie du travail social a été dépensée sous forme de tissage. L'effet est le même si chaque tisserand en particulier avait employé pour son propre produit individuel plus que le travail nécessaire socialement. » (Marx, Capital, L.I, Pléiade, t.1, p.646 ou http://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-3-2.htm)

Dans ce cas, une partie du travail social va quitter la branche diminuant l'offre. La valeur de marché qui s'établit à la suite du départ du capital dépend du type de capital qui a quitté la branche. La valeur de marché, par exemple, baissera et tendra à s'aligner sur le prix de marché si le départ du capital se traduit par l'élimination des entreprises produisant dans les conditions les plus mauvaises.

7.4          Le prix de production.

Le capital est un être en devenir. Il devient conforme à son être avec la phase de soumission réelle du travail au capital. Le capital se constitue alors en totalité. Il tend à englober la loi de la valeur dans ses moments particuliers tout en y étant soumis dans sa totalité. Il tend à nier la loi de la valeur en dévalorisant les marchandises, mais il ne peut s'affranchir de celle-ci dans la mesure où le but de la production capitaliste est toujours l'auto-valorisation maximum du capital. Cette contradiction se présente sous l'aspect de la baisse tendancielle du taux de profit. Si la valeur de marché résulte de la concurrence entre les producteurs d'une même espèce de marchandise, le prix de production va résulter, lui, de la concurrence entre les capitaux investis dans les différentes branches de production. Dans la phase de soumission formelle du travail au capital, les marchandises sont vendues à leur valeur de marché. Avec la phase de soumission réelle, le capital généralise la concurrence, de même qu'il généralise le monopole. La baisse du taux de profit engendre la concurrence entre les capitaux si bien que la valeur de marché se transforme en prix de production. Nous avons déjà dit que, du point de vue méthodologique, le niveau d'abstraction auquel se situe le prix de production est le même que celui de la valeur de marché. Ce prix de production est spécifique au MPC. Il est spécifique de sa phase de soumission réelle.

Le prix de production s'établit à la suite de l'égalisation des taux de profit entre les diverses branches de production. La masse des marchandises est alors égale au coût de production plus le profit moyen calculé selon le montant du capital avancé dans chaque branche. Dans la phase de soumission réelle, il y a donc transformation des valeurs de marché en prix de production. De même que la valeur de marché est une forme de la valeur, le prix de production est une forme modifiée de la valeur. Marx appelle cette forme de la valeur "prix de production" car "à la longue il est la condition de l'offre, de la reproduction de la marchandise de chaque sphère de production particulière". Marx précise d'ailleurs que son concept de prix de production correspond au "prix naturel" d'A. Smith, au "prix de production" de Ricardo, et au "prix nécessaire" des physiocrates. Nous avons là une nouvelle preuve du fait que la demande n'intervient pas immédiatement dans la détermination du prix de production et de la valeur de marché, et que d'autre part, valeur de marché et prix de production ont le même niveau d'abstraction, qu'ils sont tous les deux exprimés en argent et qu'ils constituent le centre autour duquel gravite le prix de marché, le "prix courant" de Smith et Ricardo[xxi]

Les prix de production ne sont donc pas égaux au temps de travail social moyen nécessaire et donc ne sont pas sur le même plan que la valeur, ce qui explique qu'on les définisse comme "forme modifiée de la valeur". On peut s'étonner de l'opposition formelle entre valeur de marché et prix de production, les termes de "marché" dans l'un et de "production" dans l'autre pouvant faire penser que ces concepts ne sont pas homogènes, qu'ils ne se situent pas sur le même plan. Marx en a apparemment eu conscience, c'est entre autres pour cela qu'il précise que son concept de prix de production correspond au prix naturel dA. Smith, mais il prolonge par endroits le concept de "prix de production" en "prix de production de marché"[xxii]. Quant à employer le concept de "valeur de production" cela aurait pu créer des confusions avec la valeur. Autrement dit, on pourrait dire que le passage de la valeur de marché au prix de production peut tout aussi bien s'intituler "transformation de la valeur de production de marché en prix de production de marché". Dans la phase de soumission formelle les marchandises se vendent à un prix de marché qui gravite autour de la valeur de production de marché, tandis que dans la phase de soumission réelle, le prix de marché tourne autour du prix de production de marché.

Prix de production et prix de production de marché signifient la même chose. Il ne s'agit pas d'un nouveau concept comme l'écrit P. Salama. Ce qui a été dit pour la valeur de marché est aussi valable pour le prix de production (sous certaines conditions). Tout d'abord, il est possible de distinguer le prix de production au niveau de la branche et le prix de production individuel ou prix de production régulateur, qui est l'équivalent de la valeur de marché individuelle.

Il y a donc dans la branche des entreprises dont le prix de production individuel est inférieur au prix de production régulateur du prix de marché, et ces entreprises obtiennent un surprofit. D'autres, par contre, ont un prix de production individuel supérieur au prix de production régulateur et ces entreprises touchent un profit inférieur au profit moyen.

Toutefois, la pleine réalisation de l'être du capital dans la phase de soumission réelle entraîne certaines modifications suivant les branches dans lesquelles s'investit le capital. D'une part, le prix de production s'écarte de la valeur des marchandises, mais sur le plan du capital total, la somme des valeurs est égale à la somme des prix de production. D'autre part, si la somme des prix de production individuels est bien égale au prix de production de la branche, le prix de production régulateur multiplié par la quantité de marchandises donne une somme qui peut être différente des prix de production (branche). Cette somme, Marx l'appelle comme dans le cas précédent valeur de marché, mais elle ne correspond pas tout à fait à l'un des aspects précédemment analysés, car ici il y a eu égalisation des taux de profit.

Si, dans l’industrie, prix de production et valeur de marché (dans le nouveau sens que nous venons de lui donner c'est-à-dire nombre de marchandises x prix de production régulateur) coïncident, il n'en va pas de même dans l'agriculture.

8.         Taux de profit et prix de production.

8.1          Taux général de profit, branche et taux de profit moyen.

Si le prix de marché s'élève au-dessus du prix de production régulateur, la branche obtient des surprofits. Ceux-ci vont attirer dans la branche de nouveaux capitaux. A terme, le taux de profit retombera au niveau normal.

Une autre possibilité est que les prix augmentent dans les autres branches, entraînant ainsi l'égalisation des taux de profit, mais, dans ce cas, nous aurons une hausse générale des prix.

Si le rapport de la plus-value totale au capital total détermine le taux de profit général (pl/c+v) il n'y a aucune raison pour que, dans chaque branche, les taux de profit soient identiques. Les taux de profit varient - pour un taux d'exploitation identique - en fonction de trois facteurs :

a) le rapport entre capital constant et capital variable.

b) le rapport entre capital fixe et capital circulant

c) le rapport entre la période de production et la période de travail.

Dans chaque branche, en raison des conditions techniques différentes, des taux de profit différents tendent à s'établir, mais la baisse du taux de profit général entraîne une concurrence entre les capitaux et l'égalisation des taux de profit de manière à ce que chaque branche obtienne un taux de profit moyen conforme au taux général de profit.

Ici, même s'ils sont distingués du point de vue méthodologique, le taux de profit général et le taux général de profit sont supposés identiques. Nous appelons taux de profit général le rapport de la plus-value totale au capital avancé total.

Nous appelons taux général de profit le taux de profit qui s'établit à la suite de la concurrence des capitaux entraînée par la baisse du taux de profit général. Aussi, chaque branche obtient un taux de profit moyen conforme au taux général de profit. Il est égal au profit d'entreprise plus l'intérêt rapporté au capital avancé. Il exclut donc la rente et si nous faisions intervenir l'Etat, il serait nécessaire d'ôter le montant des impôts payés par le capitaliste. De plus, sous l'effet de conditions particulières (par exemple, la propriété foncière) certains secteurs ne participeront pas à la détermination du taux général de profit, mais ils auront une influence sur le taux de profit général.

Prenons un exemple qui illustre la transformation des valeurs de marché en prix de production. Nous ne tiendrons compte ici que de l'influence qu'a sur la baisse du taux de profit la différence entre le capital constant et le capital variable. Par conséquent, le rapport entre capital fixe et capital circulant est le même dans chaque branche, de même que celui entre période de production et période de travail. Dans chaque branche, nous supposons un taux de plus-value identique, ici égal à 100%.

Supposons 5 branches de production dans lesquelles le capital avancé se répartit comme suit :

 

 

 

 

Capital Avancé

Valeur des marchandises

Valeur totale

I

95 c +  5 v

38 c +    5 v +  5 pl

= 48

II

90 c + 10 v

36 c + 10 v + 10 pl

= 56

III

85 c + 15 v

34 c + 15 v + 15 pl

= 64

IV

80 c + 20 v

32 c + 20 v + 20 pl

= 72

V

75 c + 25 v

30 c + 25 v + 25 pl

= 80

 

Dans chaque secteur, le capital avancé est de 100 francs. Il se décompose en capital constant et capital variable, de telle manière que dans chaque secteur, nous ayons une composition organique (c/v) différente. Elle s'élève, par exemple, à 9 dans le secteur II (90/10) et à 4 (80/20) dans le secteur IV.

C'est uniquement de l'usage de la force de travail prolétarienne que naît la plus-value. La force de travail a la propriété de créer une valeur plus grande que sa propre valeur, mais elle a aussi le privilège de conserver la valeur du capital constant, c'est-à-dire la valeur incorporée dans les moyens de production, matières premières, etc.

Dans le procès de production, cette valeur est transmise au produit. Toutefois, une partie du capital constant, sa partie fixe, n'incorpore sa valeur au produit que par fractions, au cours du procès de production. Il est nécessaire de recommencer celui-ci plusieurs fois pour qu'il transmette l'intégralité de sa valeur. Ainsi tel bâtiment, telle machine va pouvoir être utilisé plusieurs années et donc sa valeur ne sera transmise au produit que par fractions. Cela explique la différence entre capital avancé et capital dépensé. Il est nécessaire d'avancer la totalité du capital, car il faut, par exemple, acheter une machine. Mais seule une partie de la valeur de celle-ci se retrouve dans la marchandise dont le capital dépensé est plus faible que le capital avancé. Enfin, à ce capital dépensé vient s'ajouter la plus-value et leur somme forme la valeur des marchandises.

Le taux de profit général de la société est de 75/500 soit 15%, c'est-à-dire le rapport de la somme de la plus-value créée dans les 5 secteurs (=75), au capital total avancé dans les 5 secteurs (=500).

Sous l'influence de la concurrence entre les capitaux, laquelle est engendrée par la baisse du taux de profit, la valeur de marché se convertit en prix de production. Désormais, les marchandises vont être vendues à un prix de production différent de la valeur de marché, lequel prix est égal au coût de production, c'est-à-dire le capital dépensé (38 + 5 = 43) dans la branche I, 36 + 10 = 46 dans la branche II, etc.) plus un profit moyen tel que le taux de profit de la branche soit égal au taux général de profit. Donc il se calcule sur le capital avancé (100 dans chaque branche).

Les marchandises auront tendance à se vendre à un prix de production tel que :

 

 

Capital Avancé

Capital Dépensé

Prix de production

I

95 c +  5 v

38 c +  5 v

38 c +   5 v + 15 pl = 58

II

90 c + 10 v

36 c + 10 v

36 c + 10 v + 15 pl = 61

III

85 c + 15 v

34 c + 15 v

34 c + 15 v + 15 pl = 64

IV

80 c + 20 v

32 c + 20 v

32 c + 20 v + 15 pl = 67

V

75 c + 25 v

30 c + 25 v

30 c + 25 v + 15 pl = 70

 

Le tableau ci-dessus ne fait qu'illustrer les modifications qu'impose le passage à la phase de soumission réelle du travail au capital. Le prix de marché des marchandises d'une branche particulière tend désormais à graviter autour du prix de production, lequel peut différer notablement de la valeur de marché.

Désormais dans chaque branche, nous obtenons un taux de profit de 15%. La force de travail n'apparaît plus comme la seule source de la plus-value. Dans le premier tableau, la plus-value est proportionnelle au capital variable avancé. Le taux de plus-value qui apparaît dans chaque branche est le réel taux d'exploitation de la classe ouvrière. Avec le passage aux prix de production, le capital dans sa totalité paraît source de valeur. Même dans les branches où le capital constant est élevé, la masse de plus-value est la même que dans celles où le capital variable prédomine. Il s'ensuit une mystification nouvelle : le capital paraît créer la valeur.

8.2          La péréquation des taux de profit.

La péréquation du taux de profit est source de nombreuses confusions et révisions. Tout d'abord, les staliniens et tous les théoriciens qui font du monopole un fait nouveau que Marx n'aurait pas prévu, affirment que cette tendance est contradictoire avec l'existence de monopoles. En fait, comme nous l'avons déjà dit, l'établissement d'un taux de profit moyen concerne la branche de production (cela va même au-delà, comme nous le verrons plus tard, dans la branche nous considérons surtout l'aspect technique du procès de production, alors que l'aspect social est moins souligné), et l'interaction du capital total et des capitaux dans leur diversité.

L'égalisation des taux de profit n'est nullement en contradiction avec l'existence de surprofits pour certaines entreprises. Bien au contraire, c'est avec la phase de soumission réelle que se manifeste à la fois cette tendance à l’égalisation, et les conditions les plus favorables à l'obtention de surprofits. Il faut enfin préciser les hypothèses théoriques qui permettent d'établir les tableaux ci-dessus. D'une part, il est supposé un même taux de plus-value dans les branches, c'est-à-dire que si la durée de la journée de travail est identique, la productivité et l'intensité du travail sont supposées les mêmes dans chaque branche. Il n'y a donc pas ici de branches qui auraient des conditions de production plus favorisées, lesquelles seraient symbolisées par une composition organique (c/v) plus élevée, opposées à des branches retardataires dont la composition organique serait basse, le transfert de plus-value d'une branche vers l'autre traduisant la domination des branches les plus dynamiques; les différences de composition organique ne reflètent en fait ici que des différences technologiques.

La valeur de la force de travail est supposée la même dans chaque branche. Cela est logique car la valeur de la force de travail est déterminée socialement, mais cela n'est aussi qu'une tendance et Marx montre que certaines circonstances peuvent influencer la valeur de celle-ci dans certaines branches (cf. lois de domiciliation en Angleterre pour les journaliers agricoles).

Une autre erreur est souvent commise en ce qui concerne le rôle des mouvements de capitaux dans l'égalisation des taux de profit. Celle-ci, pour les économistes bourgeois affublés de la barbe de Marx, serait provoquée par le passage des capitaux d'une branche à l’autre, c'est-à-dire des branches ayant le plus faible taux de profit (donc celles à faible composition organique), vers les branches à fort taux de profit (celles où la partie variable du capital prédomine).

En fait, dans l'analyse communiste, au niveau d'abstraction que nous avons défini, c'est le simple choc, l’affrontement de capitaux nombreux entrant en concurrence, leur pression et interaction mutuelle qui entraîne l'égalisation des taux de profit. Dans le tableau que nous avons exposé, il n'y a pas de transfert de capitaux des branches ayant le plus bas taux de profit (I et II) vers celles ayant le plus fort taux de profit (IV et V). En définitive cette conception bourgeoise envisage l'égalisation des taux de profit moyen comme un processus qui entraînerait l'établissement d'une composition organique dans chaque branche.

Quant aux trotskistes comme Salama qui refusent, à juste titre, une telle conception du transfert des capitaux d'une branche à l’autre, c'est pour retomber dans l'erreur dénoncée plus haut, à savoir que les différences entre les compositions organiques recouperaient des écarts de productivité entre les branches. Aussi trouvent-ils illogiques les processus de transfert qui voient le capital venir des branches les plus favorisées vers les branches les plus retardataires. Si effectivement, c'est le processus inverse qui se passe, c'est parce que les branches les plus favorisées obtiennent des surprofits, c'est-à-dire que le prix de marché monte au-dessus du prix de production. Les transferts de capitaux ne se font donc que sur la base d'une égalisation des taux de profit déjà existante. Il y a alors transfert de capital et cela est d'autant plus facilité qu'est développé le système de crédit, lui aussi caractéristique de la phase de soumission réelle.

Il est également ridicule, et cela témoigne d'une totale incompréhension de la théorie de la valeur, que d'envisager une péréquation des taux de profit à l'échelle internationale comme le font Grossmann, Mattick, le CWO (Communiste Workers Organisation) et autres Emmanuel.[xxiii]

Il y a entre les diverses nations des différences de productivité et d'intensité du travail qui se traduisent par des taux de plus-value et de profit différents. Par conséquent :

 « Dans son application internationale, la loi de la valeur est encore plus profondément modifiée, parce que sur le marché universel le travail national plus productif compte aussi comme travail plus intense (…) » (Marx, Capital, L.I, Pléiade, t.1, p.1060 ou http://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/ Capital-I/kmcapI-22.htm)

Plus la force productive du travail est grande, plus le mode de production capitaliste est développé, et donc plus le taux de plus-value est élevé. Les valeurs relatives des monnaies sont différentes suivant les pays, selon leur degré de développement capitaliste. Cela entraîne donc des différences dans l'application de la loi de la valeur à l'échelle internationale (cf. RIMC n°14). Chaque pays forme un moment du tout mondial et la loi de la valeur ne se manifeste parfaitement qu'avec l'apparition du marché mondial et donc du commerce extérieur.

« Si le surtravail ou la plus-value ne se présentait que dans le surproduit national, l’accroissement de la valeur par amour de la valeur, et ainsi l’extorsion du surtravail se heurterait aux bornes imposées par l’éventail étroit des valeurs d’usage qui représenteraient la valeur du travail national. C’est le commerce extérieur qui développe la vraie nature de ce surproduit en tant que valeur à partir du moment où il fait du travail que le surproduit contient du travail social se présentant sous la forme d’une série illimitée de valeurs d’usage différentes, et donne en fait un sens à la richesse abstraite. (…)

Or, c’est seulement le commerce extérieur, la transformation du marché en marché mondial, qui mue l’argent en argent mondial et le travail abstrait en travail social. La richesse abstraite, la valeur, l’argent donc le travail abstrait, se développent dans la mesure où le travail concret évolue dans le sens d’une totalité des différents modes de travail qui englobe le marché mondial. La production capitaliste est basée sur la valeur, c’est-à-dire sur le développement comme travail social du travail contenu dans le produit. Mais cela n’a lieu que sur base du commerce extérieur et du marché mondial. C’est donc aussi bien la condition que le résultat de la production capitaliste. » (Marx, Théorie sur la plus-value, t.3, p.297, Editions sociales)

Il est donc erroné de penser comme les léninistes que le MPC peut dans sa phase de subordination réelle exister sans commerce extérieur. Chaque pays est un moment d'une totalité mondiale au sein de laquelle seulement le travail abstrait peut devenir du travail social. Le CWO, à la suite de Mattick, reprend les mêmes positions ricardiennes que Lénine. Ils refont la même erreur et ne comprennent pas un mot de la théorie de la valeur (tout comme leurs adversaires du CCI, ce qui nous vaut, par exemple, sur la théorie des crises, de lamentables débats où la fausseté des arguments ne cède le pas qu'à l'inanité de la méthode ; ces deux courants ne font que rééditer un débat séculaire, déjà parvenu à son apogée avec l'opposition Ricardo/Sismondi, mais qui appartient à l'économie politique - donc en tant que tel combattu victorieusement par Marx -, et qu'il est affligeant de voir reprendre par ceux qui se réclament du communisme).

Le CWO retombe dans les errements ricardiens et, en conséquence, ils ne voient que l'aspect quantitatif du problème de l'égalisation des taux de profit, ce qui les amène à concevoir son action à l'échelle de plusieurs pays et donc à ignorer complètement ce qu'est le travail abstrait et son expression. Aussi négligent-ils complètement entre autres, la "fonction universelle" parmi les "fonctions de la monnaie" dont Marx dit que :

« C'est sur le marché du monde et là seulement que la monnaie fonctionne dans toute la force du terme, comme la marchandise dont la forme naturelle est en même temps l'incarnation sociale du travail humain en général. Sa manière d'être y devient adéquate à son idée. » (Marx, Capital, L.I, Pléiade, t.1, p.687 ou http://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-3-3.htm)

Si, à la différence du CCI, le CWO essaye au moins d'entreprendre un effort théorique, c'est pour recopier les manuels bourgeois d'économie politique et nous servir les fadaises de la bourgeoisie sous un vocable "marxiste".

8.3          Plus-value absolue et prix de production.

Nous avons maintes et maintes fois répété que la production de plus-value absolue et la production de plus-value relative ne pouvaient pas être séparées, ce qui exclut une séparation rigide et non dialectique des deux phases du MPC. Il nous faut donc envisager la formation des prix de production, dans le cas d'une production de plus-value absolue, ou plus exactement les relations dialectiques entre le couple valeur de marché/ plus-value absolue, et le couple prix de production/plus-value relative.

Si, dans la phase formelle, caractérisée par la production de plus-value absolue, les marchandises se vendent à leur valeur de marché, et si dans la phase réelle, caractérisée par la production de plus-value relative, les marchandises se vendent à leur prix de production, il faut envisager également leur interdépendance.

Soient trois branches de production :

 

 

 

 

Capital Avancé

Valeur des marchandises

I

90 c + 10 v

18 c + 10 v + 10 pl = 38

II

80 c + 20 v

16 c + 20 v + 20 pl = 56

III

70 c + 30 v

14 c + 30 v + 40 pl = 84

 

Lorsque le taux de plus-value est différent sous l'effet d'une longueur de la journée de travail plus grande dans une branche que dans une autre la plus-value absolue produite dans la branche demeure entre les mains des capitalistes qui l'ont extorquée.

Lorsque l'égalisation du taux de profit intervient, on obtient :

 

Capital Avancé

Prix de production

I

90 c + 10 v

18 c + 10 v + 20 pl = 48

II

80 c + 20 v

16 c + 20 v + 20 pl = 56

III

70 c + 30 v

14 c + 30 v + 30 pl = 74

 

Avec l'égalisation du taux de profit, chaque branche obtient un profit moyen de 20%. Notons la différence qui existe ici entre le taux de profit général qui est de 70/300 soit env. 23%, et le taux de profit moyen, conforme au taux général de profit, qui est ici de 20%. La plus-value supplémentaire de 10 obtenue dans la branche 3 grâce à l'allongement de la journée de travail (par rapport à une journée de travail normale dans les autres branches) reste entre les mains des capitalistes de cette branche. Ceux-ci obtiennent donc un surprofit et leur taux de profit se monte à 30% [xxiv].

Comme nous l'avons déjà vu, dans la phase de soumission réelle, caractérisée par la plus-value absolue, la tendance à l'égalisation des taux de profit n'intervient pas, elle se manifeste avec la phase de soumission réelle, avec le passage du taux de plus-value au taux de profit, et à la baisse de celui-ci. Il est à noter pour revenir une dernière fois sur le CWO que Ricardo aussi pensait qu'avec le développement de l'accumulation capitaliste, le taux de profit tendrait à baisser pour engendrer non pas des crises catastrophiques, comme le démontre le programme communiste, mais un état stationnaire, ce qui est conforme à sa théorie de la valeur. C'est la même conception de fond qui préside dans le CWO où le taux de profit entraîne l’essoufflement du MPC et provoque sa "décadence". Bien loin de constituer un progrès du mouvement révolutionnaire, comme l'écrit, en se donnant un brevet de satisfaction C. Ward, dans la "Revue Internationale" du CCI (N°13), le fait que le débat entre le CWO et le CCI ne se fasse pas sur l'existence même de la décadence et sur ce concept, mais sur les causes de celle-ci est le signe de l'énorme effort qui doit être accompli pour se débarrasser des scories réformistes qui hantent les quelques groupes qui ont quelque chose à voir avec le communisme.

8.4          Facteurs de l'égalisation du taux de profit.

Marx expose parfaitement les conditions qui favorisent l'égalisation des taux de profit. Celle-ci étant caractéristique du mode de production capitaliste à son plus haut niveau de développement, elle sera d'autant plus facilement réalisable que la soumission réelle du travail au capital sera plus profonde.

« L'égalisation continuelle des disparités incessantes s'accomplit d'autant plus vite que : 1°) le capital est plus mobile, donc plus facile à transférer d'un secteur ou d'un endroit à l'autre ; 2°) la force de travail peut être transférée plus rapidement d'un secteur à l'autre, d'un point à un autre de la production. La première condition suppose une liberté totale de commerce à l'intérieur de la société et la suppression des monopoles autres que naturels, à savoir ceux qui résultent du mode de production capitaliste lui-même. En outre, elle suppose le développement du système de crédit qui, en face des capitalistes individuels, concentre la masse inorganique du capital social disponible. Enfin, elle implique la subordination aux capitalistes des différents secteurs de la production. Cette condition est déjà incluse dans notre hypothèse, puisque nous avons supposé que la conversion des valeurs en prix de production concerne tous les secteurs de la production exploités selon le mode capitaliste. Mais cette égalisation elle-même se heurte à de plus grands obstacles quand de nombreux et très importants secteurs de la production non soumis à l'exploitation capitaliste (comme par exemple la petite production agricole), s'intercalent entre les entreprises capitalistes et s'y imbriquent. Enfin, elle suppose une grande densité de la population. La seconde condition implique l'abrogation de toutes les lois qui interdisent aux ouvriers de passer d'un secteur de production à l'autre, d'un centre de production à n'importe quel autre ; l’indifférence de l'ouvrier à l'égard de la nature de son travail ; la réduction, poussée le plus loin possible, du travail à du travail simple, dans tous les domaines de la production [Notons que ceci est tout aussi valable dans le cas d'une branche qui se distinguerait non pas par une journée de travail plus longue, mais par une intensité plus grande du travail, NDR] ; l’abandon, par les travailleurs, de tous les préjugés de vocation professionnelle ; enfin et surtout la soumission du travailleur au mode de production capitaliste. » (Marx, Capital, L.III, Pléiade, t. 2, p. 987-988 ou http://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-III/kmcap3_09.htm#NoteRef 13)

L'accumulation du capital entraîne à la fois cette égalisation puisque les capitaux s'investissent plus particulièrement dans des branches où le taux de profit est plus élevé que le profit moyen. Mais, en même temps, elle recrée des différences de taux de profit sous l'effet des modifications qu'elle peut entraîner, à la fois, dans le taux de profit général et les taux de profit particuliers des branches (variations du taux de plus-value, de la rotation du capital, progrès technique, etc.)

Jusque là, nous n'avons mis en évidence que les caractéristiques techniques de la branche. Pris à la lettre, cela ne peut donner encore qu'une image déformée du processus d’égalisation. En effet, dans chaque branche, le processus technologique est différent, mais également les masses de capitaux nécessaires à ce procès. Or, nous avons vu dans le tableau que les masses de capitaux qui s'affrontaient étaient égales.

L'égalisation exige donc une concentration et une centralisation des capitaux qui, par-delà plusieurs branches de production (du point de vue technologique), s'affrontent sous l'effet de la concurrence, elle-même produite par la baisse du taux de profit général. Là encore, nous voyons que l'apparition de la concentration, de la centralisation, du monopole, n'est pas antagonique avec l'égalisation des taux de profit ; elle la présuppose, au contraire.

Il est alors absurde de se livrer, comme le font les économistes, à un travail statistique, qui, indépendamment même de leurs erreurs sur les concepts et de certaines approximations pensent en tirer des arguments anti-communistes en arguant que la tendance à l'égalisation des taux de profit ne se vérifie  pas. Or, d'une part, d'une branche à l'autre, la productivité, l'intensité, la durée, la qualification etc. du travail ne sont pas les mêmes et, d'autre part, il faut également tenir compte du développement de la soumission réelle du travail au capital dans chaque branche, et donc des facteurs qui gênent l'égalisation (cf. le passage de Marx cité plus haut – Pléiade, t.2, p.987). Il faut également étudier le mouvement des prix sur plusieurs années pour éliminer les fluctuations. De même, il faut tenir compte de l'accumulation du capital et des causes qui à la fois égalisent et recréent des différences entre les taux de profit. Enfin, même si l'on calcule le taux de profit dans une branche (donc, en fonction du caractère technique de la production d'un type de marchandises), il ne faut pas oublier le caractère social de la concentration et de la centralisation du capital, ce qui d'emblée dépasse le cadre de la branche.

Mais, bien sûr, il n'est pas donné à l'économie politique de dépasser l'horizon dans lequel se complaît le capitaliste. La péréquation du taux de profit et les transferts de plus-value qu'elle entraîne, implique que la mystification propre au MPC augmente. La base du MPC, l’exploitation de la force de travail est obscurcie, dans la mesure où le capital apparaît comme source de valeur. La plus-value ne parait plus reliée à l'exploitation du travail vivant. (A la limite, une branche qui n'emploierait que du capital constant obtiendrait un profit moyen comme toutes les autres branches).

Avec la phase de soumission réelle, le MPC se constitue en totalité, au sein de laquelle classe capitaliste et classe ouvrière s'affrontent en tant que totalités antagoniques. C'est désormais le capital mondial qui affronte le prolétariat mondial, l’ensemble de la classe capitaliste qui affronte l'ensemble de la classe ouvrière. Chaque capitaliste, comme l'ensemble des capitalistes est intéressé, non seulement à l'exploitation de ses ouvriers, mais encore à celle de l'ensemble des ouvriers.

Chaque capitaliste ou chaque groupe de capitalistes entre en concurrence avec les autres pour obtenir une plus-value extra, mais tous se coalisent contre la classe ouvrière pour lui extorquer le maximum de plus-value. Voilà pourquoi les capitalistes, tout en se comportant en faux-frères lorsqu'ils se font concurrence, forment cependant une véritable franc-maçonnerie en face de l'ensemble de la classe ouvrière.

8.5          Egalisation du taux de profit et exploitation de la force de travail.

Si la tendance à l'égalisation des taux de profit n'existait plus, le mode de production capitaliste ne pourrait exister. Quelle est donc la signification de ce phénomène ?

Quel est l'intérêt général du capital ?

Si l'on comprend facilement que chaque capitaliste recherche pour lui-même le profit moyen, il reste à expliquer comment, au niveau de la société dans son ensemble, par-delà le point de vue particulier du capitaliste, il s'établit un taux de profit moyen conforme au taux général de profit.

La production capitaliste a pour but la production de plus-value, il importe donc peu aux capitalistes d'avoir telle ou telle valeur d'usage pour servir de support à la valorisation. Or, les caractéristiques techniques de la production des marchandises sont fondamentalement différentes suivant les branches, les compositions techniques des capitaux et leur rotation sont totalement différentes. Par conséquent, dans chaque branche il y a un taux de profit différent.

Or, pour le capital, la mesure de la valorisation est le taux de profit. Si différents taux de profit se maintenaient, la base même de la production capitaliste n'existerait pas. Seules seraient utilisées les techniques utilisant le plus de capital variable. Avec l'égalisation des taux de profit, Marx peut donc démontrer que le MPC peut se développer tout en ayant pour but l'extraction maximum de plus-value, dans la mesure où l'ensemble de la classe capitaliste exploite l'ensemble de la classe ouvrière et se répartit la plus-value globale en fonction de la fraction du capital total que chaque partie de la classe capitaliste possède.

Mais il y a encore une raison plus importante qui nécessite et explique l'égalisation des taux de profit. Nous l'avons dit, le but du MPC est dobtenir un maximum de plus-value en grandeur et en quantité. L’égalisation des taux de profit permet au capital de se répartir entre les diverses branches de production et d'établir ainsi la division sociale du travail qui lui permet d'obtenir la meilleure exploitation possible de la force de travail. Cela explique que le capital lutte contre les barrières internes à la valorisation du capital.

Dans la société russe actuelle se pose le problème de la mutation de la base matérielle de la société, de la généralisation et de l'approfondissement de la production de plus-value relative, du passage à la phase de soumission réelle du travail au capital. Avec elle s'impose aussi la péréquation des taux de profit et la pleine insertion dans le marché mondial. C'est tout le sens des débats sur la réforme des entreprises et de l’adoption d'un système de "prix rationnels", c'est-à-dire du système de prix qui favorise l'exploitation "optimale" du prolétariat.

9.         «L'erreur» de Marx

Dans la lutte féroce qui oppose le prolétariat au capital, tous les efforts seront faits par celui-ci pour ruiner les fondements de la théorie prolétarienne. Economistes bourgeois et réformistes déguisés en "marxistes" s'entendent fort bien pour se diviser le travail. Les uns critiquant, les autres mettant à jour les cotés "dépassés" par la critique. Parmi les nombreuses attaques dont fait l'objet le communisme théorique, le passage de la valeur au prix de production est l'élément théorique qui en réunit le plus. Marx aurait commis l'erreur de ne pas modifier les coûts de production, lesquels conservent la même valeur aussi bien dans le schéma-valeur que dans le cadre des prix. En effet, dans les tableaux que nous avons présentés ci dessus, le capital dépensé -le coût de production- est le même aussi bien dans le tableau représentant la valeur que dans celui représentant le prix de production. Supposons, par exemple, une machine qui vaut 100 francs dans le cadre du schéma-valeur et qui entre dans le coût de production d'une marchandise. Si, sous l'effet de l'égalisation des taux de profit, le prix de production diffère de la valeur, le prix de production de la machine sera différent de 100 francs. Supposons qu'il soit de 90 ; dans ce cas, le prix d'achat de la machine sera de 90 et dans les coûts de production il faudra également tenir compte de cette modification. Le coût -de production, donc-le capital dépensé doit lui aussi être différent de sa valeur. A la suite de cette critique, les économistes proposent de résoudre ce problème que Marx aurait d'après eux laissés en suspens n'ayant pas la formation mathématique nécessaire (ô cuistres ! ). Nous ne nous attardons pas ici sur les diverses réponses apportées par nos mathématiciens[xxv] pour en arriver directement aux conséquences, c'est-à-dire la négation de la baisse du taux de profit et de l'exploitation. Pour nos hommes de science, même si le taux de profit pouvait baisser lorsqu'il s'exprime en valeur, cela n'implique pas du tout qu'il baisse lorsqu'il y a transformation des valeurs en prix de production. Les biens de luxe n'influençant pas le taux de profit, certains comme Kidron en concluent que les armements sont assimilables à des biens de luxe et n'influencent pas le taux de profit, etc.

En fait, les solutions proposées montrent que leurs auteurs ignorent la théorie de la valeur de Marx et l'assimilent tout au plus à celle de Ricardo. D'une part, on se sert des schémas de la reproduction du livre II (encore que la plupart du temps ce soient ceux de Tougan-Baranowsky plutôt que ceux de Marx), qui sont d'un niveau d'abstraction totalement différent de ceux du livre III. Avec le livre II, on se situe sur le plan du capital en général, tandis qu'avec le livre III on envisage le capital sous l'aspect de "capitaux nombreux" et donc on prend en compte la concurrence des capitaux entre eux. Dans le livre II valeur et prix de production coïncident car nous sommes au niveau du capital total. Marx reprochait justement à Ricardo de ne pas avoir poussé l'abstraction assez loin c'est-à-dire de ne pas avoir envisagé la plus-value indépendamment de ses formes (profit, intérêt etc.). Ce n'est que lorsqu'on a fait cette analyse qu'on peut envisager l'étude du profit, forme métamorphosée de la plus-value et donc expliquer le passage de la valeur au prix de production. De plus, les schémas de reproduction sont formellement en équilibre, cela conduit à concevoir le passage de la valeur au prix de production sous la forme d'un tableau d'interdépendance générale. Alors que, nous l'avons vu, les secteurs que Marx fait apparaître ne sont pas liés. Il en est ainsi parce que Marx n'est pas un théoricien de l'équilibre du MPC ! Il est absurde d'envisager un tel équilibre autrement que de manière conceptuelle, dans le cadre des schémas de reproduction, lesquels n'ont pas pour but de montrer l’existence de crises, mais de montrer comment les concepts de capital constant, capital variable, plus-value pouvaient expliquer l'accumulation du capital. Même si l'on désagrège le tableau et qu'on le découpe en plusieurs branches, on commet 2 erreurs. D'une part, la péréquation des taux de profit se situe au-delà de la branche, dans la mesure où il faut tenir compte de l'action réciproque de masses égales du capital. Tout l'aspect social de la péréquation est nié, on ne retient que l'aspect technique conçu uniquement sous l'aspect quantitatif des coefficients techniques et les rapports sociaux s’évanouissent. De plus, pour déterminer vraiment le prix de production, il faut en fait poursuivre plus avant l'analyse et faire intervenir d'autres éléments (le capital commercial, la rente, ...). Nous avons vu que dans les tableaux ci-dessus, il y avait égalité entre taux de profit général et taux général de profit, ce qui n'est plus vrai lorsqu'on fait intervenir la rente. En fait, pour Marx, il n'est pas possible de connaître les coûts de production sous leur forme modifiée - avant que soit connu le prix de production régulateur (c'est-à-dire lorsqu'on se place à l'intérieur de la branche). Dans la mesure où on confond branche et entreprise, (ou branche et secteur de production) on ne peut admettre une différence entre la valeur de marché (au sens II) et le prix de production. On s'interdit aussi également une bonne compréhension de la rente. Enfin les économistes affirment que la transformation des valeurs en prix de production est le passage d'un schéma-valeur (exprimé en temps de travail) à un schéma-prix (exprimé en argent). Dans le schéma-valeur, les échanges sont donc de type M-M, marchandise contre marchandise ; l’argent n'y apparaît pas. L'économie politique vulgaire ricardienne ignore (plus profondément encore que son ancêtre et inspirateur) les formes de la valeur. Marx passe d'une forme de la valeur (valeur de marché) à une forme modifiée de la valeur (prix de production) les deux étant exprimés en argent. Aussi ne se pose-t-il pas, comme les ricardiens, le problème de la mesure qu'implique chez eux la recherche du numéraire.

Marx n'ignorait absolument pas ce problème comme en témoigne ces deux citations, dans lesquelles d'ailleurs les questions sont infiniment mieux posées que chez les économistes bourgeois.

"Puisqu'il est possible que le prix de production s'écarte de la valeur de la marchandise, son coût de production renfermant le prix de production d'une autre marchandise peut, lui aussi, se trouver au-dessus ou au-dessous de cette fraction de sa valeur globale qui constitue la valeur des moyens de production consommés. Il faut se rappeler cette signification altérée du coût de production et penser qu'une erreur est toujours possible quand, dans une sphère de production particulière, on pose le coût de production de la marchandise comme égal à la valeur des moyens de production consommés au cours de la production." (Marx. Capital livre III, p.181, Editions sociales)

Marx avait également mis en évidence cette question dans les "Théorie sur la plus-value" :

"Il est clair que la métamorphose des valeurs en prix de production a un double effet. D’abord : le profit qui s'ajoute au capital avancé peut être supérieur ou inférieur à la plus-value qui est contenue dans la marchandise elle-même, c'est-à-dire représenter plus ou moins de travail non payé que n'en renferme la marchandise. Ceci s'applique à la partie variable du capital et à sa reproduction dans la marchandise. Mais, si nous faisons abstraction de ce point, le prix de production du capital constant - ou des marchandises qui entrent comme matières premières, matières accessoires ou moyens de travail - bref comme moyens de production, dans la valeur de la nouvelle marchandise peut également être supérieur ou inférieur à la valeur de cette marchandise. Ainsi, il y entre une faction de prix qui varie par rapport à la valeur et qui est indépendante de la quantité de nouveau travail ajouté ou du travail par lequel les conditions de production sont transformées, pour des prix de production donnés en un nouveau produit. Tout ce qui s'applique à la différence entre le prix de production, et la valeur de la marchandise, comme telle, s'applique également, cela va de soi à la marchandise dans la mesure où elle entre comme ingrédient sous la forme de capital constant dans le procès de production. Le capital variable, quelle que soit la différence de valeur et de prix de production est remplacé par une quantité déterminée de travail qui forme un composant de la valeur de la nouvelle marchandise, que le prix exprime cette valeur exactement, ou par excès ou par défaut. En revanche, la différence entre le prix de production et la valeur est transférée comme élément donné dans la valeur de la nouvelle marchandise, dans la mesure où indépendamment du procès de production, cet élément entre dans le prix.

La différence entre prix de production et valeur de la marchandise est donc provoquée de deux manières : par la différence entre prix de production et valeur des marchandises qui constituent les conditions présupposées du procès de production de la nouvelle marchandise ; par la différence entre la plus-value effectivement ajoutée aux moyens de production et le profit calculé [sur le capital avancé]. Mais toute marchandise qui entre comme capital constant dans une marchandise sort elle-même comme résultat ou produit d'un autre procès de production. Ainsi la marchandise apparaît comme condition et comme résultat de la production. Dans l’agriculture (l'élevage par exemple), la même marchandise est tantôt produit, tantôt moyen de production.

Cette variation importante entre les prix de production et les valeurs – qui conditionne la production capitaliste - n'empêche pas les prix de production d'être après comme avant déterminés par les prix de production." (Marx, Théories sur la plus-value. T.III, p.201-202, éditions sociales et Ed Costes)

Marx est donc parfaitement conscient des conséquences de la transformation de la valeur en prix de production. Nous avons vu plus haut les raisons méthodologiques qui impliquent qu'il est vain de tenter de déterminer les coûts de production. Il suffit de savoir que cette question existe pour la circonscrire. Marx considère donc la valeur dans son acceptation première, c'est-à-dire la valeur créée par le seul travail vivant. Le capital constant est supposé égal à sa valeur. Lorsqu'il y a transformation des valeurs en prix de production le capital constant demeure inchangé, la transformation n'affecte que la partie égale à la plus-value. La conception du salaire de Marx apparaît ici totalement différente de celle de ses adversaires. Pour ceux-ci il s'agit uniquement de biens de consommation. Pour Marx le capital-argent n'est que potentiellement variable. Il est variable parce que dans le procès de production la force de travail, dont le salaire est la forme valeur, crée une valeur plus grande que la sienne propre, cet excédent étant la plus-value. Cette partie du capital change de valeur, elle se transforme sans cesse de grandeur constante en grandeur variable. Par conséquent l'argent avancé qui va se convertir en salaire pour les ouvriers est toujours égal à la valeur de la force de travail déterminée socialement du point de vue du capital total. Cette partie n'est donc pas affectée par la transformation des valeurs en prix de production. Seule est modifiée la partie correspondant à la plus-value.

On voit donc qu'en dehors de la conception communiste classique exprimée par Marx, toute autre tentative échoue, de fournir une explication correcte de la transformation des valeurs en prix de production.

10.  Reproduction de la nature et reproduction de l'espèce humaine

10.1    Dialectique de l'homme et de la nature.

A l'époque du capital, toute unité entre l'homme et la nature est perdue puisque l'antique communauté a été entièrement détruite et dans le MPC, l'homme et la nature apparaissent comme des catégories distinctes et séparées, s'opposant rigidement. Il importe donc de réinsérer ce rapport dans le mouvement historique, car ce rapport dépend toujours de conditions historiques et sociales bien déterminées.

Le problème des relations entre l'homme et la nature ne doit pas être envisagé d'une manière métaphysique en posant la nature comme entité supra-humaine échappant à l'emprise et à l'activité de l'espèce humaine. Au contraire, Marx nous donne dès 1844 la clé de la liaison entre l'homme et la nature, en ce que la nature est définie comme CORPS INORGANIQUE DE L'HOMME et l'homme comme PARTIE DE LA NATURE.

« Quand elle n'est pas elle-même le corps humain, la nature est le corps non organique de l'homme. L'homme vit de la nature : cela signifie que la nature est son propre corps avec lequel il doit rester constamment en contact pour ne pas mourir. Dire que la vie physique et intellectuelle de l'homme est liée à la nature, c'est dire tout simplement que la nature est liée à elle-même, car l’homme est une partie de la nature. » (Marx, Manuscrits de 1844

Cette nature non organique, ce "corps" de l'homme n'est autre chose que l'ensemble des conditions matérielles et physiques nécessaires au déroulement de la vie et de l'histoire de l'espèce humaine; en tant que tel ce corps n'est pas immuable, mais soumis à évolution, tout comme le corps humain au long de l'histoire.

« La condition première de toute histoire humaine est naturellement l'existence d'êtres humains vivants. Le premier état de fait à constater est donc la complexion corporelle de ces individus et les rapports qu'elle leur crée avec le reste de la nature. Nous ne pouvons naturellement pas faire ici une étude approfondie de la constitution physique de l'homme elle-même, ni des conditions naturelles que les hommes on trouvées toutes prêtes, conditions géologiques, orographiques, climatiques et autres. Toute histoire doit partir de ces bases naturelles et de leur modification par l'action des hommes au cours de l'histoire. » (Marx, Engels, Idéologie Allemande- ES p. 43 souligné par nous)

Dans la « Dialectique de la nature » (ES p. 233), Engels fait remarquer qu'à son époque en Allemagne, il ne restait quasiment plus rien de la « nature » telle qu'elle existait à l'époque de l'installation des Germains. Le climat, la végétation, la faune, les hommes, ont été profondément modifiés sous l'action de l'activité humaine.

Aussi voyons-nous l'interaction permanente entre facteurs humains et facteurs naturels au cours du développement de l'histoire humaine qui est pour l'homme tentative de maîtriser le déterminisme de la nature, de dépasser la pure existence naturelle pour parvenir à l'existence sociale. Le problème de l'espèce humaine n'est pas d'établir une domination sur la nature en tant qu'objet extérieur, mais de parvenir à la domination de soi, en tant qu'espèce. C'est pourquoi dans le communisme, tout antagonisme entre l'homme et la nature aura disparu.

Au pôle primitif de l'histoire humaine, au contraire, lorsque la communauté est le mode d'être de l'espèce humaine, le corollaire de l'unité de l'homme avec la nature, étant donné que cette communauté s'effectue sous l'aspect étriqué de la tribu, est une profonde soumission de l'homme à la nature immédiate. Les possibilités d'action de l'homme sur la nature sont ultra-réduites. C'est pourquoi la nature est divinisée et les phénomènes naturels les plus évidents pour l'espèce aujourd'hui sont alors de terrifiants prodiges (la nuit, la foudre, les éruptions, le tonnerre, etc.)

Au cours de l'histoire, l'homme parvient à faire reculer les bornes de cette dépendance à l'égard de la nature immédiate, mais ce qu'il faut souligner, c'est que ce procès est un procès matériel, pratique : c'est par le travail, l'activité générique de l'espèce que celle-ci est capable de s'affranchir pratiquement des contraintes naturelles immédiates.

Comme dit Marx, l'homme ne se sépare pas des animaux parce qu'il pense, mais parce qu'il est capable de produire et reproduire ses moyens d'existence. C'est seulement sur la base d'une transformation réelle de la nature que l'homme est capable d'en comprendre les phénomènes.

Pour l’espèce humaine, "s'affranchir" de la contrainte naturelle immédiate ne veut pas dire l'éliminer et s'en abstraire totalement, mais signifie modifier l'état de dépendance où elle se trouve par rapport à la nature. Ainsi voit-on les "limites" de cet affranchissement ; elles résident dans la complexion organique de l'homme lui-même. Par exemple, l'homme ne peut s'affranchir des fonctions naturelles indispensables à son existence, mais ce qu'il modifie socialement c'est la manière de satisfaire ces fonctions, au point que cette manière peut n'avoir rien de commun entre deux périodes historiques. Par exemple, tant que l'homme est homme il faut qu'il mange, mais la composition de la nourriture, sa qualité, la manière dont elle est produite, préparée, absorbée etc. sont autant de facteurs qui varient historiquement, dans le sens d'une moins grande sujétion à la nature immédiate.

Ce faisant, l'homme recrée sans cesse en dehors de lui la nature comme son corps non organique. Aussi est-il faux de concevoir le dépassement de la nature immédiate par l'homme comme une abstraction vis-à-vis de celle-ci, car en se rendant maître de ses conditions de vie, l'homme s'unit à une nature toujours plus développée (c'est-à-dire accrue de nouvelles déterminations humaines) tandis que la nature s'unit à un homme toujours plus développé (c'est-à-dire accru de nouvelles déterminations naturelles).

Par exemple si l'homme a accru son action sur la nature jusque dans les airs et bien au-delà de l'atmosphère terrestre - cf. les éjaculations Américano-Russes ! - cela implique dialectiquement qu'il se soit enrichi –quoique, actuellement, cela n'enrichisse que ... le capital - d'une nouvelle détermination qui auparavant ne se trouvait que dans la nature : celle de pouvoir voler. L'homme ne peut pas éliminer la nature, mais il peut dominer l'hostilité de celle-ci en la transformant. C'est de cette hostilité que fut victime le malheureux Icare, le soleil ayant fait fondre la cire qui attachait les ailes à son dos ! Aujourd'hui, l'espèce serait à même d'évoluer dans les airs avec infiniment moins de risque, n'était l'hostilité du capital qui, en rognant sur les coûts de production, reproduit périodiquement sur une échelle 100 fois plus grande, le plongeon d'Icare !

Nous ne reprendrons pas ici les travaux d'Engels sur l’"hominisation" de l'espèce, et le passage du singe à l'homme, car ce n'est pas le but de ce texte, mais il faut noter que si, au cours de ce développement, l'homme se trouve muni des conditions nécessaires pour produire ses propres moyens d'existence, il se trouve du même coup contraint de le faire. Non seulement avec la maîtrise de la main, l'homme peut se séparer de l'animal car il dispose ainsi d'un organe pour modeler la nature extérieure, mais encore il se trouve désormais incapable de revenir en arrière.

Comme l'a montré Engels - et sur ce point comme sur les autres, la science bourgeoise n'a fait aucun progrès depuis - la libération de la main et l'usage de la parole sont deux phénomènes corrélatifs rendus possibles par le passage à la station verticale. Dès lors que l'homme possède la main comme instrument préhensile, il n'a plus besoin de la bouche pour cela, ce qui se traduit par le fait que la bouche n'est désormais plus apte à la préhension; de même pour les membres inférieurs. Ainsi tout progrès rend impossible le retour en arrière, à l'étape antérieure, les étapes ne devant pas être caractérisées physiologiquement mais socialement. Mesurer ce qui sépare l'homme muni aujourd'hui de tous ses organes sociaux du primitif, c'est mesurer ce qui sépare l'organisation sociale capitaliste de la tribu. L'écart devient infranchissable souligne Engels. Dès lors c’est une nécessité de la vie humaine de produire ses moyens d'existence et non plus seulement de s'en emparer.

Toute production est en même temps reproduction et toute reproduction est à un degré plus ou moins grand substitution à l'action naturelle. Il en est ainsi même aux plus bas degrés de l'activité humaine : cueillette, chasse, pêche. Ainsi de la chasse : contrairement aux animaux, l'homme ne peut faire confiance à sa seule force physique, surtout contre les gros animaux. Il est défavorisé. La tribu doit avoir recours au travail collectif : battues, pose de pièges etc., c'est-à-dire à une activité mûrie, qualitativement tout à fait différente de la chasse par une meute de loups par exemple où seule la force physique brute décide de l'issue. L'action des simples forces naturelles n'est déjà plus suffisante. Marx a admirablement montré comment le capital dépossède l'homme de cette organisation sociale, quoiqu'il la développe pour lui-même comme elle ne l'a jamais été. Ce faisant, il rabaisse l'homme (le prolétaire) en dessous de l'animal en le privant de ce qui le rend homme : l'affirmation de soi comme être social:

« Ainsi, tandis que le travail aliéné arrache à l'homme l'objet de sa production, il lui arrache sa vie générique, sa véritable objectivité générique, et transforme sa supériorité sur l'animal en infériorité puisque son corps non organique, la nature lui est dérobée » (Marx, Manuscrits de 1844)

En lui dérobant son corps inorganique, le capital se substitue à l'homme dans son unité avec la nature. Alors que dans les communautés communistes primitives, l'homme subissait le joug de la nature, désormais le prolétaire subit le despotisme de la communauté du capital uni avec la nature.

A l'échelle de l'histoire humaine, l'homme reproduit la nature toute entière, et la transforme du même coup. L'homme "produit et reproduit la nature toute entière (Marx)[xxvi]. Cette nature comme produit de l'activité humaine n'est pas une "nouvelle nature", radicalement étrangère à celle qui forme les bases inorganiques de l'existence humaine, c'est toujours la même, mais transformée, imprimée par le travail humain. Une telle marque est immédiatement visible dans la transformation du paysage naturel par exemple. Sous cet angle, le processus est celui de l'humanisation de la nature, transformation de la nature par l'homme. Mais dialectiquement, cet aspect n'est pas séparable de cet autre : naturalisation de l'homme. Dans la mesure où l'homme accroît son emprise sur la nature, il accroît également sa propre nature. Prenons le cas de l'espèce avant la domestication du feu. Le feu naturel, celui causé par la foudre par exemple est une menace contre l'homme : il le terrifie, ruine son espace vital, le prive de ses moyens d'existence, etc. Pour l'espèce, la domestication du feu est à la fois : maîtrise de l'homme sur un phénomène naturel (celui-ci peut être reproduit) = humanisation de la nature, et accroissement du potentiel productif de l'homme (une force naturelle rentre à son service) = naturalisation de l'homme. Dans le genre "homme" est inclus désormais une détermination supplémentaire qui est celle de savoir faire du feu. L'homme arrache à la nature une force naturelle et l'incorpore à l'espèce en tant que force sociale. Naturalisation de l'homme et humanisation de la nature ne sont que deux pôles d'un même procès.

" Plus l'homme est universel comparé à l'animal, plus est universel le champ de la nature non organique dont il vit.". Cela implique que l'homme soit productif, alors que la nature ne l'est pas stricto sensu. Mais la nature humanisée, unité de l'homme et de la nature inorganique, réalise les conditions de la production. Le travail de l'homme contribue à finaliser la nature et celle-ci est productive "pour l'homme" ou tout simplement, la nature est "pour l'homme". Pas plus qu'il n'y a de chose en soi kantienne, il n'y a de nature en soi. Quand nous maîtrisons la connaissance d'une chose dit Engels (in : Ludwig Feuerbach) c'est-à-dire quand nous parvenons à la maîtrise des conditions de la production de cette chose, elle devient alors une chose pour nous. C'est le cas de la nature.

" Découvrir ces cotés divers (d'une chose NDR) et, en même temps les divers usages des choses est une oeuvre de l'histoire." (Marx - Capital 1,1 ES Tome 1 p. 51)

Si la nature était en soi productive cela reviendrait à dire qu'elle fournirait des produits tous faits que l'homme n'aurait qu'à consommer. Aussi celui-ci, ne travaillant pas, vivrait d'une rente de la nature.

A la suite de Marx, Bordiga s'est élevé contre une telle conception qui a entre autres pour fonction de répandre l'image idyllique d'un communisme christianisé où les humains repus et vautrés obtiennent tout de machines automatiques. C'est la vision moderniste du communisme naturel.

10.2    La reproduction de la nature.

On peut parler de forces productives "naturelles", dans la mesure où la nature fournit l'objet de la production (au sens large : l'ensemble des conditions inorganiques de celle-ci). Ces conditions existent dans la nature, mais il faut que le travail humain s'instaure comme médiateur. Ces conditions qui en tant que telles ne produisent rien deviennent dès lors productives.

« L'homme ne peut point procéder autrement que la nature elle-même, c'est-à-dire qu'il ne fait que changer la forme des matières. Bien plus, dans cette oeuvre de simple transformation il est encore constamment soutenu par des forces naturelles. Le travail n'est donc pas l'unique source des valeurs d'usage qu'il produit, de la richesse matérielle. Il en est le père, et la terre la mère comme dit William Petty. » (Capital 1,1 p. 38 ). Il faut que les forces productives de la société -en soient arrivées à un certain degré de développement pour qu'on puisse dégager le rôle du travail humain dans la production. Les primitifs estiment que tout leur vient de la nature et, dans le même sens, les barbares Germains déferlant sur l'Occident détruisaient les moulins sur leur passage, car c'était un grand crime pour eux de faire "travailler" la nature.

On définira donc force productive naturelle une force qui n'est pas directement produite par l'homme, mais qu'il trouve en dehors de lui et se soumet à son propre usage (par exemple, l'eau, le vent, la terre etc.) Pour qu'une force naturelle devienne productive, il faut l'insérer dans l'activité humaine et dans ses résultats, il faut des organes qu'on ne trouve pas dans la nature, mais qui sont fabriqués par l'homme. Ces organes permettent de "consommer productivement" ces forces naturelles.

« De même que l'homme a besoin d'un poumon pour respirer, de même il a besoin d'organes façonnés par son industrie pour consommer productivement les forces physiques. Il faut une roue hydraulique pour exploiter la force motrice de l'eau, une machine à vapeur pour exploiter l'élasticité de la vapeur. Et il en va de la science comme des forces naturelles. » (Capital I Pléiade I p.931)

Ainsi la praxis est-elle le véritable trait d'union entre l'homme et la nature dont parlent les Manuscrits de 1844. Sans se référer explicitement à ce trait d'union, on ne peut parler de "productivité de la nature" sans tomber dans le plat schéma téléologique dénoncé par Engels : les souris sont faites pour être mangées par les chats, les chats pour manger les souris,  etc.

Pour en revenir à la question de la productivité naturelle, celle-ci n'est que potentielle c'est-à-dire que pour devenir réelle, il faut qu'elle soit médiatisée par le travail humain. De même, dialectiquement, le travail humain doit être médiatisé par la nature, car celle-là est la base de celui-ci. Le travail est un acte pratique. La terre sans travail n'est rien mais le travail sans la terre n'est rien non plus. L'acte productif est l’unité des deux.

Marx a développé ceci à propos de la fertilité, notamment (nous aurons l'occasion de voir, au cours de cette étude, concrètement l'unité de la productivité sociale et de la productivité naturelle en abordant la rente différentielle). Abstraitement, on peut définir les conditions d'une fertilité naturelle en étudiant la composition chimique des terrains. Mais là encore cette composition chimique est en elle-même inopérante car elle est reliée médiatement à l'activité humaine sur la terre qui est cultivée et donc varie également historiquement.

« Pourtant, à supposer deux parcelles de même composition chimique et de même fertilité naturelle, la fertilité réelle, effective, y diffère selon que ces éléments nutritifs sont plus ou moins assimilables et immédiatement utilisables pour l'alimentation des plantes. Dans quelle mesure la même fertilité naturelle sera donc accessible sur des parcelles également favorisées ce sera en partie affaire de progrès de la chimie, et en partie affaire de progrès de la mécanique. La fertilité a beau être une propriété inhérente au sol, elle implique toujours un rapport économique, une relation au niveau actuel du développement de la chimie et de la mécanique appliquées à l'agriculture; et par conséquent elle varie avec ce niveau. » (Capital 111,6 Pléiade II p.1319 souligné par nous)

Par conséquent, lorsque nous parlons de fertilité potentielle cela signifie aussi que celle-ci varie suivant les degrés du développement historique. Si le rendement moyen du blé à l'hectare était en France de 10,68 quintaux en 1893 et qu'il a quadruplé depuis pour atteindre 42,7 q/ha en 1977 c'est bien parce que les techniques capitalistes se sont développées et se sont emparées de la production agricole. Bien entendu, l'élimination des plus mauvais terrains a contribué aussi quoique dans une part beaucoup plus faible, à cette hausse de la productivité. La fertilité est donc en grande partie affaire de technique c'est-à-dire de travail humain, mais dans le MPC la technique est synonyme de gestion catastrophique du patrimoine de l'espèce par le capital. Aussi dans la mesure où le capital parvient à augmenter la fertilité de la terre, il provoque dans le même temps son épuisement.

« Toutes ces données (chimie, mécanique, ... NDR) influent sur la fertilité différentielle des terres : ainsi du point de vue de la fertilité économique, le niveau de la productivité du travail (qui permet à l'agriculture dans le cas présent, de rendre la fertilité du sol immédiatement exploitable dans une mesure variable selon les stades du développement) est un facteur important de la fertilité du sol que l'on dit naturelle, aussi important que sa composition chimique et ses autres propriétés naturelles. » (id. souligné par nous)

Ainsi, la nature est "pour l'homme", elle est déterminée humainement. Il est important pour ce qui va suivre de préciser, à nouveau, le caractère historique de cette humanisation, car celle-ci est toujours dépendante du degré de développement social. Avec le MPC, on ne peut plus parler d'humanisation de la nature et de la naturalisation de l'homme sans affirmer en même temps que ce procès s'effectue sous une forme aliénée.

Dire que la nature est pour l'homme revient à dire qu'elle est "pour le capital", car celui-ci soumet la nature à la production capitaliste. De ce point de vue, Lukacs exprime bien l'aspect socialement déterminé de la nature, encore qu'il ne restitue pas la totalité de la dialectique entre l'homme et la nature.

« La nature est une catégorie sociale. Autrement dit, ce qui à une étape déterminée de l'évolution sociale passe pour la nature, les caractères de la relation entre cette nature et l'homme et la forme dans laquelle a lieu la confrontation de l'homme avec la nature, bref, ce que la nature doit représenter quant à sa forme et à son contenu, son extension et son objectivité, est toujours socialement déterminé. » (Changement de fonction du matérialisme historique, in : Histoire et conscience de classe p.270 éd. Minuit)

Lorsque Lukacs affirme que la nature est une catégorie sociale c'est que pour lui la nature n'est que nature humanisée. Il ne conçoit pas l'homme comme une partie de la nature, mais la nature comme pure et simple partie de l'activité humaine. C'est-à-dire que dans sa lutte de communiste contre le révisionnisme philosophique, il a été impuissant à restaurer cette dialectique de la nature et de l'homme. S'il a dans l'ensemble bien exprimé l'aspect humanisation de la nature, il n'a pas su restaurer intégralement la thèse communiste qui ne voit l’humanisation de la nature qu'en liaison dialectique avec la naturalisation de l'homme.

« L'histoire est elle-même une partie réelle de l’histoire de la nature, du processus par lequel la nature devient humanité. » (Marx, Manuscrits de 1844 p. 255.10/18)

Tout en voulant combattre le naturalisme et le scientisme des révisionnistes Lukacs n'arrive pas à dépasser leur terrain méthodologique et à restaurer l'unité de l'homme et de la nature. Là où les Kautsky et Cie se livrent à un matérialisme des plus vulgaires et transforment le devenir de la nature vers l'humanité (Marx) en devenir du protozoaire vers l'homo sapiens, Lukacs n'a pas su restaurer intégralement l’effectuation de ce devenir dans et par le travail humain (praxis). Au lieu de montrer que ce devenir n'est pas de nature purement biologique, mais sociale, Lukacs en arrive plutôt à nier la continuité et le devenir; il est victime de l’illusion capitaliste qui consiste à voir en l'homme un être abstrait. A la vision vulgaire d'une histoire naturelle indépendante du devenir humain, il ne fait qu'opposer la thèse d'une histoire de l'homme indépendante de la nature. Or la véritable thèse communiste est celle d'une histoire unique où l'homme s'approprie la nature, faisant de celle-ci un être en devenir pour l'homme.

« Pour l'homme socialiste, l'histoire dite universelle n'est rien d'autre que la génération de l'homme par le travail humain, rien d'autre que le devenir de la nature pour l'homme; c'est pour lui la preuve évidente et irréfutable de sa génération par lui-même, du processus de sa genèse. Entre l'homme et la nature, le lien est essentiel : l'homme est devenu pour l'homme la réalité de la nature, et la nature est devenue pour l'homme la réalité de l’

(Manuscrits de 1844 p.4g éd.Pléiade t.1)

Avec le MPC, les conditions sont données pour que ressurgisse une véritable unité entre la communauté humaine et la nature, mais pour réaliser celle-ci, il faut que le prolétariat détruise le capital, qui n'a produit cette nature sociale que sous la forme de l'aliénation et donc d'une complète déshumanisation. La nature telle qu'elle se transforme par l’industrie est donc - quoique sous une forme aliénée - la vraie nature anthropologique (Marx).

10.3    Capital et destruction de la nature.

Si le capital forme obstacle à la réappropriation de la nature par l’homme, c'est parce qu'il est basé sur l'exploitation du travail humain et que donc, en exploitant le prolétaire, il lui arrache à la fois l'objet général de son travail : la nature, et son travail lui-même, son activité objective.

"En séparant l'homme 1 °/ de la nature, 2°/ de son propre "moi", de sa propre fonction active, de son activité vitale, le travail aliéné rend l’espèce humaine étrangère à l'homme : il impose à l’ homme la vie dans l'espèce comme une substitution à sa vie individuelle." (Marx, Manuscrits de 1844, Pléiade t.2, p. 63)

Le capital dépouille le prolétaire de son objectivité. Toute activité générique, c'est-à-dire toute activité humaine qui est transformation de la nature et de l'homme est donc désormais effectuée pour le capital. Comme tout mode de production, le capital incarne un certain rapport entre l'homme et la nature : il ne peut pas s'abstraire de la nature car celle-ci est la base de toute activité productive. Le capital exploite donc la nature en même temps que la force de travail humaine, guidé en cela par son seul motif d'existence : l'extorsion du maximum de plus-value. Ce n'est pas de la nature évidemment, que le capital tire la plus-value, mais du seul travail humain. Il faut donc que la force de travail prolétarienne transforme la nature pour produire le capital-marchandise et donc la plus-value. L'élargissement le la base productive du capital prendra donc aussi l'aspect de l'élargissement de son champ d'action sur la nature. La véritable base de l'universalité de l’homme par rapport à la nature dont parle Marx est donnée pour la première fois dans l'histoire avec le capital, mais cette universalisation, dans la mesure où elle est soumise aux impératifs de la valorisation maximum du capital reste anarchique et catastrophique tant pour l'homme que pour la nature.

Pour élargir sans cesse la base de son procès de valorisation, le capital crée toujours de nouvelles valeurs d'usage, inaugure de nouvelles branches etc. De plus le capital utilise les forces naturelles en vue d'arracher le maximum de plus-value au prolétaire (car les forces naturelles permettent d'améliorer la productivité du travail). Son rapport à la nature est donc purement guidé par ses intérêts immédiats, et c'est aussi la direction que suit la science. Celle-ci ne fait que suivre le mouvement du capital, inaugurant de nouvelles disciplines au fur et à mesure que le capital s'attaque à de nouveaux aspects de la nature. Des champs entiers de la connaissance, des sphères entières de la nature seront donc inaccessibles à l'homme tant que subsistera l'obstacle du capital. En outre, vis-à-vis de la nature comme vis-à-vis du prolétariat, le capital dans sa recherche jamais satisfaite de plus-value se comporte en pillard, brisant ainsi l'échange organique entre l'homme et la nature.

« Dans l'agriculture comme dans la manufacture, la transformation capitaliste de la production semble n'être que le martyrologe du producteur, le moyen de travail, que le moyen de dompter, d'exploiter et d'appauvrir le travailleur, la combinaison sociale du travail que l'oppression organisée de sa vitalité, de sa liberté et de son indépendances individuelles. La dissémination des travailleurs agricoles sur de grandes surfaces brise leur force de résistance tandis que la concentration augmente celle des ouvriers urbains. Dans l'agriculture moderne, de même que dans l'industrie des villes l'accroissement de productivité et le rendement supérieur du travail s'achètent au prix de la destruction et du tarissement de la force de travail. En outre, chaque progrès de l'agriculture capitaliste est un progrès non seulement dans l'art d'exploiter le travailleur, mais encore dans l'art de dépouiller le sol; chaque progrès dans l'art d'accroître sa fertilité pour un temps, un progrès dans la ruine de ses sources durables de fertilité. Plus un pays, les Etats-Unis du Nord de l'Amérique, par exemple, se développe sur la base de la grande industrie, plus ce procès de destruction s'accomplit rapidement. La production capitaliste ne développe donc la technique et la combinaison du procès de production sociale qu'en épuisant en même temps les deux sources d'où jaillit toute richesse: LA TERRE ET LE TRAVAILLEUR » (Marx, Capital I,4 ES tome 2 p/181-182)

L'histoire n'a pu que confirmer ce que disait alors Marx : le capital épuise tout ce qui, dans la nature n'est pas reproductible : l'eau, le sol, l'air etc. en même temps le Mode de Production Capitaliste implique une irrésistible dégradation des valeurs d'usage dans toutes les sphères de la production. C'est une des lois du capital de produire des marchandises de moins en moins bonne qualité, par conséquent il y a destruction non seulement du corps inorganique de l'homme, mais aussi de son corps organique.

Aussi le capital : 1°/ arrache la nature à l'homme, 2°/ lui arrache son activité vitale; par conséquent, en détruisant le rapport organique entre l'homme et la nature, le capital constitue d'emblée une menace pour l'espèce humaine.

Tout le mouvement de la civilisation capitaliste porte en soi cette terrible menace : destruction de l’ humanité !

Pour sauver l'espèce, tout se résume dans cette alternative posée au prolétariat : COMMUNISME OU CIVILISATION ! Révolution Communiste ou poursuite de l'infâme route capitaliste, toujours plus menaçante pour l'espèce humaine, toujours plus destructrice envers l'homme et la nature. Ceci fut affirmé dès le début par notre doctrine de classe. Cela n'a donc rien à voir avec les ridicules exhibitions des nouvelles classes moyennes, qui s'agitent afin de réclamer un capital PROPRE!

Leur veulerie réactionnaire n'a d'égale que leur utopie, dans la mesure où tout ce qu'ils demandent c'est que soit mis un terme aux excès du capital lorsque ceux-ci deviennent trop voyants. Ils veulent bien les avantages, mais pas les inconvénients de ce mode de production, comme Proudhon. Pour nous l’excès réside déjà dans l'existence même du capital. Ces nouvelles classes moyennes, étant donné qu'elles consomment une part de la plus-value extorquée au prolétariat ne peuvent pas formuler une critique adéquate du capital et donc comprendre que la destruction du lien organique entre l’homme et la nature, leur mutilation et leur épuisement est un fait inhérent à la poursuite d'une exploitation maximale du prolétariat par le capital. Seule la théorie communiste est capable d'intégrer tous ces faits dans une vision cohérente et unitaire du cours historique .[xxvii]

C'est pourquoi le programme communiste prévoit un certain nombre de mesures applicables dès la phase de dictature du prolétariat, telles que (entre autres) : arrêt de la construction dans les villes, interdiction de la circulation automobile dans les grandes villes, utilisation des excréments humains dans l'agriculture, mesures tendant à supprimer l'antagonisme entre la ville et la campagne, arrêt des activités anti-sociales etc. Ainsi la révolution communiste arrêtera les perspectives catastrophiques du cours du MPC, dont la moindre feuille bourgeoise nous donne un triste aperçu quotidien [xxviii](2). Non seulement le mode de production capitaliste est incapable d'épargner à l'espèce humaine les agressions et les destructions naturelles, mais il est lui-même obligé de provoquer des destructions d'une plus grande ampleur encore pour résoudre ses propres contradictions.

« Le capital n'est plus adapté désormais à la fonction sociale qui consiste à transmettre le travail de la génération actuelle aux générations futures et à utiliser pour cela le travail des générations passées. Il ne veut pas d'adjudications de travaux d'entretien, mais de gigantesques affaires de construction : pour cela les cataclysmes naturels ne suffisant pas, le capital crée, avec une nécessité inéluctable, les cataclysmes humains et il fait de la reconstruction de l'après-guerre « l'affaire du siècle » » (Bordiga. Espèce humaine.... p.)

Tant que ce mode de production existera, l'espèce humaine sera menacée d'une manière permanente de destruction physique. Sa seule sauvegarde, elle la trouvera dans la révolution communiste, menée par une seule classe : le prolétariat. Une fois détruite toute forme de propriété de la terre, même l'espèce ne sera plus considérée comme propriétaire de celle-ci. Chaque génération n'aura aucune prétention à dilapider le patrimoine naturel et social de l’homme, mais au contraire devra faire le pont entre le travail de toutes les générations passées et celui des générations futures, unies pour la première fois dans un seul et même arc de vie.

10.4    Terre-matière et terre-capital.

Nous avons vu comment, dans le MPC les forces naturelles devenaient forces productives, le MPC les enrôlant à son service. La science est la forme que prend dans le MPC la naturalisation de l'homme, qui s'effectue "pour le capital" (dans cette optique, il paraîtrait juste de parler de "naturalisation du capital", forme que prend la "naturalisation de l'homme" dans le MPC).

Au fur et à mesure du développement du capital et avec le passage à la phase de soumission réelle, la science prend une importance de plus en plus grande dans la production. Ce qui, lorsque prédomine le travail vivant (phase formelle) est savoir-faire, habileté de l'ouvrier, ficelles du métier etc. se transforme en force productive sociale en devenant science, force productive du capital, (cf. Chapitre inédit du capital p.200)

L'ouvrier devient pur et simple appendice de la machine. On a application de la science, jouant pratiquement le même rôle que les forces naturelles, à la production, cette application s'accompagnant d'un gigantesque accroissement du capital fixe.

« A mesure que la grande industrie se développe, la création de la richesse vraie dépend moins du temps et de la quantité de travail employés que de l'action des facteurs mis en mouvement au cours du travail, dont la puissante efficacité est sans commune mesure avec le travail immédiat que coûte la production; elle dépend plutôt de l'état général de la science et du progrès technologique, application de cette science à la production. (Le développement de cette science, celui des sciences naturelles en particulier, et grâce à celles-ci de toutes les autres, est à son tour lié au développement de la production matérielle). L'agriculture par exemple, devient une pure et simple application de la science et des méthodes de régulation les plus avantageuses des échanges organiques au profit du corps social tout entier. » (Marx Grundrisse - Pléiade t.2 p.305)

Nous ne nous étendrons pas ici, car nous y reviendrons dans le N°7(-qui sera consacré à la suite du texte sur les deux formes historiques de la production capitaliste), sur la mystification dont est victime le prolétariat au cours de ce procès, mais il est évident que du même coup, le rapport de l'humanité (c'est-à-dire du prolétariat) à la nature, subit la complète domination de la communauté du capital.

« Le travailleur ne s'interpose plus comme un chaînon entre l'objet naturel modifié et lui-même. C'est un acte spontané -transformé en processus industriel- qu'il interpose entre lui et la nature non organique dont il se rend maître. »

Ce n'est plus le travail humain qui est la médiation entre l'homme et la nature, mais son produit : le capital. Celui-ci forme obstacle à la réappropriation de la nature transformée, c'est-à-dire de la nature humanisée par l'homme. Pour que le retour à l'unité s'accomplisse, il faudra détruire le capital. Ce n'est pas une des moindres raisons de la condamnation à mort de celui-ci que le conflit croissant entre le développement de la productivité sociale et l'appropriation privée. Toute la puissance matérialisée du savoir que l'espèce humaine se forge au cours de son développement historique [xxix] lui est ainsi arrachée et domine le prolétaire à travers le capital.

« La nature ne construit ni locomotives, ni chemins de fer, ni télégraphes électriques, ni machines automatiques etc. Ce sont des produits de l'industrie humaine, des matériaux naturels, transformés en organes de la volonté humaine pour dominer la nature ou pour s'y réaliser. Ce sont des organes du cerveau humain créés par la main de l'homme; c'est la puissance matérialisée du savoir. Le développement du capital fixe montre à quel point l'ensemble des connaissances est devenu une puissance productive immédiate, à quel point les forces productives ont pris non seulement un aspect scientifique, mais sont devenues des organes directs de la pratique sociale et du processus réel de leur existence." (Marx p. 307 Grundrisse – souligné par nous).

Ainsi que nous l'avons vu, si l'homme est capable de reproduire la totalité de la nature en la transformant, il y a certaines conditions naturelles qu'il ne peut pas reproduire. L'homme peut reproduire certaines qualités chimiques de la terre, il ne peut pas reproduire la terre elle-même en tant qu'élément naturel. De même, on ne peut pas créer de toutes pièces une mine de charbon là où il n'y en a pas. Comme le dit Bordiga, personne ne peut dire : je t'avance tant de capital-argent, et tu me fabriques tant de terre. La terre se trouve et ne se produit pas ; elle peut être gratuite, elle peut se payer avec la vie. Et avec lui, nous "rabâchons cet ABC du marxisme jusqu'à l'ennui".

La différence entre moyens de production reproductibles et moyens de production non reproductibles est fondamentale : les premiers peuvent être généralisés alors que la nature non reproductible et limitée des seconds permet leur monopolisation, laquelle peut créer une entrave à la production capitaliste. Tout ceci sera développé plus loin.

Au sein de l'agriculture, la différence entre moyens de production reproductibles et moyens de production non reproductibles revêt une importance toute particulière du fait que le principal moyen de production est la terre elle-même. Il n'est pas toujours facile de distinguer matériellement entre ce qui est fourni par la nature et ce qui est produit par le travail humain. Plus le capital incorpore la science à la production dans ce secteur et plus la distinction est difficile à effectuer. Pour donner un exemple schématique, on voit très bien, au premier abord, qu'il y a dune part le moulin d'autre part la rivière. Mais à un stade plus avancé, il est déjà plus difficile de distinguer entre le fleuve lui-même et les modifications de son débit de son cours etc. qui sont dues au travail humain, par exemple à l'érection d'un barrage. De même, en ce qui concerne la substance même de la terre, celle-ci évolue avec l'incorporation des engrais, des installations de drainage et même la manière de labourer transforme, comme nous l'avons vu, sa composition chimique.

Pour distinguer précisément cette substance des modifications qu'elle subit, Marx désigne la première comme "terre-matière", et la valeur des installations incorporées à celle-ci comme "terre-capital". La terre-matière est ainsi le résidu non reproductible qui forme la base du travail humain dans cette sphère de l'activité et dans toutes les autres. Toutefois, nous avons vu que cette base a constamment besoin d'être entretenue par le travail humain pour être rendue productive. C'est en tant que terre-capital que s'incorporent à la nature les moyens de production qui permettent au capital de s'assurer la maîtrise de celle-ci, par exemple en augmentant la fertilité de la terre, en régularisant le débit des fleuves, en exploitant le sous-sol.

« La terre-capital est un capital fixe, mais le capital fixe s'use aussi bien que les capitaux circulants. Les améliorations apportées à la terre ont besoin de reproduction et d'entretien; elles ne durent qu'un temps et elles ont cela de commun avec toutes les autres améliorations dont on se sert pour transformer la matière en moyens de production. Si la terre-capital était éternelle, certains terrains présenteraient un tout autre aspect qu'ils n'ont aujourd'hui, et nous verrions la campagne de Rome, la Sicile, la Palestine, dans tout l'éclat de leur ancienne prospérité. » (Marx, Misère de la philosophie ES p.170)

Comme le montre ensuite Marx, l'amélioration peut perdurer, même en cas de disparition de la terre-capital, par exemple si la concurrence oblige à mettre en culture des terrains plus fertiles, ou encore si une généralisation des améliorations (la terre-capital est reproductible, contrairement à la terre-matière), entraîne une dévalorisation de la terre-capital sur un terrain donné.

En général, la terre -capital doit être constamment renouvelée ou entretenue par de nouveaux apports de capital pour que ses effets sur la terre-matière soient maintenus.

« La terre, tant qu'elle n'est pas exploitée comme moyen de production n'est pas un capital. Les terres capitaux peuvent être augmentées tout aussi bien que tous les autres instruments de production. Ou n'y ajoute rien à la matière, pour parler le langage de Mr Proudhon, mais on multiplie les terres qui servent d'instrument de production. Bien qu'à appliquer à des terres, déjà transformées en moyen de production, de secondes mises de capital, on augmente la terre-capital sans rien ajouter à la terre-matière, c'est-à-dire à l'étendue de la terre. La terre-matière de Mr Proudhon, c'est la terre comme borne. Quant à l'éternité qu'il attribue à la terre, nous voulons bien qu'elle ait cette vertu comme matière. La terre-capital n'est pas plus éternelle que tout autre capital. » (Marx, Misère de la philosophie p.169)

La distinction entre terre-matière et terre-capital, que Marx reprend dans le Capital[xxx] nous met en présence des trois principaux protagonistes de la société capitaliste : la classe des propriétaires fonciers, la classe des capitalistes, et le prolétariat.

 

11.  Théorie de la valeur et surprofit

« Contre-thèse 11 : La théorie marxiste de l'économie moderne, fondée sur les lois de la production en tant que déterminations de la valeur du produit et de la plus-value n'a pu rendre compte des phénomènes récents du monopole et de l'impérialisme, étant donné que ses déductions partaient de l’hypothèse de l'existence de la pleine concurrence.

Thèse 11 : La théorie fondée sur le calcul de la valeur et de ses fractions dans la production capitaliste, s'opposa dès son apparition à celle bourgeoise de la concurrence. Elle la nia et la condamna en dévoilant, dès ce moment-là, le caractère dé monopole de classe de cette économie. Les phénomènes récents ont confirmé la doctrine et toutes ses prévisions. Leur présentation théorique et mathématique même dans les secteurs industriels s'accomplit sans aucune difficulté grâce aux théorèmes rigoureux sur la rente. Ceux-ci furent appliqués - dès leur énonciation - non seulement à l'agriculture mais à toutes les forces naturelles. Ils sont donc valables pour l'économie où il y a le moteur à vapeur, ou à essence, dont l'énergie est l’hydro-électricité ou demain, nucléaire. Tout cela forme les bases actuelles ou prochaines de surprofits et de monopoles, de revenus parasitaires, qui accusent le manque de compensation de la forme sociale capitaliste." (Il programma communista 1954 -N°12)

 

11.1    Moyens de production reproductibles .

Nous avons déjà insisté ci-dessus, à la suite de la Gauche d'Italie, sur le fait que la théorie du profit de Marx inclut également la théorie du surprofit. La théorie du profit moyen contient donc la théorie du profit extra. Les assertions révisionnistes qui veulent que la théorie communiste soit devenue caduque avec l'avènement du capitalisme moderne, lequel introduirait des éléments qualitatifs que la théorie n'aurait pas prévus, sont donc ainsi définitivement balayées.

Nous avons montré plus particulièrement (cf. p.) que c'est justement dans la phase où le capital devient conforme à son être, la phase de soumission réelle du travail au capital, que jouait pleinement la théorie des prix de production et de l'égalisation du taux de profit moyen. La phase de soumission réelle exige la concentration et la centralisation du capital ainsi que l’interpénétration des différents secteurs de la production capitaliste et des différents capitaux (industriel, commercial et financier).

Nous avons également montré que à l'Est comme à l'Ouest l'égalisation du taux de profit moyen s'imposait à la production capitaliste assoiffée de plus-value. Aucune "planification", aucun "prix administré" ne peut rien changer à cela car les lois de la production capitaliste s'imposent à ses agents indépendamment de leur conscience et de leur volonté.

De même que le programme révolutionnaire du prolétariat n'est pas la lutte contre le "grand monopole", mais la destruction radicale du capital et de son corollaire, le travail salarié, de même il ne prévoit pas pour cela comme moyen le suffrage universel, -quitte à redoubler celui-ci de la mobilisation des masses, comme dans la version gauchiste -, mais le renversement violent de l'ordre existant, la dictature du prolétariat, la violence et la terreur rouge.

Afin d'aborder la question de la rente foncière le plus clairement possible, nous allons ici préciser plus avant la théorie du surprofit telle qu' elle existe dans la doctrine communiste invariante.

Supposons que nous ayons dans une branche quatre types d'entreprises qui produisent dans des conditions productives différentes. La répartition du capital est la suivante :

 

 

Type

Capital constant

Capital variable

Plus-value

Total

Nombre marchandises

I

  600 c

+ 100 v

+ 100 pl

=    800

18 u  

II

  400 c

+ 100 v

+ 100 pl

=    600

12 u

III

  350 c

+ 100 v

+ 100 pl

=    550

10 u

IV

  250 c

+ 100 v

+ 100 pl

=    450

8 u

Total

1 600 c

+ 400 v

+  400 pl

= 2 400

48 unités

 

Supposons que les quantités physiques de marchandises soient de 18 unités dans l'entreprise I- 12 dans l'entreprise II; 10 dans l'entreprise III; et 8 dans l'entreprise IV.

Au niveau de la branche, il y a un capital avancé total de 2000 qui se décompose en 1600 de capital constant (pour simplifier, nous supposons que le capital fixe se reproduit en un seul cycle de production), et 400 de capital variable. Le taux général de la plus-value est de 100%. Nous avons vu plus haut le processus de formation de la valeur sociale et de la valeur sociale individuelle.

« Ricardo a besoin, pour mettre sur pied sa théorie de la rente, de deux propositions, qui non seulement n'expriment pas la même action, mais expriment l'effet opposé de la concurrence. La première c'est que les produits de la même sphère se vendent à une seule valeur marchande, la même, donc que la concurrence impose des taux de profit différents, des déviances par rapport au taux de profit général. La seconde, que le taux de profit doit être le même pour tout investissement de capital ou encore que la concurrence crée un taux général de profit. La première loi vaut pour les différents capitaux autonomes qui sont investis dans la même sphère de production. La seconde pour les capitaux, dans la mesure où ils sont investis dans des sphères de production différentes. Par la première action, la concurrence crée la valeur marchande, c'est-à-dire la même valeur pour des marchandises de la même sphère de production, bien que cette valeur identique doive nécessairement engendrer des profits différents, donc la même valeur, malgré, ou plutôt grâce à des taux de profit différents. Par la seconde action(qui d'ailleurs s'opère aussi autrement, c'est la concurrence des capitalistes des différentes sphères qui expulsent les capitaux d'une sphère et les projettent dans l'autre alors que l'autre concurrence, dans la mesure où elle ne concerne pas les acheteurs s'effectue entre les capitaux de la même sphère) la concurrence crée le coût de production (prix de production NDR) c'est-à-dire le même taux de profit dans les différentes sphères de production bien que ce taux de profit identique contredise l'inégalité des valeurs donc ne puisse être obtenu que par des prices (prix) différents des valeurs". (Marx. Théories sur la plus-value T.2 p.23)

Comme nous l'avons vu ci-dessus la totalité des entreprises dans lesquelles le travail abstrait dépensé est du travail social participent à la détermination de la valeur et donc de la valeur de marché. Nous supposons ici que les 4 entreprises répondent à cette condition. Par conséquent la valeur des marchandises de la branche est de 2400. Comme 48 unités ont été produites dans la branche, la valeur individuelle est de (2400/48)= 50.

Dans la mesure où la concurrence égalise les valeurs individuelles en une valeur sociale, les entreprises obtiennent des taux de profit différents. Dans les rapports initiaux de valeur, les entreprises les plus productives ont les taux de profit les plus bas. Par exemple dans les entreprises de type I, le taux de profit est de 1/7° contre 2/7° dans les entreprises de type IV.

Avec la formation d'une valeur sociale pour l'ensemble de la branche, les entreprises les plus productives sont désormais celles dont le taux de profit est le plus élevé, la valeur individuelle des marchandises produites par elle étant inférieure à la valeur sociale. Ces entreprises les plus productives obtiennent ainsi un surprofit. (Notre théorie se place toujours au point de vue de la totalité et nous avons ici la preuve que le surprofit ne peut absolument pas être compris en ne considérant que l'entreprise individuelle. En effet, si le surprofit de chaque entreprise était déterminé individuellement, alors chaque capitaliste ferait tout pour freiner le progrès technique dans son entreprise).

A la suite de la formation de la valeur sociale, le tableau I devient :

 

Type

Capital constant

Capital variable

Profit

Total

Nombre marchandises

I

  600 c

+ 100 v

+ 200 pl

=    900

18 u  

II

  400 c

+ 100 v

+ 100 pl

=    600

12 u

III

  350 c

+ 100 v

+   50 pl

=    500

10 u

IV

  250 c

+ 100 v

+   50 pl

=    400

8 u

Total

1 600 c

+ 400 v

+  400 pl

= 2 400

48 unités

 

L'entreprise I obtient un taux de profit de 2/7 (= 28,5) contre 25% dans l'entreprise II, 12,5 % dans l'entreprise III, 14,3%' dans l'entreprise IV alors que auparavant (cf. tableau ci-dessus) le rapport de la plus-value au capital avancé dans chaque entreprise était de : 14,28% dans l'entreprise I, 20% dans l'entreprise II, 22,2% dans l'entreprise III, 28,5% dans l'entreprise IV.

La formation d'une valeur sociale permet aux entreprises les plus productives d'obtenir un surprofit, qui provient du transfert de plus-value des entreprises les moins productives.

L'entreprise II est l'entreprise régulatrice de la valeur de marché individuelle. C'est-à-dire que dans cette entreprise ou ce type d'entreprise, la valeur individuelle correspond à la valeur sociale. La valeur sociale est de 50 et la valeur individuelle des marchandises produites dans les conditions techniques de l'entreprise II (ou des entreprises, puisqu’il s'agit là d'un type d'entreprises) est également de (600 : 12) = 50. L'entreprise II est donc l'entreprise régulatrice de la valeur de marché dans la branche et son taux de profit est égal au taux moyen de la branche. Lorsqu'intervient la transformation de la valeur en prix de production c'est-à-dire le deuxième aspect de la concurrence défini ci dessus[xxxi] ce qui a été dit pour la valeur de marché est tout aussi valable pour le prix de production.

La branche dont il est question ci-dessus participe à l'établissement du taux général de profit. Nous supposons que celui-ci est égal à 25%, et donc nous supposerons que la composition technique de la branche est telle que sa composition organique est plus élevée que la moyenne. Si donc le taux général de profit est de 25% le prix de production de la branche de 2500 pour une quantité de marchandises de 48 unités soit un prix de production régulateur d'environ 52,08.

A la suite de la formation du prix de production, nous obtenons le tableau suivant :

 

Type

Capital constant

Capital variable

Profit

Total

Nombre marchandises

I

  600 c

+ 100 v

+  237,5 p

=    937,5

18 u  

II

  400 c

+ 100 v

+ 125 p

=    625

12 u

III

  350 c

+ 100 v

+   70,8 p

=    520,8

10 u

IV

  250 c

+ 100 v

+   66,7 p

=    416,7

8 u

Total

1 600 c

+ 400 v

+  500  p

= 2 500

48 unités

 

Les taux de profit sont, par ordre : 33,9% pour les entreprises de type I, 25% pour les entreprises de type II, 12,5% pour celles du type III, et enfin 15,7% pour celles du type IV.

Les entreprises de type I obtiennent un surprofit par rapport au taux général de profit, les entreprises de type II obtiennent un profit égal au taux général de profit, et les entreprises de type III et IV un taux inférieur à celui-ci.

Nous pouvons donc confirmer ici par la mathématique que la théorie du taux de profit moyen n'est pas incompatible avec le surprofit et le monopole mais au contraire que c'est sur la base du taux de profit moyen que naissent le surprofit et le monopole. Il apparaît clairement ici aussi que la LUTTE DES CLASSES n'est pas une lutte des ouvriers d'une entreprise ou même d'une branche [xxxii] -comme la sidérurgie- contre "leur" patron ou un groupe de patrons, mais la lutte de tout le prolétariat, organisé en parti communiste contre l'ensemble des capitalistes et leur Etat; car c'est l’ensemble de la classe capitaliste qui exploite l’ensemble de la classe ouvrière (ce que nous voyons dans les tableaux ci-dessus où tous les ouvriers concourent globalement à la production d'une plus-value totale qui sera répartie entre tous les capitalistes par le biais du transfert de la plus-value.)

« ... Tout cela obscurcit de plus en plus la véritable nature de la plus-value, c'est-à-dire le mécanisme réel du capital. Cet effet est encore renforcé par la transformation du profit moyen et des valeurs en prix de production, en moyennes régulatrices de prix de marché. Ici intervient un processus social compliqué, l'égalisation des capitaux, qui sépare les prix moyens relatifs d'avec les valeurs des marchandises, et les profits moyens dans les différents secteurs de production (abstraction faite des investissements individuels dans les branches particulières) d'avec l'exploitation réelle du travail par les capitaux particuliers. Et ce n'est pas une simple apparence, c'est au contraire un fait que le prix moyen des marchandises diffère ici de leur valeur, donc du travail qui s'y trouve réalisé, et que le profit moyen d'un capital particulier diffère de la plus-value que ce capital a tiré des travailleurs qu'il emploie, la valeur des marchandises n'apparaît plus directement que dans l’influence que la productivité variable du travail exerce sur la hausse ou la baisse des prix de production, sur leur mouvement, et non sur leurs ultimes limites. Le profit ne semble être déterminé qu'à titre accessoire par l'exploitation directe du travail, qui permet au capitaliste, devant les prix de marché régulateurs apparemment indépendants de cette exploitation, de réaliser un profit supérieur à la moyenne. Les profits moyens normaux semblent inhérents au capital et indépendants de l'exploitation; l'exploitation anormale - ou même l'exploitation moyenne dans des conditions exceptionnellement favorables - semble déterminer non pas le profit lui-même, mais seulement les profits qui s'en écartent. La division du profit en profit d'entreprise et intérêt (sans parler de l'intervention du profit commercial et du profit financier, qui semblent avoir pour seule source la circulation et nullement la production) parachève la séparation formelle de la plus-value, l'ossification de sa forme vis-à-vis de sa substance, de son essence. » (Marx Capital III, Pléiade II pp. 1436-37)

Les capitalistes forment une Sainte-Alliance contre la classe ouvrière, L'interpénétration et l'interdépendance accrue de tous les capitaux que le procès de valorisation entraîne a pour conséquence l'accroissement du despotisme du capital. Toutefois, si les capitalistes se tiennent bien serrés devant la masse menaçante du prolétariat, en vue de lui extorquer le maximum de plus-value, cela n'empêche pas qu'une fois la plus-value extorquée, il s'engage une lutte à mort entre les alliés pour le partage du butin, autrement dit pour se répartir la plus-value. On mesure alors toute la vulgarité et le caractère anti-prolétarien de la position du PCF. Selon la thèse anti-monopoliste de ce parti des charognards, les entreprises les moins compétitives seraient "exploitées" par les plus productives dans la mesure où elles ne réussissent pas à récupérer la totalité de la plus-value qu'elles ont extorquée à leurs ouvriers[xxxiii]. Une telle escroquerie théorique est à la base de l'union anti-monopoliste à laquelle doivent participer petits patrons et ouvriers, exploiteurs et exploités, tous unis contre la grande entreprise capitaliste, et ce d'autant plus qu'elle est étrangère. Du point de vue de notre classe, cela revient à abandonner les prolétaires des petites entreprises aux griffes de leur patron, en les rendant "solidaires" de celui-ci et en les livrant à l'exploitation la plus féroce, puisque pour résister, les petits patrons sont obligés de pressurer à fond leurs ouvriers en rognant sur les salaires et en allongeant la journée de travail.

Si nous introduisions maintenant des différences entre les branches, nous voyons que des surprofits peuvent être obtenus au sein de la branche lorsque la durée du travail y est supérieure à la moyenne. Nous avons montré plus haut comment se formait le prix de production dans ce cas-là. Il en va de même lorsque l'intensité du travail est plus élevée que l'intensité moyenne. Dans ce cas également le surprofit appartient à la branche dans laquelle le surcroît d'exploitation a été obtenu, mais le premier cas est caractéristique de la plus-value absolue (allongement de la journée de travail), tandis que le second est caractéristique de la plus-value relative.

D'autre part il peut y avoir des différences dans la composition de la force de travail : présence plus ou moins grande de travail complexe.(Notons que pour l'analyse de la péréquation du taux de profit, nous considérons que tout le travail est du travail simple) .

Comme nous l'avons souligné dans le N°4, si nous restons au niveau de la branche vue uniquement sous son aspect "technique", nous ne dépassons guère le point de vue de l'économie politique la plus avancée. Nous avons montré que l'égalisation des taux de profit valait pour des capitaux avancés de même grandeur. Or cela implique que nous devons nous situer d'emblée au-delà de la branche de production. Nous ne devons pas considérer le capital avancé cherchant à obtenir le profit moyen comme capital de la branche, mais comme partie aliquote du capital total. En effet au niveau de la branche, des considérations "techniques" entrent en jeu. Si par exemple le capital engagé dans la branche de l'automobile n'est pas le même que dans la branche des bicyclettes, c'est que techniquement la branche des bicyclettes exige par exemple une moins grande masse de capital fixe, des machines quantitativement moins importantes etc. On ne cherchera donc pas à considérer la péréquation des taux de profit de l'automobile et du cycle. La théorie de l'égalisation des taux de profit ne se situe pas au niveau de l'entreprise ni même de la branche de production, mais sur le plan de conglomérats de capital (ce qui implique l'interpénétration du capital industriel, commercial et financier) et l'affrontement de ces conglomérats [xxxiv]

La péréquation des taux de profit prend donc tout son sens lorsque le capital est concentré et centralisé.

La concentration est l'augmentation de la quantité de capital au sein d'un même pôle capitaliste. C'est le corollaire de l'accumulation du capital. Le processus de la valeur qui se valorise se traduit par un accroissement de la somme des valeurs accumulées ce qui est la concentration du capital. Ainsi la concentration est-elle le mouvement d'une masse de capital qui suit sa propre tendance, "faisant ainsi acte de vitalité propre" (Marx). Il existe autant de "foyers de concentration relatifs" que de pôles d'accumulation, ainsi la concentration croit en même temps que le capital social lorsque le capital s'accumule dans ses divers pôles.

Il peut y avoir, dialectiquement un mouvement de déconcentration par exemple lors d'un héritage ou bien lorsqu'il y a dévalorisation et désengagement de capital. Supposons une branche dans laquelle le besoin social est limité : la plus-value produite dans cette branche ne s'y accumulera pas, le capital se désengage. Avec le développement de la production capitaliste, la masse de capital engagée pour satisfaire un besoin social donné diminue, d'où dévalorisation et déconcentration relative. En se dévalorisant le capital subit un processus de déconcentration à supposer que la demande augmente moins vite que la productivité. Le capital se désengageant d'un coté, il s'engage dans d'autres secteurs, d'où création de nouvelles valeurs d'usage pour servir de support à sa recherche maximum de plus-value. Toutefois le capital se centralisant, il y a quand même besoin de fortes avances de capital et d'autre part la composition du capital tend à se modifier dans le sens d'une substitution du capital constant au capital variable, donc d'une hausse de la composition organique.

Par contre, le procès de centralisation est celui d'une unification des pôles d'accumulation des capitaux, de la fusion d'un grand nombre d'entre eux en un nombre moindre. Ce procès met le capital à même d'accroître la vitesse de son propre mouvement et d'élargir l'échelle de son activité. En effet, c'est seulement par la centralisation de capitaux entre les mains de sociétés par actions ou de l'Etat qu'ont pu avoir lieu de grands travaux comme les chemins de fer etc. alors que la simple concentration de la masse d'un capital individuel donné ne peut que suivre le rythme de l'accumulation.

« La centralisation n'exige qu'un changement de distribution des capitaux présents, qu'une modification dans l'arrangement des parties intégrantes du capital social. Le capital pourra grossir ici par grandes masses en une seule main parce que là il s'échappera d'un grand nombre. Dans une branche de production particulière la centralisation n'aura atteint sa dernière limite qu'au moment où tous les capitaux qui s'y trouvent engagés ne formeraient plus, quun seul capital individuel. Dans une société donnée elle n'aurait atteint sa dernière limite qu'au moment où le capital national tout entier ne formerait plus qu'un seul capital entre les mains d'un seul capitaliste ou d'une seule compagnie de capitalistes. » (Marx, Capital Livre I Pléiade t.1 p.1139)

L'économie politique bourgeoise et le révisionnisme ont toujours nié la validité de cette thèse communiste pour l'agriculture (où selon eux il n'y aurait pas centralisation), admettant que dans l'industrie il y avait concentration et centralisation (et même, Bernstein tendait à la remettre en cause également pour l'industrie, en arguant que le nombre des entreprises industrielles augmentait, ce qui n'est pour nous nullement contradictoire comme nous le verrons plus bas) .

Une des thèses centrales de la contre-révolution (d'où l'importante nécessité pratique de la théorie de la rente et des études sur la question agraire) est que le mouvement du capital dans l'agriculture a complètement démenti les thèses de Marx :

« Aucune observation théorique n'a été réfutée par les développements historiques d'une manière aussi prompte et aussi catégorique que la loi marxiste de la concentration en agriculture. Tous sauf les ultra-orthodoxes marxistes ont accepté ce fait." (N. Georgescu Roëntgen)

Certes, en face de tous les traîtres, il y a eu notamment le Kautsky de « la question agraire », Lénine et Bordiga. Nous sommes en bonne compagnie.

Lorsque la masse des capitaux en concurrence est différente, nous pouvons avoir aussi des surprofits qui vont se traduire par le fait que des branches vendent les marchandises à un prix de marché supérieur au prix de production. Le rapport de force tourne à l'avantage des capitaux les plus importants. C'est ce qui se passe par exemple lorsqu'une petite entreprise est sous-traitante d'une grosse, celle-ci lui imposant son prix de marché.

L'obtention de ce surprofit durera jusqu'à ce que les capitaux nouveaux qui seront attirés par les surprofits permettent l'égalisation des taux de . profit. Bien entendu, c'est de l'intérêt du secteur qui obtient ce surprofit de retarder le plus possible la venue de capitaux dans cette branche. Avec le développement de la production capitaliste, la masse du capital à avancer pour pouvoir concurrencer sérieusement le capital alors en action dans la branche s'accroît ; par conséquent la concurrence prend la forme de luttes gigantesques entre fractions du capital, la lutte sourde n'apparaissant comme lutte ouverte que dans des périodes brèves.

Le mouvement du capital dans les pays de l'Est (URSS, Chine, etc.) se caractérise par une centralisation du capital plus achevée que dans les pays capitalistes occidentaux, tandis que la concentration du capital y est beaucoup moins développée. Il y a décalage entre concentration et centralisation. Le mouvement du capital en est facilité, ce qui permet d'autant mieux la réalisation de la loi de la valeur. Ce décalage est une des marques d'un plus faible développement de la phase réelle dans ces aires.

Le capital se centralise soit au sein de la branche, soit de branche en branche en les ordonnant les unes par rapport aux autres (ce que l'économie politique appelle concentration horizontale et concentration verticale). Toutefois cette centralisation peut aussi affecter deux secteurs indépendants. Bien sûr le cas le plus profitable est une centralisation intégrée (à travers deux secteurs complémentaires), le capital peut alors se concentrer dans les secteurs de son choix et supporter plus facilement la concurrence nationale et internationale. Les exemples abondent : possibilité d'abaisser les prix dans une branche donnée pour ruiner les concurrents et empêcher les nouveaux arrivants de s'installer. Transferts de profits entre les diverses firmes par une politique de bas et hauts prix suivant que l'on vende ou que l'on achète à l'entreprise vers laquelle le profit doit être transféré. Mais à travers ce mouvement anarchique, à travers la course aux surprofits et à travers l'égalisation des taux de profits la loi de la valeur se fraie inéluctablement son chemin et s'impose aux capitalistes de tous les secteurs.

Voyons comment cela est compris par l'entendement petit-bourgeois. Pour qui confond le tout et les parties, la baisse tendancielle du taux de profit devient un mystère insoluble. Parmi les explications fantaisistes, on peut citer celle de la CWO (Communist Workers Organisation - GB). Suivons leur raisonnement : le taux de profit est le rapport de la plus-value à la somme du capital constant et du capital variable (pl/c+v). Comme la plus-value ne naît que de l'emploi du capital variable, l'intérêt du capital serait d'augmenter au maximum la part de celui-ci. Pour expliquer la baisse du taux de profit, il faut donc l'intervention d'un deus ex machina qui impose au capital cette baisse -en le forçant à éliminer du travail vivant-. Cette intervention divine, l'économie marxiste vulgaire croit l'avoir trouvée avec la concurrence [xxxv]

Qu'en est-il ?

Que cette concurrence s'impose au capitaliste individuel, comme Marx l’a montré dans le livre I, voilà qui n'a rien d'étonnant mais sur le plan du capital total, la concurrence n'explique rien. Elle ne fait que réaliser les lois du capital, mais elle ne les crée en aucune façon[xxxvi].

En fait, les secteurs capitalistes dont l'accumulation du capital engendre la baisse du taux de profit ne sont pas ceux qui voient leur taux de profit baisser, bien au contraire il augmente. (Cela n'est paradoxal que pour qui n'a rien compris à la loi de la valeur). La concurrence ne joue un rôle que dans la mesure où elle va imposer à l’ensemble des capitalistes de nouvelles méthodes de production, plus productives. Par conséquent, il y aura à ce moment là généralisation de la baisse du taux de profit, des entreprises les moins productives à celles qui sont le plus compétitives.

Comment cela se passe-t-il ?

« Aucun capitaliste n'introduit volontairement de nouvelles méthodes de production quelques parfaites qu'elles soient et bien qu'elles puissent augmenter considérablement le taux de la plus-value, du moment qu'elles diminuent le taux de profit. Mais chacune de ces nouvelles méthodes rend les marchandises moins chères. Le capitaliste commence donc par les vendre au-dessus de leur prix de production et peut-être au-dessus de leur valeur. Il empoche la différence entre le coût de production et le prix de marché des mêmes marchandises produites à un coût plus élevé. Il le peut parce que le temps moyen socialement nécessaire à la production de ces marchandises est supérieur au temps de travail exigé par les nouvelles méthodes de production. » (Marx, Capital III, p.1045 t.2)

 

Supposons, en reprenant le dernier tableau que l'entreprise III qui a le taux de profit le plus bas répartisse désormais sa masse de capital de 700 selon la même composition technique que l'entreprise I (peu importent ici les moyens mis en oeuvre pour cette nouvelle répartition : crédit, restructuration, accumulation etc.).Ainsi, la technique la meilleure s'étend dans la branche. Pour le capitaliste de III qui avait un taux de profit de 12,5%, la modernisation de ses méthodes de production implique le passage à un taux de profit plus élevé. Voici ce que donne le tableau en tenant compte des bouleversements introduits par l'extension de la meilleure technique de production des entreprises de type I aux entreprises de type III.

 

Type

Capital constant

Capital variable

Plus-value

Total

Nombre marchandises

I

  600 c

+ 100 v

+ 100 pl

=    800

18 u  

I’

  600 c

+ 100 v

+ 100 pl

=    800

18 u

II

  400 c

+ 100 v

+ 100 pl

=    600

12 u

IV

  250 c

+ 100 v

+ 100 pl

=    450

8 u

Total

1 850 c

+ 400 v

+  400  pl

= 2 650

56 unités

 

La masse des valeurs créée est passée de 48 à 56 et la valeur sociale individuelle a baissé de 50 à 47,3. La formation d'une valeur sociale donne le tableau suivant :

 

Type

Capital constant

Capital variable

Profit

Total

Nombre marchandises

I

  600 c

+ 100 v

+ 152 p

=    852

18 u  

I’

  600 c

+ 100 v

+ 152 p

=    852

18 u

II

  400 c

+ 100 v

+   67 p

=    567

12 u

IV

  250 c

+ 100 v

+   29 p

=    379

8 u

Total

1 850 c

+ 400 v

+  400  p

= 2 650

56 unités

 

Sous l'effet de l'extension de la technique la meilleure et de la disparition de l'entreprise la moins rentable, le taux de profit des entreprises de type I diminue. Par conséquent, le taux de profit de l'entreprise I baisse, passant de 28% (cf. tableau ci-dessus) à 21%. Il y a donc toujours surprofit, mais celui-ci subit une baisse relative. Le capital de cette entreprise commence à voir l'achèvement de la "lune de miel" qu'il avait commencé à vivre grâce à l'utilisation de la technique la plus productive. La généralisation de celle-ci implique l'arrivée d'un autre larron qui touche également une part de surprofit, et voit son taux de profit augmenter, mais certainement moins qu'il ne l'escomptait au premier abord. En effet, le fait même qu'il y ait désormais plusieurs capitalistes pour partager la même source de surprofit, implique qu'ils ne puissent pas toucher chacun autant de surprofit que n'en touchait le premier auparavant.

Désormais, ce n'est plus l'entreprise II qui est l'entreprise régulatrice (c'est-à-dire celle dont la valeur individuelle est égale à la valeur sociale) mais cela va être une entreprise intermédiaire entre I et II. Ici l'entreprise II obtient un profit inférieur au profit moyen de la branche. De 20%, le taux de profit de la branche est tombé à 17%. C'est le cas, du moins lorsque nous nous situons sur le plan de la valeur ; mais lorsque nous envisageons l'égalisation des taux de profit, il n'est pas du tout dit que le taux de profit de la branche qui était après péréquation de 25%, baisse dans la même proportion. Cette baisse dépendra, toutes choses égales par ailleurs, de la place de la branche et de la part qu'elle représente au sein du capital total. Si nous supposons que le taux général de profit s'établit après péréquation à 24% dans la branche, nous obtenons alors le tableau suivant :

 

Type

Capital constant

Capital variable

Profit

Total

Nombre marchandises

I

  600 c

+ 100 v

+ 196,8 p

=    896,8

18 u  

I’

  600 c

+ 100 v

+ 196,8 p

=    896,8

18 u

II

  400 c

+ 100 v

+   97,8 p

=    597,8

12 u

IV

  250 c

+ 100 v

+   48,6 p

=    398,6

8 u

Total

1 850 c

+ 400 v

+  540 p

= 2 790

56 unités

 

Nous constatons que le prix de production régulateur du prix de marché s'élève maintenant à environ 49,5 au lieu de 50, donc les marchandises sont relativement moins chères. Pour simplifier, nous supposerons que la baisse de la valeur a permis daccroître le marché de la marchandise dont la demande sociale est désormais de 56. Le taux de profit a baissé, mais le capitaliste de l'entreprise I a vu son taux de profit s'accroître.

Nous observons un mouvement à la baisse des surprofits obtenus par les entreprises possédant la meilleure technique car l'utilisation de celle-ci n'est plus exceptionnelle, mais tend à devenir courante. C'est donc seulement la dialectique entre le tout et les parties au sein du mouvement du capital total qui explique la baisse du taux de profit, il n'y a aucun élément extérieur qui intervient pour provoquer celle-ci.

Si nous nous plaçons dans l'hypothèse où une seule entreprise monopolise complètement la production d'une branche, elle aurait tendance à freiner l'introduction de nouvelles techniques par crainte de voir son taux de profit baisser. Toutefois ceci n'implique pas que tout recours à une meilleure technique soit définitivement abandonné. En effet, l'entreprise pourrait tout de même obtenir des surprofits par rapport aux autres branches en vendant momentanément ses marchandises au-dessus du prix de production. Il y aurait une tendance à freiner l'innovation. C'est ce que montrait Lénine dans "L'impérialisme". Ce qui explique que souvent ce sont les petites entreprises qui sont à la pointe de l'innovation.

« Dans le cours général du développement capitaliste, les petits capitaux jouent, d'après la théorie marxiste, le rôle de pionniers de la révolution technique et ceci à un double titre : d'abord en ce qui concerne les méthodes nouvelles de production dans les anciennes branches fortement enracinées, ensuite dans la création de nouvelles branches de production non encore exploitées par les gros capitaux. On aurait donc tort de se figurer l'histoire des entreprises moyennes comme une ligne droite descendante qui irait du déclin progressif jusqu'à la disparition totale. L'évolution réelle est ici encore dialectique ; elle oscille sans cesse entre des contradictions. Les classes moyennes capitalistes se trouvent tout comme la classe ouvrière sous l'influence de deux tendances antagonistes, l'une ascendante, l'autre descendante. La tendance descendante est la croissance continue de l'échelle de la production qui déborde périodiquement le cadre des capitaux moyens, les écartant régulièrement du champ de la concurrence mondiale. La tendance ascendante est constituée par la dépréciation périodique du capital existant qui fait baisser pour un certain temps l'échelle de la production selon la valeur du capital minimum nécessaire, ainsi que la pénétration de la production capitaliste dans les sphères nouvelles. Il ne faut pas regarder la lutte comme une bataille en règle où la partie la plus faible verrait de plus en plus diminuer et fondre ses troupes en nombre absolu; c'est plutôt comme si de petits capitaux étaient périodiquement fauchés pour s'empresser de repousser afin d'être fauchés à nouveau par la grande industrie. » (Rosa Luxemburg. Réforme sociale ou révolution p30-31)

Par conséquent, le capital ne saurait exister sur la base d'une monopolisation totale des branches d'une nation ou du monde. Dans la mesure où il tend à le faire, il s'impose comme frein au développement des forces productives et comme parasite du libre développement de l'espèce humaine, mais il ne peut suivre cette tendance jusqu'à son terme, sans provoquer par là même sa propre fin. Il contredirait alors globalement ses propres présupposés en supprimant ses possibilités d'extorsion de plus-value et la tentative d'accroître celle-ci entraînerait alors immédiatement de graves crises. C'est pourquoi dans la réalité, aux forces centripètes, celles de la centralisation, viennent s'opposer des forces centrifuges qui elles favorisent la création de nouvelles entreprises et qui permettent au capital de poursuivre contradictoirement son procès. De toutes façons, on ne peut compter sur la réalisation intégrale de cette tendance pour expliquer la crise, car cela reviendrait alors à reconduire le schéma ricardien stagnationniste, corollaire dialectique des théories léninistes sur la valeur et le monopole. En fait, le capital ne peut exister que dans la diversité. Marx anticipait ainsi la ruine des théories du "super impérialisme" que Lénine également, en tant que militant orthodoxe, combattait[xxxvii]. Le mouvement d'accumulation du capital, sa concentration et sa centralisation ne se réalisent que si, dialectiquement existe une multiplication des foyers d'accumulation. Lénine montrait pour l'Allemagne de 1907 que 0,9% entreprises (30 588 sur 3 265 623) employaient 39,4% des ouvriers, consommaient 75,3% des chevaux-vapeur et 77,27% de l'électricité employée.

La répartition des entreprises françaises par nombre d'ouvriers employés en 1977 se fait ainsi (INSEE) :

 

Activité principale                                              Nb de salariés.

 

0 et non déclaré

1 à 9

10 à  49

+ de  50

Non renseignée

221 725

87 206

14 384

3 603

Agriculture, sylviculture, pêche

54 292

18 177

2 125

231

Ind. agric et alim. Prod. et distrib. d'énergie

 

27 990

 

39 308 

 

3 908

 

1 434

Ind. des biens inter-

21 039

18 196

8 803

3 771

Ind. des biens d'équipement

16 741

14 937

5 870

3 455

Ind. des biens de consommation.

61 284

39 232

12 879

5 502

Bâtiment

161 300

135 318

20 329

4 278

Commerce

350 040

221 299

23 397

4 080

Transports et télécom

48 460

22 586

5 260

1 632

Services marchands.

457 286

326 124

26 690

5 467

Locations

51 146

4 345

627

247

Assurances

585

852

219

130

Organismes financiers

1 640

2 692

600

325

Services non marchand

64 924

88 270

14 395

5 753

Total

1 539 658

1 011 363

139 746

40 040

 

11.2    Valeur de marché et aristocratie ouvrière.

Jusqu'ici nous avons envisagé des entreprises équivalentes, tant sur le plan du taux des salaires que sur celui du nombre d'ouvriers employés. Autrement dit, la masse du capital variable avancée était la même. Essayons maintenant d'affiner notre analyse en tenant compte d'une plus grande diversité.

Soit une branche composée de cinq types d’entreprises dont la productivité est différente, c'est-à-dire ayant des masses de capitaux et des compositions organiques différentes.

Considérons que la péréquation est effectuée entre les branches. Le taux général du profit étant de 20%. Le capital avancé est de 250 (on ne tient pas compte du capital fixe), et la masse de plus-value correspondante est de 50. L'ensemble se décompose ainsi :

 

Entreprises

 

 

 

 

 

 

 

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

11

12

Type

Nb

C

V

Pl

c+v+pl

Nb. unités produits

Prix de prod. Rég.

Pl/c+v

C/v

Nb. Ouv.

Taux sal.

I

1

  50

 11

16

  77

  18

30/7

0,26

4,5

   8

1,37

II

2

  45

 10,5

13

  68,5

  16

30/7

0,23

4,3

   9

1,16

III

3

  40

 10

10

  60

  14

30/7

0,2

4

 10

1

IV

4

  35

  9,5

 7

  51,5

  12

30/7

0,15

3,7

 11

0,86

V

5

  30

  9

 4

  43

  10

30/7

0,10

3,3

 12

0,75

Total

15

200

 50

50

300

  70

 

 

 

 50

 

 

(Nous avons numéroté les colonnes de 1 à 12 -chiffres gras- pour faciliter le commentaire du tableau).

Nous supposons que la colonne 2 nous donne le nombre d'entreprises de chaque type. La masse du capital c + v (colonne 3 + 4-) est donc à répartir entre le nombre d'entreprises indiquées. Si dans la catégorie I une seule entreprise possède un capital de 61, par contre dans la catégorie V, 5 entreprises se partagent une masse de capital de 39. Une seule entreprise (du type I) possède donc ici près du quart du capital total avancé, et les trois premières (du type I et II) en possèdent 46%

Le prix de production régulateur (col.8) est ici de 30/7 (c+v+pl=300/Nombre d'unités produites = 70).

Comme nous l'avons déjà vu, c'est la totalité des entreprises qui participent au prix de production régulateur. Chaque entreprise emploie un nombre variable d'ouvriers (col.11), à des taux de salaire différents (col.12). Par exemple, il y a 9 unités d'ouvriers dans les entreprises du type II, soit 4,5 par entreprise. Chaque ouvrier recevant un salaire de 1,16. La masse de capital variable v avancée dans ces entreprises est donc de 1,16 X 9 = 10,5 (colonne  4)

Le nombre d'unités de marchandises produites est par exemple de 14 dans les entreprises de type III (col 7). La colonne 10 nous donne les différentes compositions organiques. Et la colonne 9 indique le taux de profit.

Les entreprises les plus productives de la branche auront donc des surprofits. Celles dont la composition technique et la masse plus grande de leurs capitaux permet d'avoir un prix de production plus petit que le prix de production régulateur (c'est le cas des entreprises I et II : leur masse de capital est respectivement 50+11=61 et 45+10,5=55,5) obtiennent un taux de profit de respectivement 26% et 23% Si le taux général de profit est de 20%, elles touchent un surprofit de 6% pour l'entreprise I et de 3% pour l’entreprise II

Le taux de plus-value tel qu'il apparaît dans la branche et les entreprises n'a plus rien de commun avec le taux général de la plus-value. Une fois la péréquation effectuée donc, la masse de plus-value que chaque branche ou chaque entreprise obtient est différente de celle qui a été créée en son sein (sauf exception). Par conséquent, le taux de plus-value apparent est différent du taux de plus-value réel.

Les entreprises ayant des compositions organiques (et techniques ) témoignant d'une plus grande productivité ainsi que des masses de capitaux plus importantes peuvent toucher des surprofits, tout en payant leurs ouvriers avec des salaires légèrement supérieurs à la valeur de la force de travail, (nous supposerons que celle-ci représente un taux de salaire de 1,1). Les entreprises I et II qui produisent respectivement 16 et 13 unités de marchandises ont des capitaux plus grands que les autres, soit 61 et 55,5. De même, leur composition organique est plus grande 4,5 et 4,3 (la composition moyenne de la branche que reflète l'entreprise III est de 4 et la masse moyenne de capital y est de près de 17). Les masses respectives de capital constant 50 et 45 sont mises en mouvement par un plus petit nombre d'ouvriers ( 8 et 9) et témoignent ainsi de la plus grande productivité de ces entreprises. Les masses de plus-value et les taux apparents de plus-value sont aussi plus élevés dans ces entreprises (il en est de même pour ce que la bourgeoisie appelle le chiffre d'affaires, soit c + v + pl).

La possibilité ainsi fournie d'accorder des salaires supérieurs à la valeur de la force de travail à une partie de la classe ouvrière fournit au capital une base pour l'existence d'une aristocratie ouvrière dans la phase de soumission réelle du travail au capital. Une partie de la classe ouvrière peut ainsi être corrompue et attachée au char du capital par des chaînes dorées, lesquelles constituent la base matérielle du réformisme. C'est grâce à elles que le capital peut "gouverner avec l'appui de la classe ouvrière", cet appui étant obtenu grâce aux syndicats.

Nous avons là un des aspects de l'aristocratie ouvrière et de sa formation. Puisque si la totalité de la classe ouvrière vend sa force de travail à sa valeur, une partie pourra obtenir un prix au-dessus de la valeur, tandis qu'une autre devra se contenter d'un salaire plus bas que la valeur de la force de travail. Même si la force de travail était vendue au-dessous de la valeur (au niveau du capital global) il n'en subsisterait pas moins une aristocratie ouvrière dont les salaires seraient au-dessus de la valeur de la force de travail; (notons ici que bien que les objets de luxe n'entrent pas dans la détermination de la valeur de la force de travail, l'aristocratie ouvrière peut participer à leur consommation). Ainsi s'explique ce fait que si. une grande lutte ouvrière permettait à la classe d'obtenir une hausse des salaires de manière à ce que le prix de la force de travail soit égal à la valeur, une partie de la consommation des ouvriers sera orientée vers les objets de luxe, compensant partiellement la baisse de la demande des capitalistes (cf. à ce sujet Marx : Salaires prix et profits, pp.484-485 et le livre II du capital p.780). D'autre part, le capital peut augmenter, grâce à la productivité du travail le salaire réel (c’est-à-dire la quantité de marchandises mises à la disposition de la classe ouvrière), tout en abaissant le salaire relatif et donc augmenter le taux d'exploitation. Le capital tente ainsi d'accorder une réserve au prolétaire pour obtenir son appui.

« Dire que l'accroissement accéléré du capital est la condition qui favorise le plus le travail salarié revient à ceci : plus la classe des travailleurs accroît et renforce la puissance ennemie, la richesse étrangère qui la domine plus s'adoucissent les conditions dans lesquelles il est permis de travailler à un nouvel accroissement de la richesse bourgeoise, au renforcement de la puissance du capital : ne peut-elle s'estimer heureuse de se forger elle-même les chaînes dorées par lesquelles la bourgeoisie la traîne à la remorque. » (Marx, Travail salarié et capital Pléiade t1 p.221)

 

Le concept d'aristocratie ouvrière n'est nullement une invention de Lénine comme on l'entend parfois. Marx et Engels l'emploient pour désigner une catégorie de la classe ouvrière et en ont fait une des clés pour expliquer le réformisme, (cf. Livre I du Capital et "Le syndicalisme"-Maspéro). Contrairement à ce qu'affirment les révisionnistes du CCI, c'est avec le capital parvenu à maturité (phase de soumission réelle du travail au capital), que les bases matérielles aptes à susciter et entretenir une aristocratie ouvrière se développent pleinement. Lénine ne faisait que maintenir le programme communiste dans sa lutte contre les chefs réformistes, en montrant que ceux-ci s'appuyaient sur cette fraction de la classe ouvrière. Les bolcheviks (Lénine, Boukharine) généralisaient ce qu'avaient dit Marx et Engels à propos de l'Angleterre.

Si l'aristocratie ouvrière constitue le fer de lance du réformisme, il n’en reste pas moins que celui-ci naît de la possibilité pour le capital dintégrer la totalité de la classe ouvrière.

Les conditions de l'émergence de cette aristocratie ne sont pas identiques dans les deux phases de la production capitalistes. Dans la phase de subordination formelle, la valeur de la force de travail est relativement constante, puisqu'aucun progrès de la productivité du travail ne vient la faire baisser (cf. CouC sur les deux phases de la production capitaliste). Pour augmenter la quantité de surtravail, le capital ne peut qu'allonger la journée de la force de travail, ou abaisser violemment le prix de la force de travail au-dessous de sa valeur. Par conséquent, pour augmenter le standard de vie de la classe ouvrière il n'y a qu'une possibilité : payer la force de travail à sa valeur, voire dans certains cas au-dessus de celle-ci. Mais le capital ne peut adoucir l’exploitation que s'il possède une autre source de profit et celle-ci ne peut lui être fournie que de l'extérieur, par le monopole sur le marché mondial et la domination coloniale.

« Et la classe ouvrière ? On sait qu'elle connut aussi des périodes de misère durant l'essor inouï du commerce et de l'industrie de 1848 à 1868, car même alors sa grande masse bénéficia tout au plus d'une amélioration passagère de sa condition, et seule une petite minorité privilégiée et protégée jouit d'avantages durables. (...) La vérité la voici : aussi longtemps qu'a duré le monopole industriel de l'Angleterre, la classe ouvrière anglaise a participé jusqu'à un certain point aux avantages de ce monopole. Certes, ces avantages se répartissaient fort inégalement en son sein : la minorité privilégiée en empocha la plus grande partie, mais même la grande masse en avait, du moins par-ci par-là sa portion. C'est ce qui explique qu'il n'y a plus eu de socialisme en Angleterre' depuis la mort de l'owenisme.

Avec la ruine de la suprématie industrielle, la classe ouvrière d'Angleterre va perdre sa condition privilégiée. Dans son ensemble - y compris donc dans sa minorité privilégiée et dirigeante-, elle se verra alignée au niveau des ouvriers de l'étranger. Et c'est pourquoi le socialisme renaîtra en Angleterre. » (Engels. Cf "Le syndicalisme t1 p.192-193)

Comme le montre ici Engels, c'est l'ensemble de la classe ouvrière qui peut être corrompue et de plus divisée, car son aristocratie empoche la part du lion. Le réformisme naît de l’ensemble de la classe ouvrière, des chaînes dorées que le capital peut se permettre de lui forger durant les phases de prospérité économique.

Dans la phase de soumission réelle, non seulement la corruption de la classe ouvrière obtenue grâce à des surprofits tirés de l'exploitation d'autres nations peut être renforcée par le passage de la domination coloniale à la domination impérialiste (caractéristique de la phase de soumission réelle), mais encore, à l'intérieur même des métropoles impérialistes un élément de toute première importance se manifeste avec le progrès de la productivité du travail et donc le développement de la plus-value relative. Par ce biais, le capital peut augmenter le salaire réel tout en abaissant le salaire relatif.

C'est ce processus qui permet de lier le prolétariat aux intérêts du capital; d'autre part, nous avons vu, en étudiant la valeur de marché, les possibilités de différenciation des salaires et leur effet sur l'existence d'une aristocratie ouvrière. Une autre conséquence, c'est qu'il est possible désormais de diviser pleinement le prolétariat mondial, d'opposer une partie à l'autre en différenciant leur standards de vie. s'il est vrai que dans la phase formelle également les niveaux de vie sont différents entre pays, cela est dû avant tout aux circonstances historiques particulières qui déterminent la valeur de la force de travail, ainsi qu'à la lutte de classes ou aux diverses traditions nationales qui peuvent exister, de même qu'à la différence des aliments de base (blé en Europe, Riz en Asie). Cependant, une fois cette valeur de la force de travail donnée dans un pays, le salaire réel ne peut progresser durablement (sauf par le biais de la domination coloniale). Par contre dans la phase réelle, il devient plus facile de diviser le prolétariat mondial. La propagande bourgeoise montre en exemple l'ouvrier des pays capitalistes les plus développés et indique aux autres la voie à suivre : travaillez dur, soyez plus exploités, et vous serez mieux payés !

« De toutes façons, il ne faudrait pas s'imaginer que; parce que dans un pays donné la valeur relative du travail diminue proportionnellement à la productivité du travail, le niveau de salaire, dans les différents pays s'établit en proportion inverse de la productivité du travail. C'est juste le contraire qui se produit. Plus un pays est productif par rapport à un autre sur le marché mondial, et plus les salaires comparés aux autres y seront élevés. Ce n'est pas seulement le salaire nominal mais aussi le salaire réel, qui est en Angleterre plus élevé que sur le continent. L'ouvrier mange davantage de viande, satisfait davantage ses besoins. Mais cela ne vaut pas pour l'ouvrier agricole, seulement pour l'ouvrier de manufacture. Mais il n'est pas plus élevé en proportion de la productivité des ouvriers anglais. » (Marx Théories sur la plus-value T2 p.10)

C'est sur cette aristocratie ouvrière que prend assise le syndicat, ménageant les intérêts de celle-ci tout en bradant les intérêts de l'ensemble de la classe. Alors que dans la phase de soumission formelle le prolétariat pouvait utiliser le syndicat qui lui permettait de créer les conditions favorables pour que la force de travail se vende à sa valeur, par contre dans la phase de soumission réelle, l'une des fonctions du syndicat, devenu partie intégrante de la société bourgeoise, est de maintenir le prix de la force de travail en-dessous de sa valeur.

Reprenons par exemple notre tableau ci-dessus. Supposons que le prix de la force de travail y soit inférieur à sa valeur et que le salaire est égal à la valeur de la force de travail lorsque le taux de salaire est 1,1.

Il est donc parfaitement possible,-et c'est ce qui se passe dans la réalité - que la force de travail soit globalement vendue au-dessous de sa valeur (soit à 1 dans notre exemple), bien qu'une fraction de la classe ouvrière vende sa force de travail au-dessus de la valeur. Dans le tableau pour que globalement la force de travail soit vendue à sa valeur, il faudrait qu'il y ait une masse de salaire de 55 (au lieu de 50 ici). On peut mesurer ici tout ce qu'a de fallacieux la revendication du salaire minimum par le syndicat et par les gauchistes. Le syndicat réclamerait par exemple si nous prenons les chiffres du tableau un salaire minimum de 0,80 (soit 0,85 pour les gauchistes, compte tenu de la surenchère !). Ce faisant ils livrent pieds et poings liés le prolétariat au capital en revendiquant un salaire inférieur à la valeur de la force de travail.

Examinons les conséquences de tout ceci : les ouvriers des catégories III et IV qui eux aussi (tout comme ceux de V) vendent leur force de travail au-dessous de sa valeur ne sont pas unifiées face au capital sur une même revendication. Le syndicat maintient et reproduit la division de la classe ouvrière, et ce d'autant plus que les ouvriers des entreprises III, IV et V sont plus isolés (par exemple dans le tableau 12 unités d'ouvriers se répartissent dans 5 entreprises du type V, 11 dans 4 entreprises du type IV etc.); ce faisant, le syndicat canalise la lutte ouvrière en l'utilisant comme facteur du procès de rationalisation et d'accumulation du capital. Par exemple, si nous envisageons les entreprises encore inférieures à celles du type V, il est possible que la revendication d'un salaire minimum de 0,80 leur paraisse intolérable et les oblige à fermer leur porte. C'est ce qui explique que souvent les petits patrons soient de farouches adversaires du syndicat, alors que le patronat dans son ensemble et l'Etat le reconnaissent comme partenaire et interlocuteur privilégié, responsable et démocratique.

Par ce biais-là, le syndicat peut donc canaliser la lutte ouvrière comme facteur de rationalisation du capital. Mais il ne faudrait pas simaginer pour autant que le syndicat suscite les luttes. Au contraire, il cherche à les étouffer et à les limiter au maximum, y compris en les orientant selon les intérêts du capital. Ainsi, en Mai 68, la plus grande grève de l'histoire du mouvement ouvrier, les syndicats se sont vantés d'avoir arraché une augmentation de plus de 30% du salaire minimum. Ce qu'ils oublient de dire c'est qu'en fait ce salaire avait pris plus de 30% de retard sur l'évolution normale de l'ensemble du salaire ouvrier.

Nous avons vu que les syndicats ne cherchaient en aucune manière à unifier l'ensemble de la classe ouvrière pour qu'elle vende sa force de travail à sa valeur. Tout en fragmentant la classe, les syndicats vont développer une politique d'intégration spécifique à l'entreprise, au secteur, à la région, à la nation. Grâce aux différences de productivité, une partie de la classe ouvrière peut être corrompue par une politique de salaires plus élevés ce qui implique la possibilité de l'attachement à l'entreprise, du patriotisme d'entreprise, que les syndicats ne manquent pas d'exacerber. - Notons ici que nous avons considéré dans le tableau un même type d'ouvrier sans tenir compte des différences hiérarchiques etc.

C'est dans les entreprises de type I et II que nous trouvons l'aristocratie ouvrière (de plus c'est ici que les classes moyennes seront les plus nombreuses), qui forme une solide base pour le syndicat. En imposant la vente de la force de travail au-dessous de sa valeur, le syndicat ménage cette aristocratie dans la mesure où le capital n'est pas contraint d'attaquer ses privilèges. Bien au contraire, tant que durera la phase de prospérité, il cherchera à les maintenir, accroissant ainsi la division au sein du prolétariat, tout en s'assurant de l'attachement d'une fraction de la classe dont le poids social est déterminant. On remarquera, en effet, que, dans notre exemple, 34% des ouvriers ( 8 + 9 = 17 sur 50) contrôlent près de 50% du capital (50 + 45 = 95 sur 200), en n'étant réparti que dans 3 entreprises, et assurent près de la moitié de la production (18 + 16 = 34 sur 70). Ces ouvriers occupent donc une position-clé dans le procès global de production, ils sont fortement concentrés, d'où une menace potentielle relativement plus forte contre le capital. Il est donc particulièrement vital pour celui-ci de s'assurer l'appui de cette fraction de la classe ouvrière.

11.3    Moyens de reproduction non reproductibles.

Jusqu'ici nous n'avons vu l’établissement de surprofits que dans le cas des moyens de production reproductibles.

Au cours de son procès d'accumulation, le capital, étant donné qu'il est guidé par la soif du maximum de plus-value, provoque la baisse de la valeur des marchandises en généralisant les techniques de production les meilleures. Grâce à celles-ci, tout capital est à même de produire plus dans le même temps, car ces techniques sont reproductibles et ne restent pas l'apanage d'un seul capitaliste.

A condition de pouvoir mobiliser la masse des capitaux nécessaire, tout capitaliste peut introduire cette technique et obtenir momentanément un profit extra en abaissant la valeur individuelle des marchandises au-dessous de leur valeur sociale.

« Ou bien cette réduction (des coûts de production NDR) résulte du fait que le capital est employé dans des quantités supérieures à la moyenne, en sorte que les faux frais de la production diminuent tandis que les causes générales qui font croître la productivité du travail (coopération, division du travail etc.) peuvent avoir une plus haute efficacité, une intensité accrue, parce que leur champ d'activité s'est étendu; ou bien il provient du fait qu'indépendamment de la quantité de capital en fonction on recourt à de meilleures méthodes de travail, des inventions nouvelles, des améliorations mécaniques, des secrets de fabrication en chimie etc. bref, des moyens de production nouveaux, améliorés, supérieurs à la moyenne. La réduction du prix coûtant et le surprofit qui en résulte proviennent de la manière dont le capital en fonction est investi. Ils sont dus soit au fait que le capital est concentré dans les mains d'une seule personne, en quantité exceptionnellement grande, condition qui s'annule dès que des grandeurs équivalentes sont employées dans la moyenne; soit au fait qu'un capital de telle grandeur fonctionne d'une manière particulièrement productive, condition qui disparaît aussitôt que, d'exceptionnelle, la méthode devient générale ou se trouve surpassée par une autre, encore plus élaborée. » (Marx Capital III, 6 Pléiade t.2 pp.1313-1314)

Nous avons vu que les lois de la production capitaliste allaient toujours dans le sens de la généralisation de la technique la meilleure et par conséquent de l'abaissement de la valeur des marchandises. Le capital qui recherche le maximum de valeur extra, de plus-value, est obligé pour cela d'utiliser les techniques dont l'effet tend à réduire au minimum la valeur. Ce faisant, le capital pose d'une manière toujours plus accrue les bases de la société future. C'est cette contradiction valorisation/dévalorisation qui se présente sous l'aspect de la baisse tendancielle du taux de profit.

Cette généralisation de la technique la meilleure ne peut avoir lieu lorsque nous avons affaire à une force productive naturelle non reproductible et qui peut être monopolisée. Toute force productive naturelle n'est pas pour autant monopolisable, il en est ainsi de l'air par exemple. Dans un tel cas où une force productive naturelle peut être à la disposition de tous les capitalistes, il ne s'ensuit rien de différent par rapport au cas précédent. Le problème est tout autre lorsque nous avons affaire à l'utilisation d'une force productive qui est par nature monopolisable. En effet, elle est la source d'une productivité naturelle du travail qui ne provient ni du capital ni du travail, ni d'une utilisation par le capital d'une énergie naturelle distincte du capital mais incorporée en lui (par ex. l'utilisation de la vapeur dans une machine à vapeur).

Supposons que :

« les fabriques d'un pays donné soient pour la plupart actionnées par des machines à vapeur, une minorité cependant par des chutes d'eau naturelles. Supposons que le prix de production dans ces branches d'industrie soit de 115 pour une masse de marchandises dont la production a consommé un capital de 100. Le profit de n'est pas seulement calculé sur le capital de 100 qui a été consommé, mais sur le capital total utilisé dans la production de cette valeur marchandise. Comme nous l'avons expliqué antérieurement, ce prix de production n'est pas déterminé par le coût de production individuel de chaque producteur industriel, mais par le coût de production moyen de la marchandise produite, dans les conditions moyennes du capital, dans toute la sphère de production considérée. En fait il s'agit du prix de production de marché, du prix moyen de marché par opposition à ses oscillations. C'est d' ailleurs sous forme de prix de marché et ensuite sous forme de prix régulateur de marché ou prix de production de marché que se manifeste dans les marchandises la nature de la valeur; c'est ainsi que se traduit le fait qu'elle est déterminée, non point par le temps nécessaire à un producteur individuel donné produisant une certaine quantité de marchandises, ou des marchandises isolées, mais par le temps de travail socialement nécessaire; c'est le temps de travail requis pour produire, dans les conditions sociales moyennes de production, la quantité totale exigée par la société d'une espèce de marchandises se trouvant sur le marché." (Marx Capital ES t8 p.33)

Dans ce secteur, c'est la totalité des entreprises dont le travail abstrait est dépensé comme travail social qui détermine la valeur des marchandises. Supposons, en poursuivant l'exemple de Marx ci-dessus, que certains capitalistes soient à même d'utiliser une chute d'eau qui permette de réduire les coûts de production de 10. Leur capital avancé baisse alors de 100 à 90. Comme le prix de production dans la branche est le même pour la totalité des marchandises, les entreprises utilisant la chute d'eau vendent leurs marchandises 115 et touchent donc un profit de 25. Ces 25 se décomposent en 1355 de profit moyen (soit 15% -taux de profit moyen- de 90 - capital avancé-) et 11,5 de surprofit. Si le capitaliste qui exploite la chute d'eau n'est pas lui-même le propriétaire, mais que celui-ci est un personnage distinct du capitaliste, à savoir le propriétaire foncier, c'est celui-ci qui touche le surprofit sous forme de rente foncière. Il y a conversion du surprofit en rente foncière.

Dans le cas présent, cette rente sera appelée rente différentielle car elle est égale à la différence entre le prix de production individuel d'un capital particulier employant une force naturelle monopolisable, et le prix de production régulateur des marchandises de la branche. Dans la mesure où le propriétaire s'empare de ce surprofit celui-ci se convertit en rente foncière. Cette rente n'entre pas dans la formation du prix de production régulateur, elle est au contraire fondée sur lui. Cependant, tous les capitaux participent à l'établissement du prix de production régulateur, même ceux qui obtiennent un surprofit.

De même, il est possible que tous les capitaux participant à l'établissement du prix de production à l'intérieur de la branche soient caractérisés par le fait qu'ils emploient une force productive monopolisable. Dans l’agriculture par exemple, toutes les entreprises utilisent la terre comme moyen de production. Lorsqu'il y a seulement utilisation de moyens de production reproductibles, nous avons vu qu'il y a coïncidence entre le prix de production sur le plan de la branche c'est-à-dire somme des coûts de production individuels + profit moyen calculé sur le capital avancé total) et la valeur de marché (masse des marchandises multipliée par le prix de production régulateur du prix de marché individuel).

Par contre, lorsqu'il y a utilisation d'une force productive naturelle non reproductible, la valeur de marché est toujours supérieure au prix de production. Dans le cas présent, si nous faisons la somme des capitaux avancés dans l'entreprise qui possède la machine à vapeur et celle qui possède la chute d'eau, le prix de production au niveau de la branche serait de 100 + 90 (coût de production) + 28,5 (profit moyen de 15% sur le capital avancé) = 218,5 (prix de production au niveau de la branche). La valeur de marché est quant à elle de 115 (prix de production régulateur) X 2 (nombre de marchandises) = 230.

La différence de 11,5 revient au propriétaire foncier sous forme de rente. Si la chute d'eau appartenait au capitaliste, il y aurait toujours surprofit, mais le capitaliste l’empocherait directement, il ne serait pas obligé de le verser sous forme de rente au propriétaire foncier. Dès lors on ne pourrait pas, dans cette poche capitaliste, distinguer formellement le surprofit du profit moyen.

Par conséquent le surprofit est indépendant de l'existence ou de la non-existence de la propriété foncière. Le seul rôle de la propriété foncière dans cette affaire est de convertir le surprofit en rente. Alors que dans le cas que nous avons étudié précédemment, il y avait un mouvement du capital qui tendait à généraliser la technique la meilleure, ici cette meilleure technique -celle utilisant la chute d'eau- est par nature non généralisable puisque non reproductible. Les autres capitaux ne peuvent donc en bénéficier. Il n'y a donc pas moyen par ce biais-là, pour ces autres capitaux d'abaisser le prix de production régulateur au niveau du prix de production individuel du capital qui utilise la chute d'eau. Par contre rien n'empêche ces capitalistes d'utiliser une force productive reproductible (fruit du travail humain) qui ait les mêmes effets que la chute d'eau (ou des effets supérieurs) sur la productivité du travail et donc au niveau de la valorisation. Il peut très bien arriver que de nouvelles techniques, elles généralisables, viennent supplanter la technique non reproductible qui finit par être éliminée en tant que force productive.

La seule source de valeur est le travail, et la chute d'eau comme toute force naturelle n'a aucune valeur, elle permet seulement à un capital donné d'obtenir un surprofit grâce à un degré de productivité exceptionnel. C'est seulement en tant que propriétaire de cette force naturelle, que le propriétaire foncier peut s'approprier une partie de la plus-value extorquée à la classe ouvrière. Ce qui a été dit ici pour la chute d'eau vaut également pour les terres ou les richesses du sous-sol. Nous examinerons la rente agricole proprement dite dans la suite de cette étude.

12.  Mode de Production capitaliste = Alimentation végétalienne

Avant d'aborder la théorie de la rente proprement dite, nous devons développer ici un aspect essentiel de la théorie révolutionnaire. Cet élément très important qui est la théorie de l'aliment de base a été depuis Marx occulté, de même que l’ensemble de la question agraire, par les bourgeois et les réformistes. Lorsque rarement cet élément est mentionné, c'est comme de coutume pour le juger dépassé et le réviser en fonction des « phénomènes nouveaux » que connaîtrait le MPC.

Pour notre part, comme à notre habitude, nous nous rangeons dans le camp des quelques-uns qui farouchement défendent l'invariance du programme communiste.

Un des grands mérites d'Adam Smith est aussi d'avoir montré que la rente foncière provenant du capital employé dans la culture des produits agricoles tels que le lin, les plantes tinctoriales, dans l'élevage etc. est déterminée par la rente obtenue par le capital investi dans la production de l'aliment de base. Depuis Smith, aucun progrès n'a été réalisé à cet égard. Les restrictions ou additions que nous pourrions y ajouter n'ont pas leur place ici mais entrent dans l'étude spéciale de la propriété foncière. Nous ne parlerons donc pas ex professo de la propriété foncière se rapportant à un sol non destiné à la production de blé. » (Marx.p.1286).

En remarquant, que depuis Smith aucun progrès n'a été réalisé dans la compréhension de cet élément théorique, Marx raye d'un large trait de plume 50 ans de progrès scientifique. Si l'une de nos thèses montre que la science économique bourgeoise a atteint son apogée en 1830, sur la question de laliment de base le progrès s'est arrêté en 1776. Avis aux universitaires qui voudraient se présenter sur la ligne de départ et concourir dans la série "aliment de base" : ils ont un sérieux handicap de deux siècles ! Ce n'est pas vers les philistins modernes qu'il faudra se tourner pour avoir quelque lumière sur la question.

Comme Marx le fait remarquer, l'examen exhaustif de la question de l’aliment de base devait être menée à bien dans le livre consacré à la "propriété foncière" c'est-à-dire le deuxième livre des 6 que Marx projetait d'écrire et dont un seul l'a été : le Capital. Toutefois il n'est guère difficile d'exposer les grandes lignes de notre théorie. Hormis la Gauche Communiste d'Italie, bien peu de ceux qui prétendirent assurer la continuité du communisme révolutionnaire dans la terrible période de contre révolution dont nous émergeons à peine n'ont défendu cette thèse cardinale : le MPC s'accompagne d'une révolution alimentaire. Mode de production capitaliste = alimentation végétalienne. (écologistes vous arrivez 4 siècles après le capital !) [xxxviii]

Le lecteur écarquille les yeux ! Ne vivons-nous pas dans l'ère de la boite de conserves, du surgelé et du potage minute (en 1952, Bordiga ne parlait que de la conserve, excusez le modernisme !) ? Le journaliste de service de France-Soir ne nous dit-il pas d'ailleurs qu'aujourd'hui ce nest plus le pain quotidien que l'ouvrier doit gagner à la sueur de son front, mais le beefsteak ? La preuve : pour la première fois depuis qu'elle a le pouvoir politique, la bourgeoisie française vient de libérer le prix du pain!

Mais les faits sont têtus, et c'est sur eux que nous nous appuierons, même si la statistique bourgeoise, pourtant toujours prompte et précise dès qu'il s'agit de compter les poils de cul merdeux des capitalistes est peu loquace sur le sujet.

A chaque mode de production correspond un mode d'alimentation humaine donné. Dans le MPC, dont le but est de produire le maximum de plus-value, l'alimentation de la classé ouvrière, donc de la seule classe capable de fournir le surtravail aura une importance toute particulière. L'alimentation joue un rôle important dans la reproduction de la force de travail, et pour le capital il est nécessaire que la valeur de la force de travail soit la plus basse possible. Dans la phase de soumission formelle du travail au capital alors que l'augmentation de la productivité et de l'intensité du travail du travail rencontrent rapidement des limites, le capital ne peut, toutes choses égales par ailleurs accroître le taux de plus-value qu'en recourant à deux méthodes : l'allongement de la journée de travail et l'abaissement du prix de la force de travail au-dessous de sa valeur. Mais le capital tente aussi de modifier les conditions de la reproduction de la force de travail en substituant, par exemple, la pomme de terre à d'autres éléments permettant la reproduction de la force de travail.

« Le coton, les pommes de terre et l’eau-de-vie sont des objets du plus commun usage. Les pommes de terre ont engendré les écrouelles; le coton a chassé en grande partie le lin et la laine, bien que la laine et le lin soient, en beaucoup de cas, d'une plus grande utilité, ne fût-ce que sous le rapport de l'hygiène; l’eau-de-vie, enfin l'a emporté sur la bière et le vin, bien que l'eau-de-vie employée comme substance alimentaire soit généralement reconnue comme un poison. Pendant tout un siècle, les gouvernements luttèrent vainement contre l'opium européen; l'économie prévalut, elle dicta ses ordres à la consommation.

Pourquoi donc le coton, la pomme de terre et l'eau-de-vie sont-ils les pivots de la société bourgeoise ? Parce qu'il faut pour les produire, le moins de travail, et qu'ils sont par conséquent au plus bas prix. Pourquoi le minimum du prix décide-t-il du maximum de la consommation ? Serait-ce par hasard à cause de l'utilité absolue de ces objets, de leur utilité intrinsèque, de leur utilité en tant quils correspondent de la manière la plus utile aux besoins de l’ouvrier comme homme, et non de l'homme comme ouvrier ? Non, c'est parce que dans une société fondée sur la misère, les produits les plus misérables ont la prérogative fatale de servir à l'usage du plus grand nombre. (Marx Misère de la philosophie p.37)

Les lois de la production capitaliste renchérissent relativement les produits alimentaires par rapport aux produits manufacturés (à l'inverse du féodalisme dans lequel les produits manufacturés sont relativement plus chers que les produits agricoles), la généralisation du MPC s'accompagne donc d'une révolution alimentaire[xxxix], l'aliment de base de la classe exploitée étant un aliment végétal (Blé en Europe, Riz en Asie).

Dans son ouvrage sur "La Question Agraire", Kautsky, alors orthodoxe, commence par démolir les postulats bourgeois selon lesquels le climat et non le mode de production est l'élément déterminant de l'alimentation. Selon la théorie bourgeoise, il y aurait des branches de l'espèce humaine (notamment celles vivant dans les régions tropicales ou équatoriales) qui n'auraient pas besoin de viande. Une telle explication relève d'un plat naturalisme en ce qu'elle prétend déterminer la forme de l'activité humaine par le besoin en carbone ! Or s'il est vrai que dans les pays froids l’homme a relativement plus besoin de substances animales (riches en carbone) la différence n'est pas si notable qu'on puisse séparer naturellement l’humanité en peuples végétariens et peuples non végétariens suivant la latitude. C'est ce que prouve, par exemple, l'effort que font les Tchouktches des régions polaires pour se procurer des végétaux. A l'inverse, dans toutes les régions d'Afrique, les habitants se nourrissent de beaucoup de viande. A un faible degré du développement humain[xl] l'homme résolvait même son "besoin en carbone" en mangeant son semblable.

Comme le montre Kautsky, dans la mesure où l'homme est tout d'abord confronté à une nature qu'il ne domine pas, il dépend largement de celle-ci et se nourrit de ce qui lui est facilement accessible. Ainsi, malgré les différences de climat, tous les hommes vivant au stade de la chasse et de la pêche s'alimentaient à peu près de la même manière (avec bien sûr les variations locales dues à la plus ou moins grande rareté ou abondance de certains produits). La manière dont l'homme s'empare de ses sources de nourriture est déterminée par son mode de production. Aucun peuple ou groupe humain n'est par nature entièrement, végétarien[xli], le climat ne constituant dans tout cela, contrairement à ce qu'affirmant les théories bourgeoises, qu'un élément négligeable, dans la mesure où il ne joue pas de rôle sur la mise à disposition des produits (même Kroutchev a eu toutes les peines du monde à faire pousser des fraises en Sibérie, et pourtant il pensait que le socialisme impliquait la domination de la nature).

« Si le mode de production d'un peuple change, son alimentation change aussi sans que change le climat. Si le lazzaroni napolitain d'aujourd'hui se contente de macaronis, de sardines et d'ail, il ne le doit pas au magnifique climat sous lequel il vit. Sous le même climat, les hommes des temps héroïques de la Grèce, ainsi que nous l’apprenons par l’Iliade et l'Odyssée, trouvaient du plaisir non seulement à consommer de grandes quantités de viande, mais encore à consommer de la graisse "florissante", nourriture qui pourrait satisfaire même un esquimau.

Les Hindous eux-mêmes n'ont pas toujours été végétariens. Avant d'avoir envahi la vallée du Gange et de s'y être établis, ils étaient, des bergers nomades dont l'alimentation se composait principalement du lait et de la viande des bêtes de leurs troupeaux. Ce n'est que lorsque leur mode de production eut changé, lorsque l'agriculture eut pris la place de l’élevage parce que le pays du Gange présentait bien des conditions favorables à l'agriculture, mais non à une exploitation étendue de pâturages, ce n'est qu'alors que l'abatage d'un bœuf ou d'une vache, de celui qui laboure et de celle qui donne le lait, devint peu à peu un acte de prodigalité criminelle. » (Kautsky - La question agraire pp.33-34)

Il nous faut montrer maintenant que l’avènement du MPC s'accompagne de la généralisation de l'alimentation végétalienne.[xlii]

Selon des historiens allemands du XIXè siècle, la consommation de viande a atteint un point culminant en Allemagne au cours du XVè siècle avec environ 100 kg par personne et par an. C'est-à-dire, 250 g à 300 g par jour, si l'on divise cette quantité par la totalité des jours de l'année, mais il faut compter en enlevant les jours d'abstinence et de jeûne religieux, dans ce cas, on arrive à des rations courantes de 450 à 500 g.

Le déclin s'effectue au cours du XVIè siècle, d'abord lentement puis d'une manière rapide au cours des XVIIe et XVIIIe siècles. A la fin du XVIIIè- début du XIXè siècle, on en est à 1,4 kg par personne et par an (il convient de noter l'insuffisance de tels chiffres qui ne prennent pas en compte les différentes classes sociales[xliii] - Nous avons vu que pour le capital ce qui est déterminant c'est la consommation de l'ouvrier. De ce point de vue, on peut dire que la ration de l'ouvrier était certainement légèrement inférieure à ce chiffre [xliv].

Ainsi en 250 ans, la consommation de viande de l'Allemand a été divisée par 7 ! Il s'effectue ensuite une légère reprise (environ 40 kg par personne et par an à la veille de la première guerre mondiale). Cela ne fait que confirmer notre doctrine de classe. En effet, s'il y a une baisse absolue de la consommation de viande avec l'établissement de la phase de soumission formelle du travail au capital, au cours de la phase de soumission réelle la consommation, de viande s'accroît de nouveau. La consommation de viande par ouvrier est d'ailleurs (avec le capital fixe et le nombre d'exemplaires vendus du Manifeste du parti communiste !) pour Marx l'un des indices les plus sûrs du développement capitaliste. Cependant si l'on considère la. consommation de l'ouvrier Français en 1974, celui-ci consomme toutes catégories de viande confondues, y compris charcuterie et poisson, moins de 160 g par jour soit trois fois moins de viande que l'artisan allemand du XVIè  siècle.

On peut constater la même tendance de diminution absolue de la consommation de viande comme corollaire du développement capitaliste, en Angleterre, même si les observations y ont été faites d'une manière moins sérieuse[xlv]. La ration alimentaire des "mangeurs de viande" (meat eating classes) est évaluée à 680 g par jour pour l'Angleterre du XVè siècle. Dans la Royal Navy en 1565, chaque matelot reçoit par jour 518 g de bœuf salé et 85 g de poisson séché. Au XVIIè la consommation de viande tomberait, (pour la population qui en mange tous les jours, ou 5 fois par semaine), à 311 g par jour (cf. Gregory King). Donc, là aussi on constate une diminution de la consommation de viande. De plus, celle-ci augmente à nouveau un peu plus tôt qu'en Allemagne, et ceci n'est pas étonnant, car comme nous l'avons vu dans notre N°5, l’Angleterre est la première aire à connaître la phase de soumission réelle du travail au capital.

En ce qui concerne le prolétaire anglais de l'ère de la révolution industrielle, il nous suffit de citer les résultats de l'enquête d'Engels à Manchester en 1844 pour en avoir un saisissant aperçu :

« L'alimentation habituelle du travailleur industriel diffère évidemment selon le salaire. Les mieux payés, en particulier ceux des ouvriers d'usine chez lesquels chaque membre de la famille est en état de gagner quelque chose ont tant que cela dure, une bonne nourriture, de la viande chaque jour et le soir, du lard et du fromage. Mais dans les familles où on gagne moins, on ne trouve de la viande que le dimanche ou 2 à 3 fois par semaine, et en revanche plus de pommes de terre et de pain; si nous descendons l'échelle peu à peu, nous trouvons que la nourriture d'origine animale est réduite à quelques dés de lard, mêlés aux pommes de terre, plus bas encore ce lard disparaît, il ne reste que du fromage, du pain de la bouillie de farine d'avoine (porridge), et des pommée de terre, jusqu'au dernier degré, chez les Irlandais où les pommes de terre constituent la seule nourriture." (Situation de la classe laborieuse en Angleterre p.115)

Engels ajoute par la suite que même cette limite est franchie quand l’ouvrier cesse d'avoir du travail ; par exemple, à Londres, où le nombre des sans-travail était plus grand qu'ailleurs :

« On consomme à défaut d'autre nourriture, des pelures de pommes de terre, des déchets de légumes, des végétaux pourrissants, et on ramasse ardemment tout ce qui peut contenir ne serait-ce qu'un atome de produit mangeable. »

En ce qui concerne la France, il y a encore moins de données globales, mais nous pouvons utiliser quelques exemples significatifs localisés, comme l'évolution de la consommation de viande du salarié Languedocien au XVIè siècle.

1480             39,5 kg/an

1533-34     40,9 kg/an

1549             32,7 kg/an

1551             38,2 kg/an

1562                      35 kg/an

1563                      30 kg/an

1583                        20 kg/an

1580-90     18,2 kg/an

Ainsi, en moins d'un siècle, la consommation de viande est divisée par 2.

En Espagne sous Philippe II, la consommation de viande et de poisson par an et par habitant est égale à 18 kg de bœuf, 9,6 kg de mouton, 6 kg de poisson frais et 6 kg de poisson séché, ce qui constitue des quantités honorables par rapport à l'époque actuelle. On peut noter toutefois que là où il y a forte consommation de viande il y a aussi souvent forte consommation de pain [xlvi]

Dans les époques de famine, l'alimentation, surtout celle du paysan est composée uniquement de céréales dans le meilleur des cas, de racines et de châtaignes autrement.

En séparant le prolétaire de la terre, le capital paupérise l'ouvrier, la part relative de la consommation de céréales et de végétaux augmente et ceux-ci constituent son aliment de base, celui-ci étant en Europe le blé. Avec la phase de soumission réelle du travail au capital, la consommation de viande de la classe ouvrière et plus encore de son aristocratie augmente. En effet, dans cette phase, il est possible d'augmenter le taux d’exploitation tout en augmentant le salaire réel. Le capital peut ainsi forger des chaînes dorées aux esclaves salariés. Avec cette phase, il s'ensuit un changement d'attitude de la bourgeoisie vis-à-vis de l'image de l'ouvrier qu'elle propose comme modèle à l'ensemble du prolétariat, de même son attitude vis-à-vis du syndicat se modifie. C'est ce qu’a très bien montré Rosa Luxemburg :

« Le rôle personnel de l'exploiteur est visible quand il s'agit du salaire absolu, c'est-à-dire du niveau de vie réel. Une réduction de salaire qui entraîne un abaissement du niveau de vie réel des ouvriers est un attentat visible des capitalistes contre les travailleurs et ceux-ci y répondent aussitôt par la lutte, là où existe un syndicat, et, dans les cas favorables, ils l'empêchent. La baisse du salaire relatif s'opère sans la moindre intervention personnelle du capitaliste, et contre elle, les travailleurs n'ont pas de possibilité de lutte et de défense à l'intérieur du système salarial, c'est-à-dire sur le terrain de la production marchande. Contre le progrès technique de la production, contre les inventions, contre l'introduction des machines, contre la vapeur et l'électricité, contre les perfectionnements des transports, les ouvriers ne peuvent pas lutter. Or, l'action de ces progrès sur le salaire relatif des ouvriers résulte automatiquement de la production marchande et du caractère de marchandise de la force de travail. C'est pourquoi les syndicats les plus puissants sont impuissants contre cette tendance à la baisse rapide du salaire relatif. La lutte contre la baisse du salaire relatif est la lutte contre le caractère de marchandise de la force de travail, contre la production capitaliste tout entière. La lutte contre la chute du salaire relatif n'est plus une lutte sur le terrain de l'économie marchande, mais un assaut révolutionnaire contre cette économie, c'est le mouvement socialiste du prolétariat.

D'où les sympathies de la classe capitaliste pour les syndicats qu'elle avait d'abord combattus furieusement, une fois que la lutte socialiste eut commencée et dans la mesure où les syndicats se laissent opposer au socialisme. En France, les luttes ouvrières pour l'obtention du droit de coalition ont été vaines jusque dans les années 1870 et les syndicats étaient poursuivis et frappés de sanctions draconiennes. Cependant, peu après que la Commune eut inspiré à la bourgeoisie une peur panique du spectre rouge, un brusque changement s'opéra dans l'opinion publique. L'organe du président Gambetta, La République Française, et tout le parti régnant des "républicains rassasiés", commencent à encourager le mouvement syndical, à faire pour lui une active propagande. Aux ouvriers anglais, on citait en exemple au début du XIXè siècle la sobriété des ouvriers Allemands; c'est au contraire l'ouvrier anglais, non pas sobre mais « avide » le trade-unioniste mangeur de bifteck, que l'on recommande comme modèle à l'ouvrier Allemand. Tant il est vrai que pour la bourgeoisie la lutte la plus acharnée, pour l'augmentation du salaire absolu est une vétille inoffensive par rapport à l'attentat contre le saint des saints, contre la loi du capitalisme qui tend à une baisse continuelle du salaire relatif. » (Rosa Luxemburg. Introduction à l'économie politique pp.282-83)

La consommation de viande de l'ouvrier sera donc un des indices du développement de la phase de soumission réelle du travail au capital. Il est facile de vérifier que c'est effectivement dans les métropoles impérialistes que l’ouvrier consomme le plus de viande[xlvii] (Deux exceptions : l'Argentine et l'Uruguay que la division internationale du travail a placées dans la position d'exportateurs de viande pour les pays capitalistes les plus développés et dans lesquels la consommation de viande par la classe ouvrière est comparable à celle des pays où le MPC est le plus développé).

Après avoir démontré que le MPC généralise l'alimentation végétalienne et que l'augmentation de la consommation de viande, avec la phase de soumission réelle, n'est absolument pas contradictoire avec la thèse précédente mais bien au contraire en parfaite continuité avec celle-ci, il nous reste à montrer l'importance, toute actuelle, de l'aliment de base végétal.

Tandis qu'augmentait pour les pays capitalistes les plus développés la consommation de viande, le rôle des aliments végétaux est allé en diminuant. Ainsi la consommation de pain par an et par personne passe, en France, de 84,3 kg en 1965 à 57,2 kg en 1974 ; la consommation des pâtes alimentaires passe de 7,6 kg en 65 à 5,6 kg en 74. Tandis que, dans le même temps, la consommation de viande de boucherie s'élève de 20,9 kg à 21,8 kg, la consommation de viande de porc passe de 6,3 kg à 7,8 kg, la charcuterie de 6,9 kg à 8,1 kg. La baisse de la consommation- de blé se retrouve dans la plupart des pays capitalistes dans lesquels le blé est l'aliment de base.

- Consommation de blé 1924-1961 en kilogrammes par an et par habitant-

 

Pays

1924-28

1929-33

1934-38

1950-53

1954-58

1959-61

France

192

184

158

162

141

132

Belgique + Lux

165

161

149

127

121

119

Royaume-Uni

138

133

127

117

114

108

Australie

137

134

126

127

119

111

Nlle-Zélande

128

122

118

103

103

105

Suisse

128

135

131

115

109

108

Canada

123

112

115

95

90

86

Etats-Unis

114

104

100

84

76

74

Pays-Bas

105

106

104

101

101

93

(Source : FAO)

 

Il faut cependant nuancer les chiffres ci-dessus, dans la mesure où ce qui nous intéresse c'est la consommation de la classe ouvrière, la seule dont l'exploitation de la force de travail permet la création de plus-value. De ce point de vue, ce sont les classes moyennes et les capitalistes qui consomment proportionnellement le plus de viande et le moins de céréales et de pommes de terre. Pour la France de 1974, nous avons la répartition suivante (en kilos par an et par personne).

 

                             Ouvriers

                Classes moyennes

 Employés / Cadres moy./ Cadres Sup.

Capitalistes

Pain

58,76

46,71

43,44

37,39

43,43

Pâtes

5,58

4,68

4,09

3,24

4,27

Pommes de T.

79,54

57,23

56,44

31,4

48,27

Ts. prod. Car-nés(+poisson)

56,74

58,04

55,74

54,02

62,69

(Viande boucherie)

(20,34)

(22,68)

(21,05)

(23,99)

(27,90)

 

Donc, d'une part notre doctrine de classe considère l'aliment de base qui rentre dans la reproduction de la force de travail prolétarienne, d’autre part il est nécessaire de considérer des aires géographiques et donc de dépasser l'analyse pays par pays. Nous retrouvons ici l'un des éléments des fameuses aires géo-historiques dont nous avons parlé brièvement dans le N°5 de C ou C dans notre conclusion sur la question nationale.

En ce qui concerne le blé, nous pouvons avoir une bonne indication de son importance dans certains pays où justement il constitue l'aliment de base en constatant la part de calories fournies par le blé dans le total des calories fournies par les céréales et féculents.

 

Grèce            89%

Liban.          82%

Yougoslavie 75%

Etats-Unis   72%

Israël             88%

Iran             82%

Suède            75%

Libye           71%

Hongrie         86%

Turquie..     82%

Irak             75%

Pays-bas      69%

Australie       85%

France...      80%

Canada       74%

Afghanistan68%

Jordanie        84%

Argentine    79%

Irlande         74%

Norvège      64%

Italie...          83%

Uruguay      77%

Espagne       74%

Roumanie   58%

Chili             82%

Belgique.     77%

Royaume-Uni 74%

All.Féd.       52%

Autriche      48%

Syrie....       77%

Suisse          73%

Finlande      50%

Danemark.  44%

Portugal      40%

RAU           43%

Pologne       40%

 

(Source : PAO 1962)

 

La faible part de certains pays comme la Pologne ou le Portugal s'explique par l'importance d'autres aliments comme le maïs et la pomme de terre. Il en va de même en RAU où le maïs joue un rôle très important. Toutefois le blé est prédominant, même si ce n'est que faiblement, et dautre part il est nécessaire de considérer l'ensemble de l'aire envisagée. Il est frappant de voir que les pays se répartissent dans les aires suivantes :

Europe (il faut inclure l'URSS dans laquelle le blé joue un rôle de très grande importance).

Moyen-Orient (il faudrait ajouter également le Pakistan occidental, consommateur de blé).

Amérique du Nord (sauf Mexique où le maïs est l'aliment de base).

Sud de l'Amérique Latine (comme nous l'avons noté l'Argentine et l'Uruguay ont un niveau de consommation de viande comparable à celui des pays capitalistes les plus développes, il n'en demeure pas moins comme le montrent ces chiffres que le blé y est l’aliment de base).

Bien entendu, si la part du blé dans la consommation de céréales et de féculents joue partout un rôle primordial, cette part est très variable du point de vue de la contribution au montant total des calories. Cela n'a rien d'étonnant car avec le développement de la phase de soumission réelle la quantité de viande consommée augmente, aussi les calories d'origine animale ont-elles en général d'autant plus d'importance que le MPC est plus développé. Ainsi, par exemple, en Turquie le blé fournit 58% des calories totales et les protéines d'origine animale 16% tandis qu'aux Etats-Unis, modèle du développement capitaliste la part du blé est de 17% contre 70% pour les protéines d'origine animale. Mais dans un cas comme dans l'autre, le principal végétal constituant l'aliment de base du prolétariat est le blé ( 82% en Turquie et 72% aux USA).

En ce qui concerne le riz et les autres végétaux susceptibles d'être l'aliment de base d'une aire donnée nous n'avons pas d'études comparables mais on peut toutefois citer à titre d'exemple le Japon. Le riz y est l’aliment de base.

- Consommation de certains aliments au Japon 1949-63 en grammes par jour et par habitant.

 

Aliments

1949

1955

1963

Riz

333

347

351

Blé

66

68

65

Orge

63

60

12

Aliments d' orig.anim.

69

125

178

(Source : FAO)

 

Quant à la Chine, si vous n'êtes pas convaincus que le riz y est l’aliment de base vous pouvez toujours aller, s'il vous reste quelques sous à la fin du mois, dans un restaurant chinois, et essayer d’y demander du pain[xlviii]

Jusqu'ici nous n'avons envisagé la question que sous l'angle des quantités consommées ou des calories fournies.

Si cela nous donne des indications précieuses pour la détermination de l'aliment de base, du principal végétal entrant dans la reproduction de la force de travail prolétarienne, cette détermination ne pourra être menée à bien que par l'étude des superficies cultivées. L'aliment de base étant le végétal qui occupe la superficie la plus importante.

Le blé était cet aliment en Europe aux XVIII0 et XIX0 siècle et il semble donc bien l'être toujours au vu des éléments que nous avons analysés plus haut.

Mais nous devons voir si cela est confirmé par la donnée qui est la plus importante pour la détermination de la rente : la superficie cultivée.

Pour cela nous aurons recours au grand tableau comparatif des pages suivantes.


Répartition des principales superficies cultivées en végétaux en Europe (unité=hectare)

 

Pays

Période

Seigle

Maïs

Riz

P. de T.

Blé

Orge

Avoine

Allemagne (RFA + RDA)

1912-14 1928-29 1969-71

6 500 000

4 500 000

1 550 000

-

-

100 000

-

-

-

3 400 000 2 800 000 1 100 000

2 000 000 1 600 000 1 200 000

1 600 000

1 500 000

2 100 000

4 500 000

3 500 000

1 000 000

Autriche

1912-14 1928-29 1969-71

2 000 000

  380 000

  140 000

290 000

  60 000 120 000

-

-

-

1 275 000

   190 000

   110 000

1 200 000

    200 000

    280 000

1 000 000

   150 000

   290 000

1 900 000

  300 000

  100 000

Hongrie

1912-14 1928-29 1969-71

1 100 000

   650 000

   150 000

2 900 000

1 000 000

1 275 000

-

-

-

   700 000

   280 000

   170 000

3 200 000

1 500 000

1 300 000

1 100 000

   450 000

   320 000

1 100 000

  280 000

    50 000

Belgique

1912-14 1928-29 1969-71

   260 000

   230 000

     20 000

-

-

2 000

-

-

-

   160 000

   170 000

     45 000

   160 000

    175 000

    210 000

     35 000

     40 000

   175 000

   275 000

   270 000

     90 000

Bulgarie

1912-14 1928-29 1969-71

185 000

180 000

 20 000

650 000 780 000

630 000

  3 000

  6 000

17 000

-

10 000

30 000

1 000 000 1 000 000 1 000 000

 230 000

 220 000

 420 000

  170 000

  150 000

    75 000

Danemark

1912-14 1928-29 1969-71

245 000

150 000

 40 000

-

-

-

-

-

-

60 000

65 000

35 000

  55 000

100 000

110 000

  250 000

  350 000

1 340 000

430 000

400 000

190 000

Espagne

1912-14 1928-29 1969-71

770 000 660 000 320 000

460 000 475 000

530 000

    39 000

    50 000

    60 000

   275 000

             ?

    390 000

3 900 000

4 200 000

3 800 000

1 500 000

1 800 000

2 215 000

550 000

700 000

480 000

France

1912-14 1928-29 1969-71

1 200 000

   790 000

   140 000

   470 000

   350 000

1 450 000

-

-

20 000

1 550 000

1 450 000

   400 000

6 500 000

5 200 000 4 000 000

   750 000

   750 000

2 820 000

4 000 000

3 500 000

   830 000

Italie

1912-14 1928-29 1969-71

125 000

125 000

  35 000

1 600 000

1 500 000

    980 000

145 000 140 000

170 000

295 000

350 000

280 000

4 800 000

4 800 000

4 000 000

250 000

230 000

180 000

  500 000

  500 000

   300 000


Pays

Période

Seigle

Maïs

Riz

P de T.

Blé

Orge

Avoine

Norvège

1912-14 1928-29 1969-71

15 000

  7 000

10 000

-

-

-

-

-

-

      40 000

      50 000

      30 000

       5000

    11 000

      4 000

    35 000

    60 000

   180 000

100 000

100 000

  70 000

Pays-Bas

1912-14 1928-29 1969-71

230 000

200 000

  60 000

-

-

1 000

-

-

-

    170 000

    180 000

    150 000

    60 000

    50 000

-

   25 000

   30 000

-

140 000

160 000

  60 000

Pologne

1912-14 1928-29 1969-71

?

5 500 000 3 750 000

-

-

-

-

-

-

-

2 500 000

 2 700 000

-

1 300 000

2 000 000

-

1 150 000

    870 000

-

2 000 000 1 400 000

Portugal

1912-14 1928-29 1969-71

?

250 000 230 000

-

-

430 000

-

-

40 000

-

-

115 000

-

450 000

500 000

-

80 000

90 000

-

230 000 165 000

Roumanie

1912-14 1928-29

1969-71

   90 000

300 000

  45 000

2 100 000

4 500 000

3 200 000

-

-

28 000

  10 000

200 000

310 000

2 000 000

3 000 000

2 500 000

550 000

2 000 000

310 000

500 000

1 200 000

130 000

Suisse

1912-14 1928-29 1969-71

25 000

20 000

 10 000

1 000

1 000

10 000

-

-

-

55 000

50 000

30 000

40 000

70 000

-

6 000

 6 000

 40 000

30 000

20 000

 10 000

GB + Irlande UK

1912-14 1928-29 1969-71

25 000

?

5 000

-

-

1 000

-

-

-

500 000

450 000

270 000

750 000

1 000 000

1 000 000

800 000 550 000

2 320 000

1 600 000 1 400 000 375 000

Suède

1912-14 1928-29 1969-71

400 000

250 000 80 000

-

-

-

-

-

-

150 000

150 000

 50 000

100 000

230 000

260 000

175 000

?

600 000

800 000

?

500 000

Grèce

1912-14 1928-29 1969-71

-

50 000

 7 000

-

-

160 000

-

-

17 000

-

12 000

55 000

-

500 000

1 000 000

-

200 000

?

-

130 000

80 000


Comme on peut le constater avec les chiffres des deux pages précédentes[xlix], c’est bien le blé qui occupe, en Europe, la superficie la plus grande parmi les végétaux. En outre, si le blé est destiné presque intégralement à l’alimentation humaine, il n’en va pas de même pour d’autres végétaux destinés pour une large part à l’alimentation animale, comme l’avoine, par exemple.

En arrondissant les totaux, nous voyons que le blé occupe, en 1914 et 1929 environ 25 millions d’ha ; l’avoine, environ 15 millions ; le seigle, environ 14 millions ; l’orge, environ 10 millions ; la pomme de terre et le maïs, environ 9 millions chacun ; enfin, le riz occupe une part peu importante : 200 000 ha.

En 1969-71, nous observons que le blé est toujours dominant par rapport aux autres végétaux (environ 24 millions d’ha)

On observe aussi la chute de l’avoine, qui tombe de 16,5 millions d’ha à 6 millions d’ha, baisse liée entre autres à la disparition du cheval, remplacé par les machines. Le seigle chute également pour atteindre 7 millions d’ha. Par contre, la superficie ensemencée en orge, s’élève de 9,5 millions d’ha en 1930 à 14 millions en 1970. Signalons que l’orge est utilisée à 70% pour nourrir les animaux, alors qu’à l’inverse, 70% du blé est utilisé pour l’alimentation humaine. Il en va de même pour le maïs qui semble se développer légèrement, surtout par son extension dans les régions qui ne pratiquaient pas traditionnellement ce genre de culture (Nord) ; le progrès scientifique permettant désormais d’y acclimater cette céréale. En Europe et en Amérique du Nord, le maïs sert pour la plus grande part à l’alimentation animale. Aux USA, le maïs occupe la plus grande part des surfaces cultivées en végétaux (23,8 millions d’ha, contre 18,7 millions pour le blé). Mais, c’est le blé qui constitue l’aliment de base puisque le maïs est utilisé en majeure partie pour nourrir les cochons, au point que les américains les appellent « maïs à quatre pattes ».

En ce qui concerne l’URSS, les données antérieures étant trop imprécises, nous ne pouvons fournir un tableau comparatif des différentes superficies cultivées en végétaux que pour la dernière période (1969-1971).

 

URSS

 

Blé

65 230 000 hectares

Orge

21 780 000 hectares

Seigle

  9 590 000 hectares

Avoine

  8 020 000 hectares

Maïs

  3 620 000 hectares

Millet

  2 820 000 hectares

Riz

     355 000 hectares

 

En ce qui concerne les autres aires, nous pouvons avoir une idée globale grâce au tableau suivant :

 

1975

Afrique

Am.Nord

Am. Sud

Asie

Europe

Océanie

URSS

Blé

8.484

38.487

9.704

75-779

25.305

8.612

61.985

Mais

19.056

36.397

16.050

27.480

12.142

80

2.652

Seigle

22

615

367

603

5.367

15

8.010

Avoine

402

7-769

567

2.315

6.502

1.010

12.107

Orge

4.426

8.294

1.031

24.085

19.271

2.446

 ?

Riz

4.507

1.965

6.456

128.194

377

86

500

Millet

15.272

703

944

5.343

6.348

47

7.912

Sorgho

13.839

7.872

2.488

17.866

159

513

77

(contrairement aux tableaux précédents, les chiffres sont donnés en milliers d'ha)

 

Nous y voyons bien à nouveau une confirmation de notre thèse selon laquelle le riz est l'aliment de base en Asie. (La zone qui va du Moyen-Orient à l'Afrique du Nord a comme aliment de base le Blé. Ainsi l'Afghanistan, le Pakistan Occidental, l'Iran, la Turquie sont des consommateurs de blé).

En ce qui concerne l'Afrique, nous n'avons pas réussi à obtenir assez de données pour discerner précisément quel est l'aliment de base. Il est certain qu'en Afrique du Nord -en liaison avec le Moyen-Orient- il s'agit du blé ( Libye, Algérie, Tunisie, Maroc, Egypte).

Pour l'Amérique Latine, comme on peut le voir sur le tableau, le maïs occupe une part prédominante dans les surfaces cultivées. Toutefois, dans la pointe Sud de l'Amérique Latine, l'aliment de base est le blé.

Nous avons essayé de représenter au moyen d'une carte la répartition de l'aliment de base par aires géographiques :

 

 

Au terme de notre analyse, nous avons donc établi que les positions de Marx étaient toujours valables. Le blé est l'aliment de base en Europe, le riz est l'aliment de base en Asie. Aucun nouveau végétal n'est venu supplanter ceux qui dominaient au siècle dernier. Si, dans un premier temps, Smith pensait que l'aliment de base était le riz en Asie, il y renonça par la suite dans la mesure où il affirme que les terres à riz sont impropres à toute autre culture à cause de la présence de l'eau. En réalité seule une partie assez faible (10 à 20%) des terres vouées à la culture des riz, est impropre à toute autre culture (c'est le cas du delta du Mékong au Vietnam par exemple). Les conditions naturelles indispensables à la culture du riz sont de fortes précipitations et un terrain parfaitement plat, aussi a-t-il fallu par exemple au Japon un travail considérable pour rendre possible la culture du riz, dans un pays fort montagneux (d'où de grands travaux daplanissement) . La terre à riz, en France, la Camargue, n'est pas du tout vouée naturellement à cette culture, puisqu'il y poussait avant du blé, puis de la vigne.

Quelles sont les conséquences théoriques .et pratiques du fait que le blé soit (pour l'Europe) l'aliment de base, et donc occupe les plus grandes surfaces cultivées en végétaux ? Tout d'abord, c'est la rente des terres à blé qui détermine la rente des autres terres cultivées ainsi que celle des pâturages. La rente des terres sur lesquelles sont cultivées les plantes servant, par exemple, de matières premières pour l'habillement (lin etc.) pour l'alimentation du bétail, ainsi que la rente des pâturages sont égales à celle que devrait payer le fermier si la terre était cultivée en blé. Si les terres à blé déterminent la rente différentielle, elles déterminent également pour les autres terres la rente absolue.(c'est-à-dire une rente identique pour chaque terre). C'est en effet sur la base du capital investi dans la culture du blé que s'établit la rente absolue. Dans les autres branches agricoles, cette rente s'ajoute aux coûts de production de même que la rente différentielle, si bien que par exemple la viande se vend au-dessus de son prix de production et de sa valeur. Si le blé est relativement plus cher que les produits industriels, la viande elle, est relativement plus cher que le blé.

Enfin, c'est la rente agricole qui détermine la rente urbaine. Sur la base de la rente agricole s'ajoutent également d'autres éléments particuliers qui renchérissent les terrains à bâtir : la situation (le progrès des moyens de transport et de communication renchérit les terrains lorsqu'il favorise la situation), le progrès de la population dans les villes, le développement du capital fixe qui demeure sur la terre à échéance du bail, la nécessité de la terre en tant qu'espace et assise indispensable à toute activité humaine. Tous ces éléments renchérissent les loyers en un mouvement qui part du centre des villes vers la périphérie, et les ouvriers sont progressivement rejetés des centres des villes vers les banlieues. Paris puni pour ses soulèvements révolutionnaires, désormais vidé de sa substance ouvrière, a maintenant un maire.

Vous qui jetez un oeil distrait sur les derniers remaniements des prix agricoles à Bruxelles, sachez bien ceci : LORSQUE LE PRIX DU BLE AUGMENTE TOUT CE QUI EST VITAL POUR LE PROLETAIRE AUGMENTE

 

13.  Terre vierge, capital satyre : rente différentielle I

13.1    Introduction.

Après avoir rappelé les fondements de la théorie de la rente (cf. N°s 2, 4 et 6), nous avions vu, dans le N°6 que c'est le capital accumulé dans la branche de l'aliment de base (blé en Europe, riz en Asie), qui détermine la rente des terres agricoles. C'est également la rente des terres à blé qui constitue la base de la rente urbaine.

Dans le cadre de l'analyse de la rente différentielle I, qui nous occupe pour ce numéro, nous supposons que le capital puisse être investi librement dans l'agriculture. C’est-à-dire qu'il n'y ait pas d'obstacle social à la pénétration du capital dans cette branche de la production. Il nous importe peu ici, que la terre soit nationalisée ou qu'elle soit possédée par des propriétaires fonciers. Le seul rôle que joue ici la propriété foncière, c’est de permettre la conversion du surprofit en rente foncière.

L'agriculture est une branche de production particulière dans laquelle la terre joue un rôle différent que dans les autres branches de la production, dans la mesure où elle est à la fois l'un des moyens de production principaux et l'objet du travail. Or, la terre n'est pas partout identique, elle possède des différences de qualité suivant la nature des sols, les régions, le climat etc. Comme nous l'avons montré dans le N°6, la terre est une force productive naturelle, et elle ne peut pas être reproduite à volonté. Elle fait partie des moyens de production non reproductibles. Encore faut-il distinguer (ce que fait Marx dans "Misère de la Philosophie" (1847), et plus tard dans "Le Capital"), entre « terre-matière » et « terre-capital ». Si l'homme ne peut pas créer la terre, ex nihilo, il peut toutefois la transformer et l'améliorer. Ainsi la terre ne reste pas une substance brute, extérieure au travail humain qui s'exerce sur elle, mais elle bénéficie des apports de ce travail humain qui la féconde. La substance de la terre se transforme et évolue avec la façon de labourer la terre, l'incorporation d'engrais, la mise en place d'installations de drainage etc. ce qui entraîne des modifications de sa composition chimique. Marx appelle donc la substance de la terre : "terre-matière" et le capital incorporé en elle : "terre-capital"[l] La terre matière constitue donc un résidu non reproductible et qui forme la base de l'activité productive, non seulement dans la sphère agricole, mais encore dans toutes les autres sphères de la production.

Toutefois ce résidu "naturel" n'est pas en soi producteur de quoi que ce soit. Il faut qu'il soit fécondé par le travail humain pour devenir et demeurer une force productive. Nous verrons plus loin que, lorsque ce contact fécond entre l'homme et la nature prend l'aspect de l’accouplement monstrueux de la terre et du capital, le travail qui s'exerce sur la terre ne l'entretient pas en tant que patrimoine de l'espèce, mais l'épuise en l'exploitant comme source de profit. Par contre, la terre-capital "est un capital fixe, mais le capital fixe s'use aussi bien que les capitaux circulants. Les améliorations apportées à la terre ont besoin de reproduction et d'entretien; elles ne durent qu' un temps et elles ont cela de commun avec toutes les autres améliorations dont on se sert pour transformer la matière en moyens de production. Si la terre-capital était éternelle, certains terrains présenteraient un tout autre aspect qu'ils n'ont aujourd'hui, et nous verrions la campagne de Rome, la Palestine, dans tout l'éclat de leur ancienne prospérité." (Misère de la Philosophie. ES p. 170)

L'amélioration peut cependant perdurer lorsque la terre-capital a disparu, ou se trouve dévalorisé. Contrairement à la terre-matière, la terre-capital fait partie des moyens de production reproductibles. Aussi, lorsque sous l'effet de l'accroissement de la productivité du travail, de la généralisation d'inventions de procédés ou d'équipements aux autres terres, de l'usure morale (obsolescence), la valeur de la terre-capital diminue, le capital incorporé à la terre se trouve dévalorisé, mais les amendements accomplis subsistent.

D'autre part, si des terrains plus fertiles étaient mis en culture de manière à ce qu'ils suffisent pour satisfaire la demande sociale, la valeur-capital incorporée aux terres les moins fertiles serait: dévalorisée, mais les améliorations n'auraient pas pour autant disparues .

La terre-capital est donc constituée du capital fixe incorporé au sol (installations de drainage, bâtiments de ferme, engrais etc.). Bien évidemment toute cette masse d'éléments ne constitue pas tout le capital constant employé dans l'agriculture. Celui-ci inclut également les machines agricoles, le bétail etc. De plus, l'accumulation du capital ne se traduit pas nécessairement par une extension de la surface cultivée, c'est même un avantage particulier de l'agriculture sur l'industrie, laquelle rencontre des limites plus rapides que l'agriculture en ce qui concerne l'accumulation sur une même superficie. Dans l'industrie la terre sert seulement de support matériel pour la production, alors que dans l'agriculture elle joue le rôle de machine productive. Les nouvelles injections de capital qui se font, dans l'agriculture, sur une même surface, nécessiteraient, dans l'industrie, beaucoup plus rapidement un agrandissement de la surface de production (bâtiments, ateliers etc. pour installer de nouvelles machines etc. "La terre, tant qu'elle n'est pas exploitée comme moyen de production, n'est pas un capital. Les terres capitaux peuvent être augmentées tout aussi bien que les autres instruments de production. On n'y ajoute rien à la matière pour parler le langage de M. Proudhon, mais on multiplie les terres qui servent d'instrument de production. Rien qu'à appliquer à des terres delà transformées en moyens de production, de secondes mises de capital, on augmente la terre-capital sans rien ajouter à la terre-matière, c'est-à-dire à l'étendue de la terre. La terre matière de M. Proudhon, c'est la terre comme borne. Quant à l'éternité qu'il attribue à la terre, nous voulons bien qu'elle ait cette vertu comme matière. La terre-capital n'est pas plus éternelle que tout autre capital."(Misère de la philosophie p. 169)

Pour saisir la véritable nature de la rente foncière, il faut que la production capitaliste ait atteint un certain degré de développement. On doit considérer que diverses quantités de terres existent en quantité limitée, c'est-à-dire que toute nouvelle expansion de la production agricole entraîne nécessairement la mise en culture de terres de qualités différentes. Ce qui découle du caractère non reproductible de la terre, c'est qu'elle est un moyen de production monopolisable.

"La propriété foncière repose sur le monopole qu'ont certains individus, à l'exception de tous les autres, de disposer de parties déterminées du globe comme sphères exclusives de leur volonté privée. Cela admis, il s'agit de dégager la valeur économique, c'est-à-dire la réalisation de ce monopole sur la base de la production capitaliste. Rien ne sert d'invoquer le pouvoir juridique qu'ont ces personnes d'abuser de certaines portions de la planète. L'usage en dépend entièrement de conditions économiques qui soient indépendantes de leur volonté. L'idée juridique signifie tout simplement que le propriétaire foncier peut disposer de la terre comme tout marchand de sa marchandise. Dans le monde antique, cette idée - l'idée juridique de la libre propriété foncière privée - n'est apparue qu’au moment de la dissolution de l’ordre social organique, et dans le monde moderne, seulement avec le développement de la production capitaliste." (Capital III. 6, XX Pléiade t.2 p.1288)

Moyen de reproduction non reproductible, la terre est donc monopolisable et ne peut, par conséquent, être mise à la libre disposition de tous les capitaux en même temps avec le même de degré de qualité. Les capitaux rencontrent face à eux des terres de qualité inégales et cette inégalité dépend essentiellement de deux facteurs, indépendants du capital : la fertilité et l'emplacement.

13.1.1                    La fertilité.

Ce facteur dépend, outre de la situation géographique et climatique de la composition chimique que la terre offre aux végétaux. Mais comme nous l'avons déjà vu (cf. N°6 p.7), cette fertilité naturelle n'est que potentielle et doit être réalisée par le travail humain. Cela implique que la fertilité dépendra plus ou moins du développement des forces productives car "la fertilité a beau être une propriété inhérente au sol, elle implique toujours un rapport économique"(Marx) . L'un des effets que peut avoir la terre-capital est d'augmenter la fertilité de la terre et par là même ses capacités productives :

"Les amendements dits permanents - qui modifient la composition physique, et en partie chimique du sol par des opérations nécessitant une dépense de capital, et qui peuvent être considérés comme du capital incorporé au sol - ont presque toujours un seul but : donner à un terrain déterminé, situe dans un certain endroit limité, des propriétés qu'un autre terrain, situé ailleurs, et parfois tout près, possède naturellement. Tel sol est naturellement de niveau, tel autre a besoin d'être nivelé, etc. ..(...) tel pré est naturellement irrigué ou limoneux, tel autre ne le sera que par le travail ou, pour employer le langage de l'économie bourgeoise, par le capital." (Capital. III, 6 . Pléiade t.2 p.1358)

La fertilité est donc en grande partie liée au progrès de la force productive du travail (elle en est d'ailleurs elle-même une composante, mais lorsque cette force productive se développe dans le cadre des rapports de production capitalistes, elle est synonyme d'exploitation maximale du prolétaire et d'épuisement de la terre. Ainsi l’homme et la nature, ces deux sources d'où jaillit toute richesse sont en même temps exploitées et mutilées par le capital. Nous avons maintes fois répété que tout progrès du MPC, toute avance de la civilisation s'accompagne à son pôle opposé d'une plus grande misère pour le prolétaire et d'une barbarie grandissante pour l'espèce humaine, toujours plus menacée.

"La grande industrie et la grande agriculture mécanisée agissent de concert. Si à l'origine, la première tend à ravager et à ruiner la force de travail, donc la force naturelle de l'homme tandis que la seconde s'attaque directement à la force naturelle de la terre, elles finissent par se conjuguer dans leur marche en avant : le système industriel à la campagne affaiblit également les travailleurs et, pour leur part, l’industrie et le commerce procurent à l'agriculture les moyens d'épuiser la terre." (Capital III, 6. Pléiade t. 2 p, 1424)

Dans le mode de production capitaliste, basé sur l'extorsion du maximum de plus-value, le travail des générations successives n'est pas organisé suivant un plan conscient et harmonieux, mais laissé à l'initiative de capitalistes ou groupes de capitalistes dont la soif de lucre constitue le seul mobile. Dès lors, un des éléments essentiels à la survie de l'espèce humaine : la préservation de son corps inorganique, la nature (à commencer par la terre qui doit être transmise bonifiée aux générations futures) est complètement négligé. Cela constitue un danger tellement sensible (non seulement à long terme pour l'espèce humaine, ce dont le capital n'a cure, mais même à court terme pour la poursuite de l'exploitation capitaliste), que pour prévenir l'épuisement brutal du sol, les propriétaires fonciers passent des assurances par contrat avec les capitalistes.

Dans un secteur aussi important que l'agriculture, qui réclame des soins particulièrement attentifs et des travaux de longue haleine, le MPC se montre le mode de production le plus inapte de l'histoire à assurer la mise en valeur de la terre. Le long calvaire de la terre soumise à l'agriculture moderne est donc synonyme d'érosions de toutes sortes[li], de blocages d'éléments, d'excès de fertilisants, de pléthore de toxiques etc. tandis que d'un autre coté le MPC fait un gaspillage énorme de matières premières et de déchets de toutes sortes [lii] . Le savant bourgeois Liebig le savait bien, lui qui montrait que la non utilisation des déjections humaines et animales rompt le cycle organique entre l'homme et la nature. D'un coté cela prive la terre d'un fertilisant naturel qu'il n'y a aucun mal à produire (l'homme ne produit-il pas, au cours de sa vie l'équivalent de 300 fois le poids de son corps...de merde ?) et de l'autre coté cela pose des problèmes de pollution insolubles aux gigantesques métropole urbaines érigées par la civilisation capitaliste et que demain le communisme détruira, sans remords.

13.1.2                    L'emplacement.

Il s'agit là du deuxième élément indépendant du capital qui favorise l'inégalité relative des terres. Bien entendu ce facteur n'est pas forcément lié au premier, à la fertilité, et peut même jouer un rôle inverse. Un terrain fertile peut être mal situé et inversement un terrain pauvre peut jouir d'un excellent emplacement. L'emplacement n'est pas non plus une donnée immuable qui serait définitivement acquise. Son importance varie en fonction du développement de l'ensemble de la société. Les progrès de la production sociale favorisent l'apparition de marchés locaux et perfectionnent les moyens de transports et de communication exerçant ainsi une influence sur la situation des terrains. De ce fait, des terres jusque là éloignées, excentrées ou mal situées deviennent accessibles. Il en résulte une tendance à niveler les écarts dépendants des différences de situation.

Il ne faut cependant pas s'imaginer qu'il s'agit là d'un processus linéaire et harmonieux. Si d'un coté., il y a une tendance au nivellement relatif des situations, d'un autre coté les mêmes progrès du développement capitaliste engendrent une aggravation des différences entre les diverses situations locales des terrains. L'anarchie propre au développement de la production capitaliste accentue la séparation entre la ville et la campagne, séparation qui est une des bases du MPC. Ainsi, on assiste à un développement de vastes régions tandis que d'autres sont laissées dans un isolement relatif. Ainsi se met en place une division du travail favorisant l'abandon de certaines régions, l'exode rural, etc. La bourgeoisie ne trouve alors rien de mieux que de livrer ces régions à une entreprise capitaliste championne en abêtissement et en crétinisme : le tourisme. Bien loin de répartir harmonieusement l'habitat humain sur l'ensemble de la croûte terrestre le MPC montre qu'il ne peut être sur le plan social que générateur d'anarchie, en sur peuplant certaines régions et en en dépeuplant d'autres quitte à les laisser violer à intervalles réguliers par des hordes de barbares modernes qui ont le désavantage sur leurs lointains ancêtres d'être incapables de féconder ni de régénérer quoi que ce soit, hormis la poche des commerçants locaux.

Cet abandon de terres est à son tour évidemment générateur de catastrophes sociales qu'il sera facile de mettre sur le dos de la fatalité "naturelle". Par exemple, les incendies de forêt, dont on a observé qu'ils étaient beaucoup plus fréquents dans les régions dont l'isolement relatif s'est accru, l'absence d'entretien et de surveillance des forêts accroissant la fréquence et la gravité des feux.

Un des aspects (que nous étudierons plus en détail par la suite) de cet antagonisme entre la ville et la campagne, est que tout en assurant un certain nivellement qui tend à réduire les écarts relatifs dans la rente agricole, il les accentue en ce qui concerne la rente urbaine. Ceci a des conséquences sur l'agriculture. Des terrains de plus en plus éloignés du centre des villes se révèlent constructibles ou potentiellement constructibles grâce à l'extension des routes, voies ferrées, et des infrastructures "sociales" : égouts, conduites d'eau, électricité etc. Leur prix s'élève bien au dessus du prix de la terre agricole. Ainsi d'une part d'excellentes terres agricoles sont transformées en terres à bâtir, et d'autre part le simple fait que les terrains soient potentiellement constructibles (avec tous les phénomènes spéculatifs que cela implique) gêne considérablement l'activité agricole. Dans la revue "Etudes Foncières" du printemps 79 on pouvait lire :

« On peut définir l'agriculture péri-urbaine comme la partie du secteur agricole dont la structure et l'activité sont modifiées par la présence ou l'extension d'une ou plusieurs agglomérations. Certains des facteurs de cette influence urbaine, tels que les possibilités d'emploi ou les prix fonciers font sentir leur influence à des distances importantes de l'agglomération. L'agriculture péri-urbaine ne se limite donc pas aux exploitations maraîchères de grande banlieue: pour fixer les idées, le territoire agricole concerné s'étendrait jusqu'à une vingtaine de kilomètres dans le cas d'une agglomération d'une centaine de milliers d'habitants, Cette définition est certes imprécise mais permet cependant de situer l'importance relative des aires péri-urbaines dans l'ensemble du territoire des différents pays. Dans ce sens quasi totalité de l'agriculture belge est péri-urbaine: en France et en Allemagne la proportion serait d'environ 25 et aux Etats-Unis de l'ordre de 15. »

Ainsi, outre le fractionnement des structures agricoles, le déclin des activités en amont des exploitations agricoles (collecte, services) qui quittent les zones péri-urbaines, la concurrence pour l'utilisation de l'eau, les "pollutions et les nuisances urbaines".

« le signe le plus marquant de l'influence urbaine est probablement l'élévation considérable des prix fonciers. En 1976, les prix des terres arables en région péri-urbaine et à plusieurs kilomètres de l'agglomération se situaient autour de 120.000 francs l'hectare dans la Rühr ou dans la région de Padoue en Italie du Nord-Est; ils atteignaient 1.500.000 francs l'hectare - il s'agit d'utilisation agricole - dans l'aire péri-urbaine d'Anjo, près de Nagoya au Japon. A de tels niveaux de prix, bien plus en rapport avec une espérance d'urbanisation future qu'avec là rentabilité attendue de l'agriculture (souligné par nous), il devient très difficile pour les agriculteurs d'agrandir leur exploitation par achat de terres : ils ont aussi beaucoup de mal à le faire par location, étant donné que - dans les pays européens et au Japon tout au moins - les législations du fermage imposent des baux de longue durée, alors que les propriétaires fonciers veulent pouvoir vendre leur terre si une occasion se présente. Dans les pays où la fiscalité foncière est lourde, comme au Canada ou aux Etats-Unis, le haut niveau des prix fonciers conduit à des impôts fonciers élevés, particulièrement quand les communes péri-urbaines propriétaires peuvent espérer réaliser de fortes plus-values. Toutefois, cet espoir ne se matérialisera que pour quelques-uns car les surfaces nécessitées par l'urbanisation au cours des années à venir ne représentent qu'un très faible pourcentage - entre 2 et 10%-de la superficie d'une telle région. »

Dans le cadre de la rente urbaine, l'emplacement joue un rôle particulièrement important. Par exemple un terrain situé au cœur d'une grande ville dans un quartier élégant vaudra, toutes choses égales par ailleurs, beaucoup plus cher que celui situé au fin fond d’une banlieue ouvrière. La distance des terres périphériques au centre et la capacité d’accès à celui-ci va donc être un facteur important dans la détermination de la rente foncière. Mais l'influence de l'emplacement dans le cadre de la rente urbaine ne se limite pas seulement à cet aspect. Par exemple au XIX° siècle, au moment de l'urbanisation à grande échelle, on a orienté la construction de manière à avoir un maximum de façades sur rue dans la mesure où elles étaient recherchées et où cela permettait une augmentation de la rente. Pour cette raison, il y eut une tendance à percer le plus grand nombre possible de rues et donc à multiplier les pâtés de maison. Du même coup, en allongeant démesurément la longueur des façades, on augmentait le nombre des carrefours, ce qui encore aujourd'hui contribue à rendre difficile la circulation automobile (au demeurant le mode de transport le plus crétin et le plus anti-social qui ait jamais existé). Ainsi, tandis que les uns profitent de la rue avec ses embouteillages et ses gaz d'échappement, les autres profitent de la cour avec son manque de lumière et ses odeurs de poubelle. Au XIX° siècle, dans les immeubles bourgeois du centre des villes, cette distinction était si nette que, tandis que les cours étaient le domaine des domestiques, les façades constituaient celui des maîtres. Zola a décrit dans « Pot-Bouille » les immondices et les misères qui se cachaient derrière l'apparat des maisons bourgeoises. Telle est d'ailleurs la civilisation bourgeoise : clinquante et opulente en apparence, misérable et lépreuse en réalité.[liii]

Une autre conséquence de ce mode stupide de bâtir, est qu'un appartement sur quatre est orienté au Nord, et donc se trouve privé de soleil. Mais comme toute stupidité a, à notre époque, le mérite d'être lucrative, cela devient une nouvelle source de rente pour le propriétaire foncier, un appartement ensoleillé se louant ou se vendant plus cher qu'un autre. Ainsi, par exemple, à Paris, en 1979, pour deux appartements neufs identiques d'une même tour, celui orienté au nord valait 420.000 francs alors que celui qui bénéficiait de l'ensoleillement en coûtait 450.000 F. Les Diogène de la civilisation moderne n'ont même plus la satisfaction de pouvoir crier du fond de leur tonneau à un Alexandre : "Otes-toi de mon soleil!", mais, plus prosaïques et plus lâches, ils paient une rente supplémentaire à leur propriétaire.

Un des autres aspects particuliers intéressants dans la question de l'emplacement (mais qui est encore bien loin d'épuiser la question de l’emplacement dans la détermination de la rente foncière), est celui de l'accès à la mer. D'une part tout le monde sait que les terrains avec vue sur la mer jouissent d'une situation privilégiée et ont donc un prix en proportion. D'autre part dans la mesure où ils permettent l'appropriation de richesses naturelles (pêche, etc.) et l'ouverture de voies de communication décisives, potentiellement, la rente s'en trouve accrue[liv]. Les répugnantes tractations sur le droit de la mer montrent comment une poignée d'états impérialistes, en s'arrogeant un droit exclusif sur les eaux limitrophes de leur territoire, dont ils essayent en outre de repousser les limites (de 50 à 200 miles), dès qu'ils ont les moyens techniques pour les exploiter, font main basse sur d'immenses richesses qu'ils pillent et gaspillent sans vergogne. Cette destruction à laquelle participent bien entendu les impérialismes russe et chinois se fait avec l'approbation tacite du social-chauvinisme, réformiste et impérialiste, soucieux de défendre le développement de son propre capital.

Pour mesurer, en conclusion, toute l'importance de la rente foncière, nous pourrions examiner quelques chiffres concernant l'écart relatif entre le prix d'un terrain à bâtir situé dans des quartiers résidentiels et le prix des terres agricoles dans une région délaissée. On apprenait récemment que la transaction la plus chère en matière d'appartements en France, avait été réalisée à Cannes par un modeste bourgeois qui s'était offert une suite de 1000 m² sur la croisette pour la bagatelle de 40.000.000 francs, ce qui fait 40.000 F. au m². D’un autre coté, on trouve des terres agricoles à 10.000 F l'hectare, soit 1 F le m² (On trouve même des terres moins chères mais dans les 40.000 F/m² de notre bourgeois, il faut tenir compte du coût de la construction, encore qu'avec 5000F/m² on ait droit à de "remarquables prestations" comme disent les promoteurs). Par conséquent l’écart relatif est de 1 à 40.000, mais cela n'empêche pas certains imbéciles, de trompeter partout que la rente foncière, ça n’existe pas. A ceux-là, il faudrait certainement bien plus de 40 000 coups de pied au cul pour leur faire entendre raison.

13.2    La rente différentielle I.

Parmi les éléments composant la rente que verse le fermier au propriétaire foncier, nous faisons abstraction bien sûr du capital incorporé au sol, et qui appartient au propriétaire foncier (ou dont il a aussi bien pu s'emparer). De même, dans toute notre analyse, le salaire est supposé égal à la valeur de la force de travail, même si, dans la réalité, la différence entre celle-ci et celui-là (paye bien au-dessous de la valeur) permet au fermier de payer tout ou partie de la rente au. propriétaire foncier.

Ecartons le problème de l'emplacement, et supposons que le mode de production capitaliste se soit emparé de l'agriculture comme des autres branches de production, et qu'on ait atteint un certain degré de développement. Nous appellerons A le terrain le plus mauvais, puis B un terrain de meilleure qualité, ainsi jusqu'à D qui sera le terrain le plus fertile.

Nous supposerons que sur chaque type de terrain est avancé un capital de même composition organique et de même valeur, par exemple 100 F. Des capitaux égaux mais investis sur des terrains différents réclameront un taux de profit identique pour des produits différents. Admettons que ce taux de profit soit de 25%. Dans ce cas pour chaque capital de 100 F. la masse de profit est de 25 F.

Sur le terrain A, qui est le plus mauvais, on produit 25 quintaux de blé; 30 sur le terrain B; 35 sur le terrain C et enfin 40 quintaux sur le terrain D, le meilleur.

C'est ici que la nature particulière de la terre, comme moyen de production non reproductible, et qui par conséquent est monopolisable revêt toute son importance en ce qui concerne la détermination du profit moyen. Dans la mesure où la meilleure terre ne peut pas être mise à la disposition de tous les capitaux, ce n'est pas le capital engagé placé dans les conditions moyennes qui va toucher le profit moyen (ce qui est le cas dans l'industrie comme nous l'avons vu dans le N°6), mais celui qui est engagé sur le terrain le plus mauvais, c'est-à-dire le terrain A. Ici, le prix de production régulateur du prix de marché du quintal de blé sera de 125 F (capital avancé = I00F + profit moyen = 25F) divisé par 25 (nombre de quintaux produits sur A) = 5 francs. Sur les terrains B, C et D vont se former des surprofits qui se convertissent en rente sous l'action de la propriété foncière.

13.2.1                    TABLEAU I

 

Type de sol

Produit

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Capital avancé

Profit

 

Rente

 

 

     q                F

 

   q          F

  q      F

A

25

125

100

5

25

0

0

B

30

150

100

10

50

5

25

C

35

175

100

15

75

10

50

D

40

200

100

20

100

15

75

 

Comme on peut le voir sur le tableau ci-dessus, sur chaque type de terrain le capital obtient une masse de profit de 25 F. correspondant à un taux de profit moyen de 25%. Le surprofit obtenu en plus du profit moyen se transforme en rente sous l'action de la propriété foncière et tombe ainsi dans la poche du propriétaire foncier.

Le terrain B qui produit le quintal de blé à un prix de production individuel de 4 1/6 F obtient un surprofit de 5/6 F. par quintal, soit 25 F, qui se convertissent en rente. Sur le terrain C la rente est de 50 F, et sur le terrain D elle s'élève à 75 F. Si l'on considère le produit, la rente est de 5 quintaux sur le terrain B, 10 sur le terrain C et 15 sur le terrain D. Sur le terrain A, et c'est sur lui que se détermine le prix de production régulateur du prix de marche, IL N’Y A PAS DE SURPROFIT ET DONC PAS DE RENTE. En effet, le capital n'obtient sur ce terrain que le profit moyen.

La série des terrains peut être lue dans un ordre soit croissant soit décroissant, c'est-à-dire que l'ordre d'apparition des terres peut aller de A à D ou de D à A (ou tout autre combinaison) . Dans ce deuxième cas il y aura une modification du prix de production régulateur. Cependant, quel que soit l'ordre d'apparition des terrains, nous pouvons faire les constatations suivantes :

I°/ La série se présente toujours comme décroissante puisqu'on part du terrain qui rapporte le maximum de rente pour arriver à celui qui n'en rapporte pas du tout.

2° / Le prix de production régulateur du prix de marché est celui du plus mauvais terrain (Bien entendu dans la mesure où la mise en culture de celui-ci est nécessaire pour satisfaire le besoin social). Si la mise en culture de terrains de fertilité supérieure fait que le besoin social puisse désormais être satisfait sans la production du terrain A, alors c'est sur les terrains de qualité immédiatement supérieure que se formerait le prix de production régulateur du prix de marché. Nous pouvons mesurer au passage toute la profondeur de l'argument de Graziadei, grand pourfendeur de la théorie révolutionnaire. Celui-ci estime la production de blé à 70.000.000 de quintaux et la surface cultivée à 5.000.000 d'hectares soit un rendement moyen de 14 quintaux à l'hectare. Graziadei ne trouve rien de mieux que d'opposer à la théorie "Ricardienne-Marxiste" de la rente les 100 hectares de mauvaise terre italiens, face aux 4.999.900 hectares d'une qualité supérieure sur lesquels sont produits respectivement 1400 et 69.998. 900 quintaux de blé. (A. Graziadei. "La rente et la propriété de la terre" pp.56 et 64).

3°/ La rente différentielle provient, à chaque stade du développement capitaliste, du fait que des capitaux égaux sont investis sur des terrains de fertilité différente (pour une superficie identique). Nous retrouvons là les moyens de production non reproductibles et monopolisables comme base de la rente différentielle. Cela implique bien entendu que les meilleures terres soient cultivées et que la satisfaction de la demande sociale exige la mise en culture de terres de qualités différentes - compte non tenu de l'emplacement.

4°/ La rente peut provenir du passage de D à A ou de A à D ou d'une autre combinaison quelconque.

5°/ La rente différentielle peut s'établir pour des prix de production stationnaires, en hausse ou en baisse.

Par conséquent la position de Malthus, West et Ricardo selon laquelle l'ordre de succession des terres se fait nécessairement du meilleur terrain vers le plus mauvais c'est-à-dire selon un passage successif de D vers A, est fausse. Il ne s'agit là que d'un cas possible parmi d'autres. Pour Ricardo, cette mise en culture des terres de moins en moins fertiles entraînait une hausse du prix du blé. Ce dernier ayant un rôle déterminant dans la reproduction de la force de travail, le salaire nominal s'élève tandis que le taux de plus-value baisse et que la rente différentielle se gonfle. Il s'ensuit pour Ricardo une baisse du taux de profit qui à terme doit enrayer l'accumulation et conduire à un état stationnaire. Alors que dans la théorie ricardienne, la baisse du taux de profit résulte de la productivité décroissante du travail dans l'agriculture, pour le programme communiste, elle provient d'un développement contradictoire de la productivité (et ceci dans toutes les sphères) . Dans le travail que nous commençons à publier dans ce numéro sur la crise catastrophique du MPC, nous verrons comment la contre-révolution, avec par exemple Grossmann interprète la théorie de la baisse tendancielle du taux de profit de manière ricardienne. C'est dans ce bourbier que patauge allègrement la C.W.O (Communist Workers Organisation en Grande-Bretagne), qui, via Mattick, s'inspire d'une telle conception contre-révolutionnaire. Mais la C.W.O a aussi montré qu'elle était capable par elle-même de puiser dans les arguments du révisionnisme en prenant à son compte les "corrections" apportées à Marx par Bortkiewicz et Cie à la suite des "remarques critiques" de Tougan-Baranowsky. (En ce sens ils vont plus loin que Mattick lui-même dans la remise en cause des fondements de la théorie révolutionnaire).

La seule condition pour que la rente se forme est que la fertilité des terrains soit inégale.

"Si le développement de la productivité entre en ligne de compte il faut supposer que l'accroissement de la fertilité absolue des surfaces cultivées ne fait pas disparaître cette inégalité mais qu'il l'augmente, la maintient ou la diminue sans la supprimer." (Marx. Capital III Es. t.8 p.50)

Dans le tableau I ci-dessus, le taux de la rente est de 75/100 sur le terrain D, de 50/100 sur le terrain C, 25/100 sur le terrain B et 0 sur A. La rente totale s'élève à 150. Le taux moyen de la rente ( = rente totale rapportée à la totalité du capital avancé) est de 150/400 = 37,5/100. Ce taux moyen varie en fonction de la part des divers types de terrains dans la production totale. Cette part relative de chaque type de terrain est donc particulièrement .importante pour calculer la rente totale, et ce d'autant plus que du point de vue théorique la rente différentielle I implique un mode de production extensif c'est-à-dire que l'accroissement de la production s'accomplit par l'augmentation de la surface cultivée. La rente différentielle I est donc caractéristique de la phase de soumission formelle du travail au capital. Il est donc supposé ici que le mode de production ne connaît pas de bouleversement technique[lv] si bien que l'accroissement de la production est possible uniquement par l'extension des terres. Cependant nous allons voir que ce mécanisme offre déjà la possibilité de création d'une plus-value relative, pourtant spécifique de la phase de soumission réelle. Cela tient à ce que la terre peut être considérée comme une "machine naturelle" et que par conséquent la productivité du travail peut varier en fonction de la fertilité des terres cultivées.

"Dans l'agriculture, la terre est elle-même, par son action chimique etc., une machine qui rend le travail immédiat plus productif : elle peut donc donner en premier une plus-value, parce qu'on y travaille plus tôt avec une machine (naturelle) . " (Marx. Grundrisse t.3 éd. 10/18 P.I4I)

Ainsi d'une part nous trouvons ici confirmation de la thèse selon laquelle phase de soumission formelle du travail au capital et phase de soumission réelle ne sauraient être mécaniquement séparées, et d'autre part cela renforce la thèse selon laquelle c'est dans l'agriculture que naît la phase de soumission réelle du travail au capital. Si l'on examine le cycle de vie du capital, on doit toutefois souligner le fait que ce n'est qu'une fois qu'il s'est soumis réellement l'industrie, que le capital peut achever réellement sa soumission sur l'agriculture.

"C'est ainsi que la production capitaliste tend à conquérir toutes les branches d'industrie ou elle ne domine pas encore et où ne règne qu'une soumission formelle. Dès qu'elle s'est emparée de l'agriculture, de l'industrie extractive. des principales branches textiles, etc. elle gagne les secteurs où sa soumission est purement formelle, voire où subsistent encore des travailleurs indépendants. "

(Marx. Un chapitre inédit du capital. Ed. 10/18 p.219)

Du point de vue que nous venons de souligner, il existe une différence importante, suivant que la mise en culture des terrains se fait dans le sens A-D ou dans le sens D-A. Dans le premier cas, du plus mauvais terrain au meilleur, le prix de production ne change pas, dans le second cas, il s'élève chaque fois qu'un terrain de qualité moindre entre dans la production totale. Dans ce cas, le taux de la plus-value relative baisse, ainsi que le taux de profit, sous l'action conjuguée de la baisse de la plus-value et de l'élévation du capital constant et variable. De la même manière si nous, admettons que l'on mette en culture un terrain du type D supplémentaire ( la superficie des terrains de type D étant le double de celle de chaque autre type de terrain), nous obtenons le tableau suivant (tableau II) :

 

13.2.2                    TABLEAU  II

 

Type de terrain

 

Superficie

Produit

 

q         F.

Capital avancé

Profit

 

  q.         F.

Rente

 

       q             F

A

1 ha

  25

125

100

 5

   25

0

  0

B

1 ha

  30

150

100

10

  50

5

 25

C

1 ha

  35

175

100

15

  75

10

 50

D

2 ha

  80

400

200

40

200

30

150

 

5 ha

170

850

500

70

  350

45

225

 

Si nous supposons que le besoin social qui était de 130 quintaux dans le cadre du tableau I, s'élève désormais à 145 quintaux, c'est-à-dire qu'il s'est accru de 15, alors la production actuelle (170 quintaux) est trop forte. Ce n'est plus dès lors sur le terrain A que se forme le prix de production, mais sur le terrain de qualité immédiatement supérieure, c'est-à-dire le terrain B. Nous supposons que le terrain A est éliminé, et le tableau se transforme donc ainsi :

 

13.2.3                     TABLEAU III -

 

Type de terrain

 

Superficie

Produit

 

q         F

Capital avancé

Profit

 

q           F

Rente

 

    q             F.

B

1 ha

30

125

100

6

25

 0

    0

C

1 ha

35

145

100

11

45

 5

45 5/6

D

2 ha

80

333 1/3

200

32

133 1/3

20

  83 1/3

 

4 ha

145

603 1/3

400-

49

203 1/3

25

129 1/6

 

Dans ce cas, le prix de production individuel étant déterminé sur le terrain B, il tombe à 4 1/6 F (125/30) alors qu'il était de 5 auparavant (tableau I). Toutes choses égales par ailleurs, le taux de la plus-value relative s'élève car le prix de production baisse et dans la mesure où le produit agricole (ici le blé) entre dans la détermination de la force de travail. En conséquence, comme la valeur de la force de travail diminue, le capital variable à avancer par le capitaliste baisse. Il en va de même pour le capital constant dans la mesure où le blé entre comme matière première dans celui-ci (semences etc.) Sous l'action conjuguée de ces baisses et de la hausse de la plus-value, le taux de profit s'élève. La rente totale est désormais de 129 1/6 contre 150 dans le tableau I et la rente en produit est de 25 quintaux au lieu de 30 précédemment. Le taux moyen de la rente est désormais de 32% contre 37,5% par le passé. Nous voyons ici qu'indépendamment d'un bouleversement dans les rapports de production (la composition organique du capital demeurant inchangée sur chaque type de terrain), la plus-value relative a augmenté. Si la mise en culture de terres de qualité supérieure permet l'élimination des terrains les plus mauvais, le prix de production baissera et donc la plus-value relative augmentera. Ainsi, sur la simple base de la phase formelle, indépendamment de toute révolution dans le procès de production, il est possible d'augmenter la plus-value relative. Cela tient à ce que la terre peut elle-même être considérée comme une machine ("naturelle") alors que dans l'industrie, ce n'est qu'avec la généralisation du machinisme que la plus-value relative pourra se généraliser.

Un autre facteur peut jouer un rôle important dans la détermination du salaire et de la valeur de la force de travail ( et donc dans celle du taux et de la masse de la plus-value), c'est la substitution partielle d'un aliment à l'aliment de base [lvi] .

Pour Smith (qui le premier a émis la thèse selon laquelle dans le MPC les terres qui déterminent la rente sont celles sur lesquelles on cultive l'aliment de base, en l'occurrence pour l'Europe le blé), pour Smith donc, la quantité de pommes de terre produites par hectare peut être 6 fois supérieure à celle du blé. C'est-à-dire que si l'on peut produire 10 quintaux de blé à l'hectare, il est possible de produire 60 quintaux de pommes de terre. La valeur en calories de la pomme de terre est évaluée à la moitié de celle du blé, ce qui ramène le rapport entre la pomme de terre et le blé à 3. Tout en estimant qu'il faut plus de temps de travail par hectare pour produire la pomma de terre, Smith affirme que cela est plus que compensé par une rotation du capital plus lente dans le cas de la culture du blé.

"Une acre de pommes de terre coûte moins à cultiver qu'une acre de blé, l'année de jachères, qui précède en général les semailles étant plus qu'une compensation du travail à la houe et des autres façons extraordinaires qu'on donne toujours aux pommes de terre" (Smith. Richesse...p.278)

Smith concluait qu'une plus grande quantité d'individus pouvait subsister tout en cultivant la même quantité de terres. Les terres employées pour La pomme de terre pouvant être converties facilement en d'autres cultures, la pomme de terre pouvait devenir l'aliment de base. Historiquement, ce fait ne s'est pas produit, et les chiffres montrent (cf. notre étude à ce sujet, parue dans le N°6), que le blé occupe toujours, aujourd'hui, en Europe, la principale partie des terres consacrées à la culture des végétaux.

Mais dans la phase de soumission formelle, il est vrai que peut exister une tendance à substituer la pomme de terre au blé dans la mesure où il s'agit là, dans cette phase, d'un moyen privilégié pour abaisser la valeur de la force de travail (la hausse de la productivité du travail étant limitée. Si le capital pouvait reproduire la force de travail de la classe ouvrière avec un temps de travail moindre, il augmenterait d'autant la plus-value.

Comparons donc, en supposant le mêmes terrains et la même quantité de capital avancé par hectare, les résultats pour le blé et la pomme de terre :


13.2.4                    TABLEAU IV

 

Type

Sup.

Capital avancé

Profit moyen

Produit blé

 

  q         F.

Produit pdt

 

  q         F.

Prix blé

Prix pdt

Rente blé

 

  q        F.

Rente pdt

 

     Qq             F.

A

1 ha

100

25

25

125

150

125

5

5/6

0

0

0

0

B

1 ha

100

25

30

150

180

150

5

5/6

5

25

30

25

C

1 ha

100

25

35

175

210

175

5

5/6

10

50

60

30

D

1 ha

100

25

40

200

240

200

5

5/6

15

75

90

75

 

4 ha

400

100

130

650

780

650

-

-

30

150

180

150

 

NOTA BENE : les colonnes 9 et 10, prix blé et prix pdt indiquent les prix de production individuels.


En substituant la pomme de terre au blé, la rente foncière (toutes choses égales par ailleurs), n'a pas subi de modification. Dans la mesure où l'on admet un sextuplement de la production de pommes de terre par rapport à celle du blé et si l’on admet que la valeur énergétique est doublée pour le blé, le rapport tombe à 3. Pour reproduire la force de travail, il faudra donc deux fois plus de pommes de terre que de blé. Par contre le coût de cette reproduction sera divisé par trois. Dans ce cas, La plus-value augmente, la substitution de la pomme de terre au blé entraînant une diminution de la valeur de la force de travail. Dans la phase de soumission formelle du travail au capital, étant donné que l’augmentation de la productivité du travail n'est possible que dans des limites étroites c’est par la substitution d'éléments nécessitant un temps de travail moindre pour reproduire la force de travail, que le capital est plus à même de faire baisser la valeur de la force de travail.

En fait la baisse du salaire pourrait être beaucoup plus forte que comme indiqué ci-dessus. La demande sociale de pommes de terre ne dépend pas du nombre d'individus à nourrir, mais du revenu distribué aux diverses classes. Toutes choses égales par ailleurs, là où il était nécessaire de produire 130 quintaux de blé, il suffirait de produire 260 quintaux de pommes de terre afin de reproduire la force de travail de la société. Supposons même que le salaire réel ait augmenté et que la classe capitaliste concède à la classe ouvrière 450 quintaux de pommes de terre. Dans ce cas, pour produire ces 450 quintaux, il suffirait de cultiver les terres de type A et B. Une partie du capital se désengagerait de l'agriculture et nous aurions la situation suivante :

13.2.5                    TABLEAU V -

 

Type

Sup.

Cap. av.

Profit moyen

Produit pdt

    q            F

Rente pdt

    q          F

prix. prod. indiv.

C

 1 ha

100

25

210

125

0

0

25/42 # 0,6

D

 1 ha

100

25

240

142 6/7

30

17 6/7

25/42 # 0,6

Total.

 2 ha

200

 

450

267 6/7

30

17 6/7

 

 

Le prix du produit diminue. Alors que le prix du quintal de pommes de terre s'élevait à 5/6 de francs, soit environ 0,8 F, il tombe ici à 25/42 soit environ 0,6 francs. La rente totale tombe à 17 6/7 francs, représentant 30 quintaux. Les terres du type C qui rapportaient une rente n'en rapportent plus et c'est sur ces terres que se calcule désormais le prix de production. Toutes choses égales par ailleurs le taux de plus-value s'élève et le taux de profit augmente, d'une part parce que la plus-value augmente, d'autre part parce que le capital variable diminue et aussi le capital constant dans la mesure où les pommes de terre entrent comme matières premières industrielles dans certaines fabrications. Le taux de la rente baisse, et le taux général de profit est relevé par la même occasion. Le salaire réel des ouvriers s'est amélioré.

Que se passera-t-il a fortiori, si nous nous plaçons dans le cadre d'un maintien du salaire réel c'est-à-dire si l'on se contente de donner environ 260 quintaux de pommes de terre aux ouvriers ? Dans ce cas, on peut admettre que seuls les terrains de type D, qui fournissent 240 quintaux, seront mis en culture. Dans ce cas, la rente différentielle est nulle.

Nous allons supposer maintenant que seuls les terrains les plus mauvais, c'est-à-dire les terrains de type A et B sont mis en culture. Nous obtenons alors le tableau suivant :

13.2.6                    TABLEAU VI

 

Type

Sup.

Cap.

av.

profit

moyen

Produit pdt

     q          F

Rente  pdt

    q           F

Prix de prod. Indiv.

A

1 ha

100

25

150

125

0

0

5/6

B

1 ha

100

25

180

150

30

25

5/6

 

2 ha

200

50

330

275

30

25

5/6

 

Par rapport au tableau IV, on peut constater qu'il n'y a pas de modification, hormis l'élimination des terrains C et D, qui ne sont plus désormais nécessaires pour satisfaire la demande sociale. Mais cela a pour conséquence une baisse de la rente totale qui n'est plus que de 25, ainsi qu'une baisse du taux moyen de la rente, qui tombe à 12,5%. (25/200). Dans la mesure où le taux de la rente baisse, il s'ensuivra une élévation du taux général de profit.

La possibilité de substitution d'un aliment à l’aliment de base constituait donc une arme nouvelle contre la classe ouvrière afin de renforcer son exploitation. Mais contrairement à ce qu'affirmait Smith, ce ne sont pas les propriétaires fonciers qui auraient été les bénéficiaires de cette reconversion d'une partie des terres. En admettant ici une baisse de la rente différentielle et une augmentation du taux de la plus-value, c'est la classe capitaliste qui retirerait l’essentiel du bénéfice à moins que les propriétaires fonciers ne compensent la diminution de la rente différentielle par l'augmentation de la rente absolue en mettant un obstacle à la conversion des terres. Dans tous les cas, c'est la classe ouvrière qui fait les frais du progrès de la civilisation.

La rente totale varie en fonction de la part respective des diverses terres dans la superficie cultivée totale.

Reportons-nous à notre premier tableau et supposons dans un premier cas que la superficie de chaque type de terrain soit doublée et que sur ceux-ci le même capital soit investi. Dans ce cas, la rente totale double! la rente par hectare demeure identique et le taux moyen de la rente également. Si l'on admet maintenant que la superficie totale triple, mais avec une plus grande augmentation des terres de mauvaise qualité (A et B), dans ce cas la rente totale est moins que triplée le taux de la rente par hectare demeure inchangé, par contre le taux moyen de la rente baisse. Enfin, si la superficie cultivée triple, mais que les terres de bonne qualité aient leur superficie plus que triplée, dans ce cas, la rente totale est plus que triplée, le taux de la rente par hectare demeure identique, mais le taux moyen de la rente s'élève. Dans les trois cas le prix de production est identique et se forme sur le terrain A. Pour un prix de production constant, l'augmentation de la surface cultivée se traduit par une augmentation de la rente foncière (sauf si tous les terrains mis en culture sont de type A), mais cet accroissement est variable, il est fonction de la proportion des divers types de terrains dans la superficie totale.

"A l'intérieur de la superficie totale des terrains cultivés d'un pays, les proportions entre les quantités de la terre la moins bonne et celles de la meilleure exerce sur la rente globale, une influence contraire à celle qu'exercé, sur la rente par acre, et - toutes choses égales d'ailleurs - sur le total des fermages, la proportion entre la qualité de la mauvaise terre et celle de la bonne et de la meilleure. On a confondu ces deux notions, et par suite, on a fait à la rente différentielle toutes sortes d'objections erronées." (Capital, III, 6, XXI p. 1330 Pléiade 2)

Dans notre numéro 4, nous avons mis en relief les fondements généraux de la théorie communiste de la valeur en essayant de montrer que la théorie du profit moyen contenait celle du surprofit. Avec la théorie de la rente nous avons la confirmation totale de ce point. Sur la base du profit moyen, un surprofit se constitue, qui se transforme en rente sous l'action de la propriété foncière. Dans les tableaux ci-dessus ne sont mis en relief que les surprofits qui sont indépendants du capital. Or, dans l'agriculture comme dans toutes les autres branches, le capital n'est pas réparti uniformément entre les diverses entreprises, et les techniques productives mises en application sont différentes, mais peuvent être reproduites. Si le fermier capitaliste ne peut disposer à sa volonté des terres les plus fertiles et les mieux situées, par contre il peut, dans la mesure du capital dont il dispose, se procurer le tracteur le plus efficient ou n'importe quelle autre machine perfectionnée qui lui permettra de labourer semer ou récolter avec un temps de travail moindre.

Dans notre analyse, nous n'avons pris en compte que des capitaux de même grandeur et de composition organique identique. Si nous levons cette hypothèse cela implique, comme nous l'avons déjà vu dans le N°4, que des capitaux qui disposent d'une technique supérieure à la moyenne ou dont la concentration est plus importante que la normale sont à même de produire les marchandises dont le prix de production individuel sera inférieur au prix de production régulateur et par conséquent ils obtiendront un surprofit. Par contre les capitaux moins favorisés recevront un taux de profit inférieur à la moyenne. Par conséquent les capitaux investis dans chaque type de terrain A. B. C. D. ne sont pas homogènes et des surprofits indépendant du capital existent en dehors des surprofits qui y sont liés. Bien entendu aussi bien les surprofits indépendants du capital que ceux qui lui sont liés font l'objet d'une âpre lutte entre les capitalistes et les propriétaires fonciers. Il est toutefois possible qu'un capitaliste jouissant d'un capital plus productif que la moyenne obtienne un surprofit tout en cultivant le terrain A[lvii]

Tout comme dans l'industrie, on considère dans l'agriculture l'ensemble du capital accumulé pour déterminer la valeur, mais placé dans les conditions de fertilité les moins bonnes et de la situation la plus mauvaise. Il s'agit donc du temps de travail social moyen sur la base du terrain le plus mauvais et le plus mal situé. De ce fait l'introduction d'une meilleure technique tout en abaissant la valeur d'échange du produit permet au capitaliste qui la possède d'obtenir pendant un certain temps un surprofit jusqu’à ce que les moyens de production employés se généralisent et constituent la norme sociale. Nous avons souligné temps de travail social car dans l'agriculture actuelle il se fait un grand gaspillage de temps de travail social. Un grand nombre de petits producteurs produisent dans des conditions telles que leur travail est dépouillé de productivité sociale. Dans ce cas (voir aussi plus haut)le temps de travail abstrait fourni par les agriculteurs ne joue aucun rôle dans la détermination de la valeur et ne devient donc pas du travail social. Ce phénomène concerne aussi bien le travail vivant que le travail mort si bien que dans l'agriculture actuelle le capital constant n'est pas dépensé dans des conditions sociales moyennes d'une époque donnée; il s'ensuit par exemple une surcapacité dans la puissance des machines utilisées à l'hectare.

Cela montre :

1°) la supériorité de la grande exploitation capitaliste sur la petite

2°) que les producteurs qui ne produisent pas dans les conditions sociales moyennes ne participent pas à la détermination de la valeur sociale

3°) que les producteurs marginaux qui obtiennent la valeur sociale parviennent tout juste à recevoir l'équivalent d'un salaire et que la reproduction du capital constant ne se fait pas en totalité

4°) qu'un énorme gaspillage de travail social est effectué dans l'agriculture moderne.

Si les surprofits sont temporaires lorsque la force productive est reproductible, ils sont permanents quoique variables en ce qui concerne la force .productive naturelle. Tant que celle-ci est utilisée et qu'elle possède une qualité supérieure permettant une plus grande productivité du travail, elle permettra à son propriétaire d'obtenir une rente, par contre les surprofits obtenus par un capital plus productif que la moyenne disparaissent lorsque la technique ou la grandeur du capital est devenue la norme sociale. La théorie selon laquelle la valeur est déterminée par le temps de travail social moyen nécessaire à la reproduction de la marchandise s'applique aussi bien à l'industrie qu'à l'agriculture ; cela, l'économie vulgaire n'a jamais été capable de le concevoir, gangrenée qu'elle est par l'empirisme le plus grossier.

Le professeur d'université A. Wagner s'appuyait sur le fait que dans le secteur agricole, étant donné les aléas climatiques, les prix peuvent varier brusquement, pour arguer que la loi de la valeur n'avait aucune réalité et qu'il fallait substituer à la théorie communiste celle bourgeoise selon laquelle la valeur résulte de la confrontation de l'offre et de la demande. Mais comme nous l'avons déjà vu, il ne faut pas confondre, comme le fait Wagner, valeur et prix. Avec les aléas climatiques il s'ensuit de brusques variations dans le prix de marché gravitant autour de la valeur de marché (ou prix de production de marché[lviii] lorsque celui-ci a pris la place de la valeur de marché). Sous l'effet des aléas climatiques la valeur sociale individuelle varie également et les prix de marche subissent eux aussi des fluctuations autour de cette valeur individuelle dont la grandeur est elle-même variable. Si globalement le temps de travail social dépensé demeure le même, il se repartit sur une plus ou moins grande quantité de marchandises en fonction des résultats de la récolte et toutes choses égales par ailleurs la masse des marchandises agricoles produites varie d'une année sur l'autre. Si la quantité est en augmentation, la valeur sociale individuelle diminue, mais il arrive que le prix de marché diminue plus brutalement encore dans la mesure où l'offre excède le besoin social. Par contre si la masse de marchandises offertes diminue, la valeur d'échange s'élève et le prix de marché également, et pour les raisons inverses aux précédentes il peut s'élever plus que la valeur de marché. Mais à travers ces fluctuations du prix de marché nous retrouvons ce qui en constitue l'élément régulateur autour duquel celui-ci oscille : la valeur déterminée par le temps de travail social moyen nécessaire à la reproduction de la marchandise. Ci dessus, en analysant la valeur de marché et le prix de production, nous avons montré que ces deux concepts se situaient au même niveau d'abstraction et que la valeur de marché se métamorphosait en prix de production dans la phase de soumission réelle du travail au capital. Nous avons vu que ces concepts étaient loin d'être définitifs et qu'ils évoluent sous des noms différents dans les ouvrages de Marx. Dans les théories sur la plus-value Marx appelle coût de production ce qu'il va appeler plus tard prix de production, réservant le concept de coût de production pour le capital dépensé (soit le c et v de la marchandise). Le concept de prix de production s'appelle également prix de production de marché et prix de production général[lix] dans le livre III.

Dans un premier temps, nous avons vu que la valeur de marché était une forme développée de la valeur d'échange et était donc l'expression en argent de la valeur du temps de travail social moyen nécessaire à la reproduction de la marchandise. Si le prix de production de marché prend donc la place de la valeur de production de marché, il existe une deuxième acceptation pour le concept de valeur de marché. Dans une branche, le prix de production des marchandises produites est égal à la somme des capitaux dépensées au sein de chaque entreprise, plus le profit moyen calculé sur la base du capital avancé au sein de la branche. Par contre la valeur de marché dans sa nouvelle acception sera égale au prix de production individuel multiplié par la masse des marchandises. Dans l'industrie le prix de production et la valeur de marché coïncident mais il n'en va pas de même dans l'agriculture.

"Au sujet de la rente différentielle en général, il faut faire remarquer que la valeur de marché est toujours supérieure au prix global de production de la masse du produit. (Marx)

Si nous reprenons le tableau I ci-dessus, en admettant que la masse du produit total égale à 130 quintaux soit vendue 650 francs. Cela vient de ce que le prix de production est déterminé sur la base du terrain A sur lequel le quintal vaut 5 francs. Par contre le prix de production réel est de :

 

Type de terrain

Produit

Prix de production

Prix de production individuel

A

25 q

125 F

1 q = 5 F

B

30 q

125 F

1 q = 4 1/6 F

C

35 q

125 F

1 q = 3 4/7 F

D

40 q

125 F

1 q = 3 1/8 F

 

130 q

500 F

1 q = 3 11/13 F

 

Le prix de production réel est de 500 F. Comme le blé est vendu 650 F. il est donc vendu 30% trop cher. Le prix moyen réel pour un quintal de blé est de 3 11/13 F alors qu'il est vendu 5 F. soit 30% au-dessus du prix de production individuel véritable. "Il s'agit là d'une détermination par le prix de marché tel qu'il s'impose sur la base du MPC grâce à la concurrence, laquelle engendre une fausse valeur sociale. Le phénomène qui résulte de la loi de la valeur des produits, donc des produits du sol également, est un acte social, même si son accomplissement social n'est ni conscient ni intentionnel ; cet acte repose nécessairement sur la valeur d'échange du produit; il n'est pas fondé sur la terre et ses différences de fertilité." (Marx Capital III ES t.8 p.58)

Le prix des produits agricoles et des matières premières est donc relativement plus cher que le prix des produits industriels. Là où le produit industriel se vendrait 500 F. il se vend 650 en tant que produit agricole. Ce n'est pas la rente qui renchérit le prix du blé, mais elle provient de ce que le blé est cher dans la mesure où sa valeur se détermine sur le plus mauvais terrain. Nous verrons en reprenant la théorie de l'aliment de base que la rente renchérit à son tour des produits autres que l'aliment de base, la viande par exemple si bien que si le prix de l'aliment de base est relativement plus élevé que le prix des produits industriels, le prix de la viande est lui relativement plus cher que celui de l'aliment de base et a fortiori que celui des produits de l'industrie. Notons que le transfert des terres à l'Etat ne changerait strictement rien à cette situation car, dans ce cas, la rente différentielle serait acquittée sous forme d'impôts mais le prix du produit agricole, toutes choses égales par ailleurs, n'aurait pas été modifié. Par conséquent, cette loi joue dans tous les pays capitalistes, qu'il s'agisse de l'Est ou de l'Ouest. Notons encore qu'elle est spécifique au MPC, et qu'on ne la rencontre pas dans le féodalisme par exemple où le prix des produits industriels est relativement plus élevé que celui des produits agricoles. Le communisme lui, mettra fin à cette loi qui veut qu'une partie du temps de travail de la société soit destinée à engraisser la classe des propriétaires fonciers ou leur substitut : l'Etat capitaliste. Le MPC est donc le mode de production qui nourrit le plus mal l’humanité.

Dans l'analyse de la rente foncière le raisonnement se fait "toutes choses égales par ailleurs", c'est-à-dire que, par exemple, une augmentation de la rente foncière est censée ne pas modifier le taux de profit moyen. De même si le prix de production est modifié, nous ne changeons pas pour autant le capital variable ou le capital constant. Cependant, si nous nous plaçons du point de vue du capital total nous concevons fort bien que, pour une masse de plus-value identique, le taux de profit moyen baisse quand la rente augmente, et augmente quand la rente baisse. Nous pouvons donc ici définir d'une part le taux de profit général qui rapporte la totalité de la plus-value au capital avancé total et d'autre part le taux général de profit dont l'établissement entraîne une égalisation des taux de profit entre les diverses branches de la production si bien que chaque fraction du capital obtient un taux de profit moyen égal au taux général de profit. Pour obtenir ce dernier il est donc nécessaire de retrancher la rente du taux de profit général.

"Lorsque nous parlons de profit comme la part de la plus-value revenant au capital, nous avons en vue le profit moyen (égal au profit d'entreprise plus l'intérêt) qui est déjà limité par la déduction de la rente opérée sur le profit total (identique dans sa masse à la plus-value totale), la rente est supposée déduite." (Marx. Capital III, 6 Pléiade t. 2 p. 1425)

La rente d'ailleurs n'est pas le seul prélèvement sur le taux de profit général, il faudra aussi tenir compte du percepteur et des classes moyennes. Nous voyons ici réunis tous les protagonistes qui vivent à des degrés divers du surtravail extorqué au prolétariat. Les capitalistes de l'industrie ( y compris l'agriculture) et du commerce qui obtiennent le profit d'entreprise ; les capitalistes financiers qui s'emparent de l'intérêt ; l’Etat dont la base économique est constituée par les impôts ; les propriétaires fonciers qui vivent de la rente et enfin les classes moyennes qui, dans leur forme moderne surgie avec la phase de soumission réelle du travail au capital, reçoivent une partie de la plus-value sous forme de salaire.

Dans la mesure où le taux général de profit s'obtient en déduisant la rente du taux de profit général, la rente ne provient pas exclusivement de la plus-value agricole. Le poids de la rente n'est donc pas supporté seulement par les fermiers capitalistes, mais par la totalité de la classe capitaliste s'opposant à la totalité des propriétaires fonciers. Bien que capitalistes et propriétaires fonciers s'affrontent pour le partage de la plus-value entre profit (+ intérêt) et rente, ils forment par ailleurs une Sainte-Alliance contre le prolétariat afin de lui extorquer le maximum de plus-value. Contre révolutionnaire donc, serait toute proposition d'alliance du prolétariat avec une des deux classes contre l'autre, ce qui n'empêche pas que le prolétariat puisse parfois profiter de leurs divisions.

Parmi les perspectives contre-révolutionnaires tracées au prolétariat, nous trouvons par exemple celle de Rocard, qui, parlant de la rente urbaine déplore qu'une "part du fruit de l’activité collective" (charabia désignant La plus-value), s'évapore sous forme de rente, privant ainsi la classe capitaliste de surprofits qui pourraient lui permettre de satisfaire une partie de revendications des "salariés" (terme qui dans le langage de M. Rocard désigne une masse interclassiste dans laquelle on trouve à la fois les prolétaires et les classes moyennes). Pauvres patrons, donc qui ne peuvent malgré toute leur bonne volonté offrir des concessions aux travailleurs", parce qu'il leur faut maintenir leur taux de profit, déjà bien bas par ailleurs. En quelque sorte, la lutte des classes ne proviendrait pas du fait que le capital exploite le travail, mais de ce que la propriété foncière empêche la réalisation de l'harmonie de leurs intérêts. Soucieux de rationaliser le capital, et donc d'optimiser l'exploitation capitaliste, selon les méthodes apprises à l’ENA et aux cours du soir du parti socialiste, M. Rocard prône donc une politique de collaboration de classe dans laquelle le prolétariat uni aux classes moyennes s'allierait au capital industriel contre les propriétaires fonciers.

En proposant, pour lutter contre les propriétaires fonciers urbains la baisse des loyers, les gens comme Rocard[lx] se font les défenseurs du capital industriel puisque à terme la baisse des loyers aurait pour effet d'abaisser les salaires, étant donné que le loyer est un élément entrant dans le prix de la force de travail.

D'autre part, la masse de plus-value ainsi conservée entre les mains du capitaliste industriel offrirait à celui-ci, grâce au remède des Rocard et Cie une capacité d'accumulation accrue et donc la possibilité de renforcer l'exploitation à la fois en volume par accroissement de la classe ouvrière, et en intensité en augmentant le taux d'exploitation du prolétariat par accroissement de la productivité et de l'intensité du travail.

Ainsi selon cette thèse social-démocrate le but du capital ne serait pas d'extorquer un maximum de plus-value, mais de s'efforcer de résister à l'exploitation" que lui fait subir la propriété foncière, tout comme les petits patrons devraient résister-(et ceci avec l'appui de leurs ouvriers) aux monopoles qui les "exploitent" et les empêchent d'augmenter les salaires, Pour la charogne contre-révolutionnaire, il s'agit de soumettre le prolétariat mobilisé derrière les classes moyennes aux intérêts généraux du capital et le cas échéant de le massacrer lorsqu'il se manifeste sur ses positions de classe autonome.

Un autre appel à la collaboration de classe, mais à l'usage cette fois des pays dominés par l'impérialisme et dans lesquels la réforme agraire reste à faire, est lancé par Gutelman (cf. "Structures et réformes agraires" aux éditions Maspéro). Ce dernier s'efforce de forger une "théorie de base" afin d’élaborer une "grille d'explication" pour l'analyse des réformes agraires. Selon cette "théorie de base" le surprofit dégagé dans l'agriculture et qui se transforme en rente foncière serait pris sur la plus-value du capitaliste industriel et transféré vers l'agriculture. D’où une source d'antagonismes entre capitalistes industriels et fermiers capitalistes, les premiers s'efforçant d’avoir les plus bas prix possibles afin de réduire la rente, et les seconds manifestant un comportement strictement inverse. D'autre part, les fermiers capitalistes rentrent en conflit avec les propriétaires fonciers pour le partage de la rente. Enfin, encore une fois on explique la surexploitation de l'ouvrier par le capitaliste industriel, par la nécessité pour ce dernier de faire supporter à l'ouvrier le poids du transfert de plus-value en direction de l'agriculture. Ainsi, ici aussi on appelle le prolétariat à s'allier avec les capitalistes industriels, au sein d'un bloc national, afin de réaliser la réforme agraire.

Au contraire, comme nous l'avons montré, c'est l'ensemble de la classe capitaliste qui verse un surprofit à l'ensemble des propriétaires fonciers, d'où leurs conflits. Du point de vue de la totalité, l'ensemble des capitalistes dont le but est la recherche du maximum de plus-value, cherche à abaisser la valeur des marchandises afin d'accroître le taux d'exploitation. Tant que la bourgeoisie était encore radicale cet antagonisme avec les propriétaires fonciers allait jusqu'à s'exprimer par la revendication de la nationalisation de la terre. Dans ce cas, la rente allant à l'Etat sous forme d'impôts, on obtenait la diminution de ceux-ci.

Une nouvelle fois donc, en mettant en scène les trois classes fondamentales de la société bourgeoise, l'étude de la question agraire montre que le prolétariat, pour réaliser le programme communiste, n'a à chercher aucun soutien ou alliance avec une fraction quelconque des classes dominantes, mais doit se constituer en parti politique distinct, le parti communiste, qui opposera à tous les autres les armes de la dictature et de la terreur.

14.  Terre marâtre, capital souteneur : Rente différentielle II

14.1    Introduction

La réalisation du mode de production capitaliste à travers deux phases (cf. texte sur les deux phases) : la phase de soumission formelle du travail au capital et la phase de soumission réelle du travail au capital n'affecte pas seulement l'industrie, mais toutes les branches de la production capitaliste et donc aussi l'agriculture.

Dans cette dernière branche, cette mutation du procès de production provoque d'importantes répercussions en ce qui concerne la rente différentielle.

La première forme de la rente, la rente différentielle I (cf. ci dessus) se rattache à un mode de production extensif, où l'augmentation de la production se fait au moyen de l'accroissement des surfaces cultivées. La mise en culture de terres de qualité différentes forme alors la base de la rente différentielle I.

Par contre, la rente différentielle II surgit sur la base d'un mode de production intensif, où l'élévation du volume de la production est obtenue par l'accumulation du capital sur les mêmes terres. Un tel procès implique une concentration du capital; on désigne par culture intensive cette concentration du capital sur un même terrain, alors que par culture extensive on entend une accumulation du capital sur de nouveaux terrains, un accroissement de la surface cultivée.

Tout ce passage d'un mode de production extensif à un mode de production intensif correspond au passage de la phase de soumission formelle à la phase de soumission réelle du travail au capital.

Nous avons vu que, même sur la base de la rente différentielle I, et donc sur la base d'une subordination encore formelle du travail au capital dans l'agriculture, la production de plus-value relative était déjà possible dans ce secteur, dans la mesure où le principal instrument de production y est la terre, et que celle-ci peut être considérée comme une "machine naturelle" capable d'accroître la productivité du travail. Cet accroissement est rendu possible (si nous écartons l'influence des variations saisonnières et de la qualité des récoltes suivant les années) par la mise en culture de terres plus fertiles et l'abandon concomitant des terres les moins fertiles et les moins bien situées.

Un autre moyen, également employé pour favoriser la production de plus-value relative, consiste dans le remplacement de l'aliment de base jusqu'alors généralement utilisé pour l'alimentation des classes exploitées, par un autre aliment de base, dont la production exige un moindre temps de travail social. La baisse de la valeur de la force de travail ainsi obtenue permet la production d'une plus-value relative.

Dans la mesure où cette sphère voit apparaître plus tôt la plus-value relative, l'agriculture est donc le premier secteur de la production capitaliste dans lequel s'affirme la phase de soumission réelle mais celle-ci ne peut y prédominer définitivement que lorsque la métamorphose de la production capitaliste s'est accomplie à l'échelle de la société tout entière et que la soumission réelle du travail au capital prédomine dans le procès de production de l'industrie. Si, par conséquent, tout le cycle du passage de la phase de soumission formelle à celle réelle du travail au capital démarre dans l'agriculture, elle ne pourra se soumettre définitivement cette branche qu'en dernier, une fois le cycle achevé dans l'industrie.

Si l'avantage que l'agriculture possède au départ sur l'industrie s'explique en partie par des causes "naturelles" (capacité de la terre à agir comme "machine naturelle"), par la suite le retard de l'agriculture sur le reste de la production capitaliste repose sur des causes sociales, que nous allons analyser ici.

En premier lieu, on pourra remarquer que les sciences qui conditionnent les progrès de l'agriculture se développent plus tard que celles qui favorisent le progrès de l'industrie. Plus apte à saisir le quantitatif que le qualitatif, la science bourgeoise avance plus rapidement et plus sûrement dans les domaines de la mécanique et de la physique que dans la chimie et les sciences de la vie, indispensables au développement de l’agriculture.[lxi]

« Si la composition du capital dans l'agriculture proprement dite est inférieure à celle du capital social moyen, c’est que, de prime abord, l'agriculture, dans les pays hautement industrialisés, n'a pas progressé au même rythme que l'industrie de transformation. Sans même tenir compte d’autres circonstances économiques parfois décisives, le développement plus précoce et plus rapide des sciences mécaniques, et surtout de leurs applications, comparé à celui beaucoup plus tardif et parfois tout récent, de la chimie, de la géologie et de la physiologie suffirait déjà à expliquer ce retard, particulièrement sensible dans l'agriculture. » (Marx. Capital III,6. Pléiade t.2 p.1371)

Enfin, la propriété foncière n'est pas le moindre parmi les obstacles à la libre accumulation du capital dans l'agriculture. La lutte entre les capitalistes et les propriétaires fonciers pour s'emparer des surprofits, ainsi que le progrès de l'accumulation dans l'agriculture sont au centre de la théorie de la rente différentielle II, et sont aussi à relier, comme nous le verrons par la suite, à celle de la rente absolue.